Pascal Couchepin ne doit pas être le seul conseiller fédéral à démissionner. Le 16 septembre prochain, la Suisse gagnerait beaucoup si l’Assemblée fédérale pouvait élire deux ou trois nouveaux ministres en même temps. La crise économique, les pressions internationales exercées sur la place financière, le défi climatique, l’avenir incertain de nos assurances sociales, requièrent de nouvelles énergies, l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de politiciens. Il faut ouvrir le jeu. Pascal Couchepin l’a signalé, l’air de rien, vendredi dernier, en indiquant qu’il avait tenté de coordonner son départ avec un autre conseiller fédéral. Observateur aussi détaché qu’avisé du microcosme bernois, l’ancien maire de Zurich, Elmar Lederberger, a appelé de ses vœux d’autres retraits. Pour peu qu’ils considèrent l’intérêt du pays, et pas leurs états d’âme personnels (voir notre encadré «Privilège royal»), les conseillers fédéraux qui ne sont pas sûrs à 200% de rester jusqu’en décembre 2011 devraient se résoudre à la même conclusion que Pascal Couchepin. La deuxième partie de la législature ne peut se muer en campagne électorale permanente avec des départs à répétition. Ce serait irresponsable. Les conseillers fédéraux sont élus pour quatre ans, proteste Moritz Leuenberger, chaque fois qu’il est soumis à la question ? au sens quasi inquisitorial du terme, si l’on en juge par ses réactions courroucées. Certes, mais l’ordre d’élection des ministres, basé sur l’ancienneté, les crédite de scores tactiquement gonflés, qui ont peu à voir avec leur cote de crédibilité au sein de l’Assemblée fédérale.
L’épicerie politicienne. Pourquoi un seul départ ne suffirait-il pas à régénérer le collège? Cette dernière décennie, presque chaque succession au Conseil fédéral s’est muée en un jeu de roulette russe: à une balle près, à un vote près comme ce fut le cas en décembre dernier lors du duel entre Ueli Meurer et Hansjörg Walter, l’élu aurait été tout autre, et donc la politique menée ensuite avec les six autres sages fort différente. La politique suisse est une affaire trop sérieuse pour tenir du hasard. Ou à des calculs incompréhensibles pour les citoyens. Il n’a fallu que quelques heures pour que la campagne de succession Couchepin sombre dans l’épicerie politicienne. Une valse de noms, on a envie de dire D’AOC (appellation d’origine contrôlée) linguistiquement corrects. A laquelle s’ajoute une valse d’étiquettes: alors que l’équilibre des forces au Parlement n’a pas fondamentalement bougé depuis les élections fédérales, la légitimité du siège libéral-radical est attaquée. Ce spectacle est désolant. On ne parle pas des besoins du gouvernement, du profil ou des compétences souhaitables, on se balance des noms, comme d’autres, au souk, bradent les prix ou font de la surenchère. Seul le sexe des prétendants ne fait plus débat. Il y a trois femmes au gouvernement.
Au-delà du sérail. Pour élargir l’horizon des possibles, placer au gouvernement les meilleures, il faut donc que d’autres ministres cèdent leur place, et que la pêche aux candidatures ne se limite pas aux parlementaires fédéraux. Analysant la crise des élites au sommet du pays dans la Weltwoche en avril dernier, l’influent financier Tito Tettamanti notait: «Les partis politiques portent une large responsabilité dans cette situation. Ils doivent d’urgence prendre en main le dossier du renouvellement du Conseil fédéral et probablement prendre congé des contours habituels de la carrière politique.» Et de citer les noms de banquiers (Josef Ackermann) mais aussi de syndicalistes (Serge Gaillard) qui seraient des gages de «détermination, de compétence et de transparence».
Place nette. Si l’on sort du sérail bernois, il y a également dans les cantons de belles personnalités qui, même sans avoir passé par le sas de décompression des Chambres fédérales, renforceraient avantageusement le gouvernement. Car l’obsession de la cooptation pratiquée par les 246 grands électeurs de l’Assemblée fédérale cache deux immenses qualités des conseillers d’Etat: ils ont le sens de l’Etat chevillé au corps. Surtout, patrons d’administrations récemment et fortement restructurées, ils ont développé une fibre entrepreneuriale précieuse. Qui doit dans les semaines envoyer sa lettre de démission? Moritz Leuenberger a été élu en septembre 1995 au Conseil fédéral. Trois ans avant Pascal Couchepin. Doyen de fonction du gouvernement, il a déjà vu partir onze de ses collègues. Son bilan à la tête du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) est très controversé. Alors que le climat et l’énergie sont au cœur des préoccupations, il cultive une image de dandy fatigué de la politique, plus que de responsable déterminé à mettre en œuvre des solutions. Etrangement pour un socialiste qui se dit épris de démocratie, il s’accroche à son siège comme s’il le tenait de droit divin. Enfin, son charisme du début s’est totalement émoussé au près de l’électorat de gauche. Sa longévité au gouvernement consume à petit feu les qualités de ses potentiels successeurs, en particulier nombre de femmes parlementaires alémaniques. Hans-Rudolf Merz est second sur la liste de ceux qui devraient avoir le courage de s’en aller. En novembre prochain, il aura 67 ans comme Pascal Couchepin. Au Département des finances, surtout depuis que la crise financière s’est abattue sur la Suisse, il a achevé de démontrer son manque d’envergure. Il est en train d’accomplir une piètre année de présidence. Il ne sait pas gouverner, mais seulement gagner du temps pour finalement reculer.
La rançon de la polarisation. La Suisse de naguère, lovée dans l’esprit de consensus, pouvait supporter de gentils gestionnaires tièdes à sa tête. La polarisation dans laquelle elle s’est laissé entraîner ne laisse plus de place aux médiocres ou aux moyens. Elle requiert de fortes personnalités. Une triple vacance et un recrutement hors du sérail permettraient par exemple l’arrivée des conseillers d’Etat Karin Keller-Suter (PLR/SG), Pascal Broulis (PLR/VD), Jean Studer (PS/NE), Pierre-Yves Maillard (PS/VD), ou du conseiller national et entrepreneur Johann Schneider-Ammann (PLR/BE), ou pourquoi pas de l’ancien ambassadeur Raymond Loretan (PDC/ GE) et son carnet d’adresses internationales. Des talents plus en phase avec les défis actuels.
Ueli Maurer (UDC/ZH), 58 ans, élu en décembre 2008. Arrivé en cours de législature, il doit encore faire ses preuves à la tête du Département de la défense, de la protection de la population et des sports. Susceptible de changer de département si ses collègues l’y autorisent.
Micheline Calmy-Rey (PS/GE), 64 ans, élue en décembre 2002. Elle n’a pas voulu quitter le Département fédéral des affaires étrangères, lors de précédentes vacances. Certains espèrent qu’elle s’appliquera à elle-même l’âge de la retraite dévolu aux femmes de sa génération.
Moritz Leuenberger (PS/ZH), 62 ans, élu en septembre 1995. Au grand désespoir de son parti qui n’ose le dire trop haut, il s’éternise au Conseil fédéral comme Jean-Pascal Delamuraz naguère, qu’il a d’ailleurs fréquenté. Il envisagerait une troisième année présidentielle en 2011..
Hans-Rudolf Merz (PLR/AI), 66 ans, élu en décembre 2003. Malgré son accident cardiaque de 2008, il a tenu à accomplir son année présidentielle. En termes d’image, l’annonce de son retrait avant la fin de 2009 ferait mauvais genre. Elle serait pourtant salutaire pour les dossiers qui lui incombent.
Doris Leuthard (PDC/AG), 46 ans, élue en juin 2006. Benjamine du gouvernement. Sa gestion de la crise économique a mis fin à son état de grâce. Elle pourrait passer au Département de l’intérieur lors de la prochaine répartition des portefeuilles ministériels.
Pascal Couchepin (PLR/VS), 67 ans, élu en mars 1998. Il a annoncé son départ pour le 31 octobre prochain la semaine dernière, après avoir tenté en vain de convaincre un autre collègue de s’associer à sa sortie. Il mènera son ultime combat pour l’AI et supportera la colère des assurés lors de l’annonce des augmentations de primes LAMal.
Eveline Widmer-Schlumpf(PBD/GR), 53 ans, élue en décembre 2007. Elue sous l’étiquette UDC, son sort est suspendu aux succès à venir du nouveau Parti bourgeois démocratique. A moins qu’un autre parti de droite ne lui offre soudain l’asile, sa réélection en 2011 est loin d’être assurée.
COLLABORATION TITUS PLATTNER, TASHA RUMLEY, PATRICK VALLÉLIAN ET JULIE ZAUGG.
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