LRO et LCROSS: derrière ces sigles se cachent deux sondes spatiales que les Américains ont envoyées vers la Lune, le 18 juin dernier, pour cartographier notre satellite et y détecter la présence éventuelle d'eau. Une dizaine de jours plus tôt, l'Agence spatiale japonaise précipitait, dans un crash programmé, sa sonde Kaguya au pôle Sud du corps céleste. Plus qu'un hasard du calendrier, c'est le signe que, quarante ans après l'alunissage de Neil Armstrong et Edwin Aldrin, la course à la Lune est relancée. Après plusieurs décennies de désintérêt, notre satellite suscite à nouveau bien des convoitises. Les Etats-Unis et le Japon, mais aussi la Chine, l'Inde et, dans une moindre mesure, la Russie, ont mis en place des programmes ambitieux en ce sens. Ils visent non seulement à lancer des sondes automatiques pour poursuivre l'observation de notre satellite, mais aussi à installer sur celle-ci des bases habitées. Si les annonces des uns et des autres se concrétisent, des Terriens pourraient à nouveau fouler le sol lunaire, et même y séjourner aux alentours de 2020. Pour les pays qui se sont lancés dans l'aventure - et tout particulièrement pour les nations asiatiques, puissances spatiales émergentes - c'est avant tout une affaire de prestige. Une manière de prouver au monde qu'ils maîtrisent les technologies nécessaires et que, dans l'espace aussi, ils peuvent jouer dans la cour des grands.
Rivalité. Renommée, orgueil national. L'Histoire se répète, même si les principaux acteurs ont changé «Entre 1958 et 1969, rappelle Jacques Villain, membre de l'Académie (française) de l'air et de l'espace*, l'Union soviétique et les Etats-Unis ont fait de la Lune non seulement un lieu d'exploration, mais aussi un objet de rivalité.» En pleine guerre froide, la mise en orbite du premier satellite artificiel, Spoutnik 1, avait fait gagner à l'URSS la première manche de la conquête spatiale. Tout autant surpris que traumatisés par le fameux bip-bip, les Etats-Unis n'ont pas tardé à réagir. En mai 1961, John Kennedy prononçait devant le Congrès un discours devenu historique. «Notre pays doit se vouer tout entier à cette entreprise: faire atterrir un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf sur la Terre avant la fin de la présente décennie.» En lançant le programme Apollo, le président américain affichait un objectif ambitieux tout en lançant un défi aux Soviétiques. Les deux puissances se sont alors engagées dans la course, envoyant chacune de nombreuses sondes automatiques qui sont allées s'écraser sur le sol lunaire, puis s'y sont posées en douceur et, enfin, se sont mises en orbite autour de notre satellite. A chacune de ces étapes clés, l'Union soviétique a dominé les Etats-Unis. Lesquels ont finalement gagné la bataille en plantant les premiers leur drapeau sur la mer de la Tranquillité. Après le lancement de la dernière mission Apollo, en 1972, l'attrait que représentait la Lune s'est évanoui. Les Américains avaient montré leur suprématie et n'avaient plus rien à prouver; les Soviétiques se désintéressaient d'une compétition qu'ils avaient perdue. La Lune, cet astre mort, ne suscitait plus d'intérêt. Certes, les sondes Clémentine et Smart-1 ont repris, depuis, le chemin de notre satellite; mais c'était presque par hasard. La première a été lancée en 1994 parce que «l'armée de l'air américaine s'était retrouvée avec un engin sur les bras dont elle ne savait que faire», selon Jacques Villain. Et si l'Agence spatiale européenne (ESA) a envoyé la seconde dans l'espace, c'était avant tout pour tester un nouveau système de propulsion électronique. «Smart-1 aurait pu aller ailleurs», constate Roger-Maurice Bonnet président du Comité mondial pour la recherche spatiale (COSPAR). C'est dire que le cœur n'y était plus.
Nouveau souffle. Mais aujourd'hui, l'exploration lunaire a retrouvé un nouveau souffle. Cette fois encore, l'impulsion est partie des Etats-Unis et de leur président. En janvier 2004, George Bush annonçait le retour des Américains sur la Lune avant2020 et l'installation d'une base permanente à son pôle Sud, en 2022. Ce discours avait «une forte connotation politique», commente Jacques Villain et même si les propos de George Bush étaient «calqués sur ceux de Kennedy», ils n'ont pas suscité le même enthousiasme. Il n'empêche: Chinois, Japonais et Indiens ont emboîté le pas. Ils ont dévoilé leur volonté de lancer des missions lunaires, automatiques puis habitées, et d'installer eux aussi des bases sur l'objet céleste, après 2020. Même la Corée du Sud, qui n'a pourtant encore jamais lancé de satellite, affiche son intérêt. En revanche, la Russie se tient pour l'instant en retrait de la compétition. Depuis l'échec de ses sondes martiennes, elle semble se désintéresser de la conquête spatiale et elle pourrait se borner à mettre ses modules spatiaux au service de la Chine et de l'Inde avec lesquelles elle a signé des accords de coopération. Quant à l'Europe, elle a d'autres visées et songe à l'étape suivante: les missions vers Mars. Pour l'ESA, comme pour la Suisse qui est l'un de ses pays membres, «la Lune n'est pas une priorité», reconnaît Olivier Botta, du Conseil suisse pour la recherche et l'exploration spatiale à Berne. Dans son programme Moon Next, l'Agence européenne n'envisage pour l'instant que la fabrication d'un module-cargo qui pourrait acheminer du matériel sur le sol sélène, dans le cadre d'une collaboration internationale. «Le budget de l'ESA ne permet pas d'aller plus loin pour le moment», souligne Olivier Botta. Mais au-delà des questions de coûts, l'attentisme de l'Europe confirme, a contrario, la dimension politique de la course à la Lune: «L'ESA rassemble plusieurs pays et elle est donc moins sensible que d'autres aux considérations de prestige», estime Roger-Maurice Bonnet. Ce qui est loin d'être le cas des puissances spatiales émergentes asiatiques, et tout particulièrement de la Chine et de l'Inde, qui trouvent là un nouveau champ de compétition.
Objet mythique. Pourquoi retourner sur la Lune? Avant tout parce qu'il s'agit d'«un objet mythique», selon les termes de Roger-Maurice Bonnet, et fouler son sol est un rêve vieux comme l'humanité. Mais aussi, plus prosaïquement, parce que «lorsqu'un pays est capable de lancer un premier satellite, il est logique qu'il tente d'envoyer des engins vers l'astre le plus proche de la Terre», constate Jacques Villain. C'est donc vers la Lune que, dans les années à venir, toute une armada de sondes va être lancée afin de poursuivre ses cartographie et étude ainsi que pour prélever sur son sol de nouveaux échantillons qui seront ramenés sur la Terre. Puis des bases seront implantées. La tâche ne sera pas aisée car, s'il est aujourd'hui «relativement facile d'aller sur la Lune, il n'est pas facile d'y travailler», constate le président du COS-PAR. Les particules cosmiques, les chutes d'astéroïdes et les poussières du sol, très fines et pénétrantes, rendront la vie des Terriens inconfortable. Malgré ces difficultés, la Lune reste un objet de convoitise, car elle pourrait receler des ressources exploitables. Comme l'hélium 3, un élément rare sur Terre et qui ferait un excellent combustible pour les centrales de fusion nucléaire. L'argument est toutefois controversé, notamment par Roger-Maurice Bonnet qui considère que «c'est de la poudre au yeux»! Non seulement parce que l'on est encore loin de maîtriser le processus de la fusion, mais aussi parce qu'il serait très difficile - et coûteux - d'extraire cet hélium 3. «Il faudrait creuser sur la Lune, chaque année, l'équivalent de 800 kilomètres d'autoroutes pour alimenter les centrales terrestres pendant un an.» On songe aussi à y disposer des panneaux solaires et à transférer l'énergie produite, par microondes, vers la Terre. «Facile à dire», commente Jacques Villain qui n'exclut pas, cependant, que dans un siècle, on puisse y arriver.
Tremplin de la conquête spatiale. S'il existe de bonnes raisons d'aller s'installer sur la Lune, elles sont essentiellement d'ordre scientifique. «La Lune est un superbe livre d'histoire qui permet de retracer l'évolution de la Terre», explique Roger-Maurice Bonnet. Les missions Apollo ont déjà apporté leur lot de découvertes (lire en page 37), mais elles n'ont permis d'explorer qu'une infime partie de la surface sélène, aux alentours de l'équateur. Il reste donc de nombreuses régions à parcourir, notamment celles qui se trouvent près du pôle Sud où seront installées les bases lunaires. Notre satellite, et tout particulièrement sa face cachée qui est à l'abri des signaux radioélectriques venant de la Terre, serait aussi l'endroit rêvé pour implanter un télescope, grâce auquel les astronomes pourraient observer l'univers dans le noir complet. Un songe qui reste toutefois lointain, tant il est coûteux. La Lune pourrait surtout servir de tremplin pour la poursuite de la conquête de l'espace. Située à moins de deux jours de voyage, elle bénéficie en outre d'une faible force de gravité (six fois moindre que sur Terre), ce qui permettrait aux vaisseaux spatiaux de décoller avec beaucoup moins d'énergie. Autant dire qu'elle constitue un pas de tir idéal pour le lancement de missions a destination de Mars, la planète vers laquelle se focalisent tous les regards. Pourtant, les ambitieux projets qui visent à reprendre pied sur notre satellite pourraient ne jamais voir le jour ou être repoussés à des temps beaucoup plus lointains. L'absence d'eau sur le sol lunaire, notamment, pourrait compromettre l'installation de Terriens. Clémentine a certes détecté la présence d'hydrogène au pôle Sud, signe qu'il pourrait y avoir là une mer de glace; mais cela reste une hypothèse à confirmer. «Si, dans quinze ans, on n'a pas trouvé d'eau ni de ressources intéressantes à exploiter, souligne Jacques Villain, le destin de la Lune pourrait être scellé.» L'engouement pour notre satellite pourrait n'avoir été qu'un feu de paille et les belles déclarations rester lettre morte. Peut-être les puissances spatiales enverront-elles malgré tout à nouveau des hommes sur la Lune, mais «une fois qu'elles auront montré qu'elles en sont capables, elles ne recommenceront pas forcément», conclut Roger-Maurice Bonnet Une question de prestige, encore et toujours. EG
* Jacques Villain est l'auteur de nombreux livres sur l'histoire spatiale, notamment «A la conquête de la Lune» (Larousse) et «A la conquête de l'espace» (Vuibert, Ciel et Espace)
A qui appartient la Lune? Considérée comme faisant partie du patrimoine de l'humanité, la Lune n'appartient à personne. En théorie du moins. Le traité sur l'espace, signé le 27 janvier 1967, précise en effet que «l'espace extra-atmosphérique, y compris la Lune et les autres corps célestes, ne peut faire l'objet d'appropriation nationale par proclamation de souveraineté, ni par voie d'utilisation ou d'occupation ni par aucun autre moyen». Cela n'a pas empêché, dans les années 80, l'Américain Dennis Hope d'exploiter le Homes-teadAct (qui, depuis 1862, donne le droit à tout citoyen des Etats-Unis de déclarer sien un territoire sans détenteur), pour se faire enregistrer comme propriétaire de la Lune. L'homme d'affaires californien s'est alors mis à vendre des parcelles de sol lunaire. «Au prix de 16 dollars les 700 hectares, les demandes n'ont pas manqué. Même Ronald Reagan et Clint Eastwood ont voulu avoir leur part du gâteau lunaire», raconte Jacques Villain dans «La conquête de la Lune» (Larousse). Ayant appris la nouvelle, un Allemand, Martin Juergens, a revendiqué la propriété de la Lune, prétendant qu'au XVIIIe siècle, Frédéric II le Grand l'avait offerte à l'un de ses ancêtres en témoignage de reconnaissance. Depuis, d'autres petits malins ont voulu s'approprier tout ou partie de l'astre. Sans succès. Mais si, «par bonheur ou par malheur, on trouvait des richesses sur la Lune, le traité de 1967 volerait en éclats», souligne Jacques Villain. La Lune deviendrait alors un «objet de convoitise, tant pour des Etats que pour des entreprises», renchérit Roger-Maurice Bonnet, président du Comité mondial pour la recherche spatiale. Malgré l'accord international conclu en 1979 qui interdit toute utilisation de la force ou tout acte hostile sur son sol, notre satellite pourrait devenir un nouveau terrain d'affrontements pour les Terriens.
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