«La Suisse, paradis des lubies populistes.» Ainsi le quotidien polonais Gazeta Wyborcza rapporte-t-il le «oui» à l’initiative de l’UDC sur l’expulsion des délinquants étrangers glissé dans l’urne dimanche. Une petite phrase qui en dit long sur l’image donnée par ce vote à l’étranger. Celle d’un pays dont les élites sont menées à la baguette par une force populiste qui dicte l’agenda politique.
Celle d’un Etat où les partis «modérés» se sentent obligés de surenchérir avec un contreprojet - et par là même de légitimer - les propositions extrémistes et inutiles formulées par cette formation, juste pour ne pas perdre la main sur le débat public. Comment en est-on arrivé là?
«Nous sommes constamment confrontés à un dilemme: faut-il contrer l’UDC ou la laisser courir toute seule? note Hans Grunder, le président du PBD. A mon avis, la première solution est la plus efficace.» Les autres partis bourgeois sont sur la même ligne: aucun ne renie la stratégie
du contre-projet, «sans lequel l’initiative serait passée avec 70% des voix», selon le président du PDC Christophe Darbellay. Ils rejettent la faute sur la gauche, estimant que le double non prôné par les socialistes et les Verts a fait perdre au contre-projet les 3% de voix qui lui ont manqué pour passer.
l’inverse, le conseiller aux Etats socialiste Alain Berset reproche au centre droit d’avoir mené «une campagne plutôt faible contre l’initiative», rappelant qu’elle «a été rejetée dans les cantons où il y a eu un vrai combat contre elle». Le président des Verts Ueli Leuenberger juge que «c’est une erreur de croire qu’on désamorce ces thèses réactionnaires en faisant un pas dans leur direction. Le contraire est vrai. On les rend Salonfähig.»
Tous les partis se rejoignent sur un point: la disproportion des moyens financiers à disposition des différentes formations a joué un rôle central.
Les millions de l’UDC. «Le jeu démocratique est faussé lorsque nous devons nous battre avec 250 000 francs face aux 8 à 10 millions de francs que l’association faîtière economiesuisse a investis pour contrer notre initiative fiscale, ou lorsque l’UDC investit 12 millions de francs pour défendre son initiative sur l’expulsion des délinquants étrangers», relève le président du PS, Christian Levrat.
«Si l’UDC n’achète pas la démocratie ainsi, elle s’approprie en tout cas le climat politique», renchérit Alain Berset. Christophe Darbellay dénonce «le manque d’engagement de l’économie qui n’a pas fait son travail en mettant tous ses œufs dans le même panier», à savoir la lutte contre l’initiative fiscale du PS.
Du coup, les idées fleurissent, surtout à gauche. Christian Levrat aimerait plafonner les dépenses lors de chaque campagne et rendre transparentes les sources de financement des partis. Le conseiller national Andreas Gross (PS/ZH) propose un système original: «Chaque contribution entre 50 et 1000 francs à un parti serait doublée par l’Etat, à condition que sa provenance soit rendue publique. Cela accroîtrait la transparence sur les dons de moyenne importance», détaille le Zurichois.
La droite se montre plus rétive, à l’image du président du PLR Fulvio Pelli, qui estime que «réglementer les finances des partis reviendrait à tuer la démocratie directe».
Examen de validité. Autre chantier, la question d’une cour constitutionnelle, chargée d’examiner la validité d’une initiative avant la récolte des signatures. La balle est dans le camp du Département fédéral de justice et police (DFJP), qui a promis un rapport d’ici à la fin de 2010.
Au centre droit comme à gauche, plusieurs parlementaires estiment qu’il est temps d’agir. Alain Berset, Christophe Darbellay, Martine Brunschwig Graf (PLR/ GE) et Dick Marty (PLR/TI) sont d’accord sur ce point. C’est au moment d’aborder les solutions concrètes, à savoir qui se chargera de cette mission d’évaluation, que les avis divergent. Le radical tessinois est pour une cour constitutionnelle, sa collègue genevoise pour une «instance à définir» et Christophe Darbellay pour le Tribunal fédéral.
«Je constate une dérive en ce moment, note ce dernier. D’une part, de grands partis abusent du droit d’initiative à de pures fins propagandistes. D’autre part, certains comités, comme celui voulant rétablir la peine de mort, entrent dans la zone rouge.»
L’UDC s’opposera à tout projet allant dans ce sens. «C’est la porte ouverte à une “judiciarisation” de la démocratie. Personnellement, je fais toujours confiance au peuple», dit Yvan Perrin, qui préside actuellement la Commission des institutions politiques.
Dans l’immédiat, les partis cherchent plutôt à reprendre la main sur le débat politique en prévision des élections fédérales d’octobre 2011. «L’UDC ne maîtrise en réalité l’agenda que sur les questions symboliques à forte consonance identitaire, comme l’immigration, souligne Christian Levrat. Sur ces thèmes, nous devons avoir un discours plus clair, orienté sur les solutions.
Cela passe notamment par la réactivation des accords de réadmission mis en place par Ruth Metzler puis gelés par Christoph Blocher lorsqu’il se trouvait à la tête du DFJP, ainsi que par une bonne politique d’intégration.» Les Verts ont été les plus proactifs pour faire entendre leur voix. Ils ont lancé lundi un appel - en collaboration avec huit organisations, dont Terre des hommes - pour «un changement radical de perspective sur la politique migratoire».
Leurs propositions? Reconnaissance de certains droits fondamentaux (droit au mariage, à la formation, à la vie en famille, à la mobilité), extension du statut de réfugiés aux victimes de violences ethniques, sociales ou environnementales, redéfinition et création de passerelles entre les différents statuts (de sorte que les étrangers et requérants d’asile pouvant subvenir à leurs besoins puissent rester) et mise en place d’une politique d’intégration large englobant aussi bien les Suisses que les étrangers. Une façon de passer d’une «position défensive» à une «proposition constructive», soulignent les Verts.
Autre fétiche de l’UDC: l’insécurité. «Nous ne sommes pas assez offensifs sur ce sujet, admet Hans Grunder. Nous sommes davantage dans la réaction que dans l’action.» Christophe Darbellay reconnaît que le discours du centre droit sur ces questions est souvent «trop compliqué» et qu’il faut davantage «raconter une histoire».
Un exemple: «Lors de la récente campagne, il aurait fallu parler de la fille de 11 ans qui va être expulsée parce qu’elle a volé 200 francs.» Confrontés à la «fascination des médias pour un monde en noir et blanc», les partis doivent s’adapter, juge-t-il.
Le gouvernail de l’école. Quant à l’éducation, thème sur lequel l’UDC cherche à se profiler depuis peu, les autres formations se montrent particulièrement chatouilleuses. «L’école, c’est nous!» clame Fulvio Pelli. Le concordat HarmoS, «une solution gagnante», n’est pas venu de l’UDC mais des autres partis, rappelle- t-il.
«La population est d’accord de donner un tour de vis lorsqu’il s’agit de voter sur l’expulsion de 500 étrangers par an, mais pas de confier le gouvernail à l’UDC quand l’avenir de ses propres enfants est en jeu», pense de son côté Christian Levrat.
Mais au-delà des questions martelées par l’UDC, les autres formations cherchent également à imposer leur propre agenda. «Tout l’enjeu de 2011, pour nous, sera de tirer la campagne vers des thématiques économiques et sociales sur lesquelles nous pouvons gagner», indique le président du PS.
Il se réfère à une étude du politologue genevois Pascal Sciarini: un électeur issu des couches populaires aura 50% de chances de voter pour l’UDC et 10% pour le PS si ses préoccupations principales sont la migration et l’identité. Les proportions sont inversées s’il s’intéresse davantage aux questions sociales et économiques. Les socialistes s’appuieront pour cela sur une batterie d’initiatives: salaire minimal, caisse maladie unique, Poste, cleantech ou hauts revenus.
Famille et économie. Au PDC, on veut mettre l’accent sur la famille, l’environnement et l’emploi. Le PLR se mobilise, lui, pour «maintenir un pays attractif pour le travail et l’économie» par la création d’emplois, la formation ou la santé financière des assurances sociales, indique Fulvio Pelli.
Comme joker, le parti pourra brandir son initiative contre la bureaucratie. Le Tessinois rappelle que «si l’agenda virtuel ou médiatique est dominé par l’UDC, l’agenda réel - celui des décisions qui se prennent au Parlement - est dominé par le centre droit.» C’est celui-ci qui a trouvé une solution face aux pressions fiscales du G20 et des Etats-Unis.
Mais pour que cette collaboration soit plus efficace, il faut «une simplification du paysage politique au centre», juge Christophe Darbellay. «Actuellement, nous avons cinq partis (PLR, PDC, PBD, PEV et Verts libéraux, ndlr) qui pêchent tous dans le même étang. Ce n’est pas bon pour la clarté et la lisibilité du message politique.» Sans parler de fusion, il aimerait que les formations bourgeoises parviennent à parler d’une seule voix sur les grands sujets.
Hans Grunder évoque l’élaboration d’une plateforme électorale commune sur les thèmes qui font l’objet d’un quasi-consensus au centre droit, comme la politique extérieure, les PME ou le financement des assurances sociales.
Seul le PLR se montre sceptique. «Je ne crois pas du tout à la création d’un front républicain face à l’UDC», note la conseillère nationale Martine Brunschwig Graf, qui pense que cela ne ferait que transformer ce parti en «martyr». De même, Fulvio Pelli salue «une collaboration qui fonctionne bien au Parlement», mais veut à tout prix éviter de la formaliser.
Cela reviendrait à créer un seul parti de centre droit et «laisserait moins de choix à l’électorat» dont une partie pourrait se détourner vers l’UDC. Des positions qui n’étonnent guère, sachant que l’enjeu est surtout se savoir qui absorbera le petit PBD à l’issue des élections de 2011 et que le PDC - désireux de récupérer son second siège au Conseil fédéral - semble pour l’heure en pole position.
Fossé
Le Röstigraben de la méfiance à l'égard des étrangers
Les cantons qui comptent le moins d’étrangers sont ceux qui ont le plus massivement approuvé l’initiative pour le renvoi des délinquants étrangers.
Le clivage est constant depuis les années 1970: les cantons qui comptent le plus fort pourcentage de population étrangère sont aussi ceux qui se montrent les plus ouverts à la présence des immigrés. A l’inverse: moins un canton accueille d’étrangers, plus il s’en méfie et vote pour la limitation de leurs droits ou de leur nombre.
La preuve par les villes: les grands centres urbains (y compris en Suisse alémanique), où la population étrangère se concentre, ont rejeté l’initiative de l’UDC, les campagnes l’ont imposée.

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