Il déboule d’une foulée souple. Avant même de saluer quiconque, il cherche du regard une prise pour son ordinateur, un petit portable à 300 dollars pour lequel les services secrets du monde entier paieraient très cher. Julian Assange arrive de Stockholm, auparavant il était à Bruxelles et, encore avant, introuvable. Il n’est pas bienvenu aux Etats-Unis. Robert Gates, le secrétaire à la Défense, qualifiait récemment d’irresponsables l’homme et son travail.
Assange a créé la plateforme internet www.wikileaks.org: «wiki» comme l’encyclopédie en ligne Wikipédia, «leaks» comme fuites (d’informations). Avec quelques salariés et beaucoup de collaborateurs volontaires, il anime depuis 2007 ce site qui fonctionne à la fois comme une boîte à lettres et une vitrine: il collecte et publie du matériel que des entreprises et des instances officielles classent secret. C’est un forum pour informateurs anonymes. Pas de rumeurs, pas d’interprétations, uniquement des documents originaux. Sur ce site, l’ex-candidate à la vice-présidence américaine Sarah Palin aurait, par exemple, pu relire ses courriels privés et les Kényans en apprendre de belles sur leur exprésident Daniel Arap Moi.
La vidéo de la discorde. Au début, Wikileaks s’adressait plutôt aux spécialistes. Ce n’est qu’en avril passé que le site a fait son entrée en scène publique, au terme d’une présentation au National Press Club de Washington. Julian Assange projeta une vidéo montrant l’attaque par un hélicoptère Apache, en 2007, d’une douzaine de civils à Bagdad, parmi lesquels deux collaborateurs de l’agence Reuters. On entendait les voix des hommes de l’équipage, leur cynisme rendait les images encore plus intolérables. Reuters tenta en vain d’entrer en possession de la vidéo. Assange l’obtint. Ce fut son premier gros scoop.
Pour les uns, Assange et son équipe sont des héros, des combattants de la liberté totale de l’information. Pour les autres, ils sont des traîtres.
Pour l’administration américaine, l’Australien constitue une menace sérieuse pour la sécurité nationale. En 2008 déjà, l’armée jugeait Wikileaks un problème pour la sécurité et débattait de la manière de le combattre. Mais le procès-verbal des discussions aboutit entre les mains d’Assange… Depuis lors, parmi ses partisans, on craint pour sa sécurité, pour sa vie.
Information ou propagande? Il reçoit quelques représentants de la presse internationale au quatrième étage du quotidien The Guardian et leur montre un échantillon de plus de 90 000 documents autour de la guerre d’Afghanistan (lire ci-après), la plupart classés secrets. La divulgation de ces archives, affirme-t-il, ne va pas seulement modifier l’opinion publique sur la guerre «mais aussi celle de gens qui ont de l’influence politique et diplomatique» (lire également l’interview). Elle représente «un coup de projecteur sur la brutalité de la guerre au quotidien», elle «ne changera pas notre regard sur cette guerre-là seulement mais sur toutes les guerres modernes».
La publication de documents militaires secrets soulève des questions. Est-ce du journalisme, légitimé par le droit du public à être informé? Un regard justifié dans les arcanes de la propagande belliqueuse? Où alors est-ce de l’espionnage pur et simple dont se rendent coupables Assange et son équipe? Mettent-ils en danger les troupes internationales et leurs alliés afghans?
De tout temps, il y a eu des informateurs, collaborateurs d’entreprises ou d’administrations pour confier à la presse des documents classifiés mettant le doigt sur des erreurs, des abus de pouvoir, des actes de corruption. Mais une pareille banque de données, réductible à une simple clé USB, ça, jamais. Wikileaks est-il par conséquent une fenêtre ouverte sur la lumière? Ou plutôt un danger pour la démocratie, puisqu’un simple hacker et quelques-uns de ses disciples décident quelle information est bonne pour le public, sans donner aux personnes ou aux administrations impliquées la possibilité de s’expliquer?
Tags: Wikileaks, Julian Assange, Afghanistan, Pentagone, USA, Robert Gates,
|