Avec Michael Jackson, tout était noir sur blanc, si l’on peut dire. Il n’a jamais passé pour un chanteur à textes. Alors, existera éternellement ce malentendu: les tubes, les records de vente, le bruit assourdissant de ce live show, et l’overdose une nuit de juin 2009, opacifieront durablement la multitude d’appels au secours qu’il chantait. Il n’a d’ailleurs jamais hoqueté que des appels au secours. Très peu de choses heureuses, du moment qu’il travailla en solo, sans ses nuls de frérots. Au contraire, une dure mélancolie persistante, un peu funk ou mielleuse, ça dépendait.
J’ai réécouté Invincible, depuis sa mort. Invincible fut, en 2001, son dernier album studio. Le disque le plus cher de l’histoire de la musique, et ça ne marcha pas assez bien pour compenser les coûts. Par suivisme ou paresse, parce que c’était juste après le 11 septembre, parce qu’il semblait alors si bêtement tendance de railler ce has been de Jackson, parce que personne n’entendait qu’il était seulement en train de passer la ligne rouge de la folie, j’avais détesté ce disque. Et j’avais tort: il reste trop long, deux ou trois trucs dispensables, mais il est aussi extraordinaire et bouleversant.
L’enfant perdu. Il y a par exemple une chanson qui s’appelle The Lost Children, mélodie triste, aux limites funambules de la guimauve pop, chœurs de gosses et tout. Avec les accusations de pédophilie, ce malaise alentour, on n’avait pas compris qu’il parlait seulement de lui: il fut un Enfant Perdu, Michael. Perdu d’abord par son saligaud de père, qui le tabassait à coups de ceinturon et le lançait contre les murs. Perdu par sa mère qui ne faisait rien à part s’écrier «Tu vas le tuer!».
Parlait-elle de son fils, ou déjà de la poule aux œufs d’or? Perdu par ses frères et sœurs, aussi, qui ne furent et ne demeurent que les ridicules parasites mal clonés de son génie. Perdu enfin par le reste: la machine infernale à broyer, une fois le triomphe survenu, bataillons d’aigrefins et solliciteurs, avidité sans fin du business, maisons de disques et tourneurs, et la soif de sang des foules.
Allez, je ne vais pas tout à fait vous sortir le numéro du «nous avons tous tué Michael Jackson». Il a foncé en pâlissant contre le mur, c’était quasi un suicide. Mais quand même. Conrad Murray, le docteur condamné la semaine dernière, a très bon dos. Il a ce côté coupable idéal, Murray, qui arrange les consciences. Un docteur pas net, endetté et menteur, qui bouchait un trou à dollars par un autre, qui avait fini par enfanter sept gosses avec six mères différentes, qui adorait les danseuses de striptease et hôtesses de bars à cocktails. Parfait. Jugé. Condamné. Justice est faite. Dommages et gros intérêts.
Les fantômes et secrets. Murray fournissait et injectait à Michael les médicaments qui l’ont achevé. C’est exact, et alors? Comme s’il était l’unique à savoir, à se payer sur la bête, à vouloir user jusqu’à l’os le filon. Chante, danse, ou crève. On se croirait chez Dürrenmatt, avec cette sale bande, et pas à Neverland. Comme si tout ce bastringue pouvait tenir autrement qu’à coups d’excitants interdits et de somnifères pour chevaux.
Je me demande ce qui a bien pu faire se télescoper Jackson et Murray. Ce n’était pas le seul toubib malhonnête d’Amérique, après tout. Peut-être, ou surtout, Murray était un autre Lost Child. Il avait passé sa vie à chercher son père absent, était devenu médecin pour lui, n’avait fait que poursuivre cette quête. De nouveau, il n’est pas question de pitié ou d’excuses, mais je ne suis pas sûr que c’est juste sur son sort qu’il faillit pleurer, le docteur, au tribunal, lorsqu’il a pris ses quatre ans.
Au dernier instant de The Lost Children, on entend un enfant angoissé dire doucement: «Il commence à faire sombre. Je crois que nous devrions rentrer à la maison.» Des fantômes, des peurs, de si douloureux secrets, errent à jamais dans les chansons de Michael Jackson.
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