En Orient, les jours qui précèdent l’Aïd el-Kebir, la Fête du Sacrifice, ressemblent aux jours qui, en Occident, précèdent Noël: les croyants pensent à Dieu, les autres pensent aux vacances. A Dubaï, les écoles, les entreprises et l’administration ont fermé. Les étrangers sont partis pour l’Inde, l’Europe ou les Seychelles. A l’instar de leurs aïeux, les autochtones qui n’étaient pas en pèlerinage à la Mecque ont fêté dans le désert. Tout était bien, sauf… Sauf quele holding d’Etat Dubai World a voulu régler un petit problème avant de partir en vacances: «Dubai World, disait un communiqué la semaine passée, entend demander aux créanciers de Dubai World et de Nakheel de surseoir de six mois au paiement de ses lignes de crédit arrivées à maturité, au moins jusqu’au 30 mai 2010.» Le ton était courtois: merci de bien vouloir attendre un peu pour le remboursement de 3,5 milliards de dollars par la filiale immobilière du holding de l’Etat. Aux oreilles des banquiers, en revanche, ces mots sonnaient comme un appel au secours.
Début novembre encore, lors d’une conférence réunissant des investisseurs, le chef de l’Etat, cheik Mohammed ben Rachid al-Maktoum, vantait la solidité de Dubaï et de ses entreprises. La demande de délai a choqué toute la péninsule Arabique et alarmé la communauté financière mondiale. Les indices ont plongé aux Bourses asiatiques et européennes. Si les affaires vont mal dans le Golfe, il y a de quoi s’inquiéter jusqu’en Suisse : après tout, on a vu les fonds souverains de la région prendre de solides participations en Europe, y compris chez Credit Suisse.
Dubai World et sa filiale immobilière sont endettés à hauteur de près de 60 milliards de dollars. La crainte se fait jour qu’une faillite du holding se propage aux autres Etats arabes. Ses métastases pourraient causer de graves dommages jusqu’au cœur des économies occidentales. Un défaut de paiement de Dubaï serait surtout néfaste aux banques: parmi les créanciers figurent entre autres HSBC, Barclays et Abu Dhabi Commercial Bank.
Illusion perdue. La bulle de Dubaï a fait perdre une illusion: celle d’un monarque du Golfe capable de créer un miracle économique à partir de la planche à dessin. Avec ses hôtels sept étoiles, son Ski-Dôme à neige artificielle, ses îles surgies de la mer et ses gratte-ciel toujours plus hauts et plus beaux, cheik Mohammed a édifié un décor de conte des mille et une nuits. Les lois communes de l’économie ne comptaient plus : les immeubles étaient revendus avec de juteux profits avant même d’avoir été achevés. Un quart du PIB naissait de l’immobilier et de la construction. La bulle spéculative se nourrissait de fonds venus du monde entier.
Pour concrétiser ses visions de rêve, l’émirat s’est endetté ces dernières années à hauteur de 80 milliards de dollars sur le marché des capitaux – dont 50 milliards arrivent à échéance en 2013. Il est problématique, sinon impossible, de rembourser des montants pareils. Les prix de l’immobilier se sont effondrés : en un an, ils ont été divisés par deux. Chaque jour, pourtant, on met la dernière main à de nouvelles villas, à de nouveaux appartements qui restent vides. Des étages entiers sont constellés de panneaux «To let» (à louer) dans les gratte-ciel de Sheikh Zayed Road. Les experts calculent que seuls 41% des surfaces de bureaux sont occupés. En 2011, Dubaï et son 1,5 million d’habitants possédera davantage d’espaces commerciaux que Shanghai.
Pour le pays, le pétrole n’est plus une manne, car ses réserves s’épuisent. C’est dans l’émirat voisin, Abou Dhabi, que se trouvent 7% des réserves mondiales d’or noir et c’est de là qu’arrivait aussi, en masse, l’argent frais. Or, au début de cette année déjà, Abou Dhabi avait sauvé la mise à Dubaï par une injection de 20 milliards de dollars. Mais ça n’a pas suffi.
«On pourrait presque imaginer qu’Abou Dhabi a supprimé ou diminué le découvert concédé à Dubaï», pense Bernhard Solleder, banquier d’investissement depuis trois ans dans l’émirat. Ce qui expliquerait pourquoi le cheik a dû tirer le frein à main. Il se pourrait que les riches émirs du Golfe soient tout simplement fatigués d’être sans cesse à disposition sur un plateau pour Dubaï. D’autres banquiers estiment que l’aveu de cheikh Mohammed est le résultat d’une tentative manquée d’intimidation contre le riche voisin: Abou Dhabi aurait mis des conditions plus léonines à son soutien et Dubaï aurait essayé d’étendre le litige à la scène internationale pour mettre le cheik d’Abou Dhabi sous pression. Du genre: «Si tu ne m’aides pas, nous coulerons tous ensemble.»
Reste que l’argent destiné à des projets de construction absurdes n’est pas pas venu que du riche voisin: il sort aussi des poches de milliers de petits investisseurs du monde entier. Le piège se referme: les fonds immobiliers se retrouvent avec leurs objets sur les bras, beaucoup d’entre eux ont suspendu leurs versements.
Plaintes envisagées. Des années durant, les investisseurs ont cru au mirage d’un désert devenu verdoyant. On leur a promis des rendements mirobolants, même exonérés d’impôt. Un fonds allemand comme Alternative Capital Invest (ACI) a loué les services d’hommes-sandwiches prestigieux comme Boris Becker, Michael Schumacher, Niki Lauda. «Je n’ai fait que mettre mon nom à disposition et, pour ça, j’ai touché moins de 1 million d’euros», avoue l’ancien champion autrichien de F1. On a vu Roger Federer – qui a acquis un appartement à Dubaï – affronter Andre Agassi en match exhibition, en plein ciel, au sommet de l’hôtel Burj Al Arab. Les investisseurs chez ACI commencent à râler. Ils ont formé une communauté d’intérêts et envisagent de porter plainte. Mais ACI ignore quand ils seront payés: «Tout dépend des développements économiques internationaux, en particulier de la situation future à Dubaï», se contente de communiquer le fonds.
Quant au Burj Dubaï, l’immeuble le plus haut du monde avec ses 818 mètres, il aurait dû ouvrir ses portes ces jours. Les festivités d’inauguration sont repoussées…
DER SPIEGEL, 30 NOVEMBRE 2009. Beat Balzli, Alexander Jung, Bernhard Zand. ADAPTATION: GIAN POZZY
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