Rideau sur les divas, Micheline Calmy-Rey s’en va. Avec le temps de l’austérité vient le temps des charismes rentrés et des ego contenus. Reste une ferveur, la seule admise: l’ardeur à la tâche. Parce que plus rien n’est comme avant. Fini le rituel qui, à chaque début de législature, voyait chaque conseiller fédéral réélu, à chaque fois, aussi souvent qu’il le désirait. Depuis 2003 et l’éviction de Ruth Metzler, les psychodrames s’enchaînent. Seulement voilà.
Les Suisses aspirent au calme désormais, à la stabilité. Ils ont d’autres soucis que le carrousel fédéral et souhaitent que leurs élus consacrent leur énergie à affronter la crise économique, le franc trop fort et les défis à venir. Bref, l’heure n’est plus aux complots ni à l’intrigue. On veut une équipe soudée qui tire à la même corde, comme elle l’a fait cette année.
Parmi les six conseillers fédéraux qui se représentent à l’élection, un trio sort du lot, celui que composent les deux femmes du centre Doris Leuthard et Eveline Widmer-Schlumpf avec la socialiste Simonetta Sommaruga. Des femmes de pouvoir, mais aussi compétentes, qui travaillent ensemble, qui tissent patiemment leur toile à Bruxelles, qui rassurent les Suisses tout en faisant preuve de courage: la sortie du nucléaire, c’était leur décision, une décision de femmes fortes. Comme il sort toujours gagnant dans les sondages, ce tiercé-là mérite de gagner aussi le 14 décembre.
Les hommes, eux, restent dans l’ombre. Probablement par goût, comme c’est le cas de Didier Burkhalter, le seul qui fait honneur à son sexe au sein du gouvernement et affiche plusieurs succès. Quant à l’évanescent Johann Schneider-Ammann, son manque d’assurance reste entier après un an. Il sera le maillon faible le 14 décembre si l’UDC obtient un second siège au Conseil fédéral.
Enfin, reste Ueli Maurer, qui ne semble toujours pas vouloir endosser l’habit d’homme d’Etat, qui s’est surtout distingué par son obstruction à réformer l’armée. Mais que, curieusement, personne ne songe à ne pas réélire le 14 décembre. Evaluation des trois femmes et des trois hommes qui nous gouvernent.
:o)) = A réélire les yeux fermés Excellent ministre
:o) = A réélire Bon ministre
:o/ = Au bénéfice du doute Ministre jusqu’ici décevant
:o( = Dispensable Ministre qui ne devrait pas être réélu
:o)) DORIS LEUTHARD, 48 ans
Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) Elue en 2006
LA FEMME D'ETAT
Il y a deux Doris Leuthard. Celle d’avant le 11 mars 2011 et celle d’après. Avant: le bilan de la démocrate-chrétienne s’avère plus que modeste à la tête du Département de l’économie. Elle qui a fait une priorité de la lutte contre l’îlot de cherté helvétique échoue largement, comme la population l’a encore si bien mesuré l’été dernier à l’occasion des polémiques sur le franc fort et les ententes sur certains prix.
La reprise unilatérale du principe du Cassis de Dijon (la reconnaissance des produits agréés au sein de l’Union européenne) ne dynamise presque pas le marché suisse. Quant à l’accord agricole de libre-échange avec l’UE, plus personne n’en parle. En fait, durant quatre ans, Doris Leuthard n’a fait que ficeler – certes très bien – trois plans de relance face à une récession qu’elle n’a pas vue venir.
Puis, elle passe en 2010 au Département de l’énergie (DETE C). Vient le 11 mars 2011, Fukushima, un drame qui révèle la femme d’Etat. Celle qu’on croyait pronucléaire aurait pu tergiverser, ce qui aurait plongé la Suisse dans un nouveau moratoire nucléaire d’au moins quinze ans, dans la mesure où le peuple ne croit plus à l’avenir de l’atome. C’est là que Doris Leuthard a le courage de trancher, prenant la décision «historique» d’entraîner la Suisse dans l’ère postnucléaire d’ici à 2034, soit de manière moins précipitée que l’Allemagne.
Elle croit le pays capable de se passer de l’atome en une génération. Le défi est double, car il s’agit de le relever en adéquation avec la politique climatique. Impossible de multiplier les centrales combinées à gaz – émettrices de CO2 – pour remplacer le nucléaire. Pour y parvenir, Doris Leuthard emboîte le pas à Eveline Widmer-Schlumpf vers une réforme fiscale écologique, il s’agirait de taxer l’énergie plutôt que le travail ou le capital.
Assurément, cette sortie du nucléaire sera pour elle un parcours du combattant à l’issue encore incertaine. Tout comme le financement de Rail 2030, un dossier où la plus charismatique de nos ministres a osé l’impopularité en demandant aux usagers du rail de passer aussi à la caisse. Au DETE C, Doris Leuthard s’est enfin révélée visionnaire et courageuse.
:o) EVELYNE WIDMER-SCHLUMPF, 55 ans
Département des finances (DFF) Elue en 2007
LA CROCHEUSE
Elle dit qu’elle a l’habitude de mordre dans le granit. Parce qu’elle vient des Grisons. La conseillère fédérale a été servie. Après son élection à la place de Christoph Blocher, elle a traversé des temps très durs et même une expulsion de son parti, l’UD C. Depuis est né un tout petit parti autour d’elle, le Parti bourgeois-démocratique (PBD), devenu un peu plus grand aux élections fédérales du 23 octobre.
Au Parlement, la construction de majorités autour de ses propositions s’avère difficile, le rapprochement entre son PBD et le PDC lui donnera plus d’assise. Et devrait assurer sa réélection en passant. Parce qu’il n’est pas question pour l’ambitieuse Grisonne de décrocher. Tout au contraire, elle travaille et le fait savoir. D’ailleurs les Suisses l’expriment à chaque sondage: ils apprécient beaucoup cette femme gracile et pourtant si solide, qui sut contribuer à sauver UBS quand le cœur de Hans-Rudolf Merz a flanché.
Après trois ans au DFJP et un bilan médiocre à l’Office des migrations, elle profite du départ de Hans-Rudolf Merz en 2010 pour reprendre son département, riche de son expérience au budget des Grisons et à la présidence de la Conférence des directeurs cantonaux des finances. Malgré les rugissements du président du Parti socialiste.
Depuis Fukushima, tout va mieux pour elle. En digne représentante des cantons de montagne très portée sur l’énergie hydraulique, elle a rejoint les autres femmes du gouvernement pour décider la sortie du nucléaire. Plus: à deux semaines de l’élection au Conseil fédéral, elle promet de livrer un projet de réforme fiscale écologique pour l’été prochain. Sur le front bancaire, elle montre du doigt ceux qui ont osé recommencer à conseiller à leurs clients américains de tromper le fisc, met sous toit une régulation plus sévère des banques too big to fail. Tout en négociant avec les Etats-Unis pour sauver les pots cassés.
Idem en Europe où elle essaie de convaincre Londres et Berlin que «un tiens vaut mieux que deux tu l’auras». Plutôt de l’argent vite fait avec le dispositif Rubik que le long chemin de l’échange automatique d’informations, et donc la fin du secret bancaire. Mais le front européen se durcit contre la Suisse. Encore du granit au menu de la Grisonne. Pourquoi se passer de cette crocheuse si solide?
:o( UELI MAURER, 61 ans
Département de la défense (DDPS) Elu en 2008
L'ERREUR DE CASTING
Nous allions voir ce que nous allions voir... Quand Ueli Maurer a repris au début de janvier 2009 les rênes du Département de la défense des mains de son meilleur ennemi Samuel Schmid – le «demi-conseiller fédéral» qu’il avait chassé du gouvernement –, le Zurichois n’a pas caché son ambition. Lui, l’ancien président de l’UDC, le bras droit d’un Christoph Blocher expulsé un an plus tôt du gouvernement. Lui, le Zurichois, le major qui avait commandé des pelotons de cyclistes en gris-vert, allait faire de l’armée suisse la meilleure du monde.
Et puis... Pschitt! Le coup Maurer fit long feu et son rêve de recréer une armée forte dont «les officiers feraient bander [sic!] les femmes de ce pays» (Maurer dixit) s’évapora dans le brouillard bernois. L’ancien patron d’une Landi, celui qui avait pensé émigrer au Canada, comme il l’avait avoué en décembre 2008 à L’Hebdo (à l’époque où il daignait encore nous donner des interviews sur des sujets politiques...), comprit très rapidement qu’il avait parlé trop vite.
Qu’il n’arriverait pas à réformer une armée qu’il avait passé son temps, en tant que conseiller national, à torpiller. En lui coupant ses budgets. En lui refusant des investissements. En l’interdisant de se déployer hors des frontières... «Je n’ai pas encore tout à fait trouvé mes marques», devait-il admettre à l’automne 2009. Et que pensez-vous qu’il arriva? Loin de partir à l’assaut, Maurer creusa une tranchée, profonde, et il s’y cacha jusqu’à aujourd’hui. Son credo: ne rien faire, ne rien dire, laisser les autres prendre des décisions à sa place, le temps de laisser passer les rafales de ses adversaires.
Et l’armée dans l’affaire? Elle commença sérieusement à tirer la langue: manque d’argent, de matériel, accidents en hausse et surtout démotivation des miliciens qui se demandent ce qu’ils vont faire dans cette galère à chaque entrée en service. Finalement, mis à part l’achat d’un nouvel avion de chasse, le Gripen suédo-américain qui ne correspond même pas au cahier des charges, le bilan de Maurer est faible, pour ne pas dire catastrophique.
Pour beaucoup, dont de nombreux militaires, Maurer est une erreur de casting qui n’a pas le niveau, plus isolé qu’à son tour dans un collège dominé par les femmes, et qui a gardé sur ses épaules son paletot de président de l’UDC. Une preuve? Il quittera le gouvernement si son parti le lui demande le 14 décembre. A défaut de diriger la manœuvre, le soldat Maurer sait obéir.
:o) DIDIER BURKHALTER, 51 ans
Département de l’intérieur (DFI) Elu en 2009
LE DISCRET
«Le triomphe de la souris grise», titre L’Hebdo lors de l’élection du libéral-radical au Conseil fédéral en septembre 2009. Deux ans plus tard, rien n’est plus vrai. Didier Burkhalter, le chef du Département fédéral de l’intérieur (DFI), s’avère effectivement un «discret travailleur», quasiment invisible dans les médias.
Mais les résultats sont là. En septembre dernier, il fait passer en dixhuit mois au Parlement la révision de l’assurance maladie obligatoire, un travail d’Hercule sur lequel Pascal Couchepin s’est cassé les dents durant sept ans. On verra l’an prochain si son projet de réseaux de soins avec incitations à la clé a des chances en votation populaire. Didier Burkhalter calme même les passions sur un autre dossier chaud, celui de la présentation des primes d’assurance maladie, qui ne suscite pas l’hystérie générale cet automne.
Cette volonté d’effacement médiatique comme ce plaisir assumé de se plonger dans un dossier compliqué et impopulaire deviennent la marque de fabrique du Neuchâtelois, toujours très marqué par la culture politique dont il est issu. En amont d’un projet, il consulte, il intègre et cherche une majorité politique d’emblée.
Dans l’ensemble, la méthode plaît, en Suisse alémanique plus que de ce côté-ci de la Sarine d’ailleurs. En Suisse romande en effet, sa décision de supprimer toute subvention pour l’achat de lunettes a suscité un tollé. Mais depuis que la mesure est entrée en vigueur, le prix des lunettes pour enfants s’est effondré sur le marché.
Il reste bien sûr des détracteurs de Didier Burkhalter. A l’UDC, on déplore sa trop grande foi en l’Etat, au PS ses allures de technocrate dénué d’état d’âme, comme dans la question des lunettes. Seule grosse défaite jusqu’à présent pour Didier Burkhalter: la réforme des départements, qui lui tenait tant à cœur avant d’endosser le costume de conseiller fédéral.
Non seulement cette réforme manque d’ampleur, mais elle le contraint à céder les hautes écoles au Département de l’économie de Johann Schneider-Ammann. Une défaite d’autant plus frustrante qu’elle le privera dès 2013 du dossier de la diplomatie scientifique, son préféré, celui qu’il aime à défendre. D’où les rumeurs persistantes d’un passage aux Affaires étrangères. Quoi qu’il en soit, il est un ministre méritant.
:o)) SIMONETTA SOMMARUGA, 51 ans
Département de justice et police (DFJP) Elue en 2010
LA PSYCHOFLEXIBLE
La socialiste ne bondit pas de joie quand elle se fait imposer le DFJP, un département qui n’attire que des ennuis, avec une problématique, celle des étrangers, hautement émotionnelle; un dicastère maudit où les têtes se succèdent à un rythme peu helvétique: Ruth Metzler, quatre ans, Christoph Blocher, quatre ans, Eveline Widmer-Schlumpf, trois ans. Mais, première ministre de la Justice non juriste, elle n’a pas le temps de rester fâchée.
Jetée dans l’eau froide, elle doit, à peine élue, entrer en campagne de votation contre l’initiative pour le renvoi des étrangers criminels. Elle y affronte crânement la brutalité de l’UDC Adrian Amstutz à Arena, mais essuie une défaite dans les urnes. Quand arrive le printemps arabe, une augmentation du nombre des demandeurs d’asile et un vent de panique soufflé par l’UDC qui veut envoyer l’armée aux frontières, elle annonce une accélération des procédures, une centralisation aussi, mais refuse toute dramatisation. Et renforce, parallèlement, les droits des requérants.
Cette musicienne garde le sens de la mesure. Désormais, c’est elle qui dicte l’agenda devant une UDC prise de court. Concrètement, la recherche de sites pour de vastes centres fédéraux se heurte aux oppositions locales, alors que la gauche craint de grands ghettos. Et les cantons, comme la droite dure, sont prompts à la critique.
Mais la socialiste poursuit son chemin. Imposition de cours de langue pour les étrangers qui arrivent en Suisse dans le cadre du regroupement familial, traite des femmes, mariages forcés, pédocriminalité, réglementation du financement des partis, autant de chevaux de bataille pour une ministre qui refuse de se noyer dans les dossiers. Simonetta Sommaruga ne veut pas acquérir une peau d’éléphant. Alors, elle sort du bureau et va à la rencontre de gens touchés par sa politique.
Elle parle aux demandeurs d’asile mais aussi à ceux qui travaillent dans les centres d’enregistrement. Elle écoute des migrantes victimes de traite des femmes, comme elle a entendu les pères pour dégeler le projet d’autorité parentale commune. Psychoflexible, la ministre a de l’oreille. Normal pour une pianiste.
Sûr que son étoffe de femme d’Etat va encore grandir dans les années à venir, tout comme son influence constructive sur le collège.
:o/ JOHANN SCHNEIDER-AMMANN, 59 ans
Département de l’économie (DFE) Elu en 2010
L'APPRENTI
Johann Schneider-Ammann arrive au Conseil fédéral tout auréolé de son image d’entrepreneur à succès, ayant fait prospérer un groupe de 3000 employés dans la métallurgie, au point que Swatch Group l’avait nommé à son conseil d’administration. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce capitaine d’industrie ne s’est pas encore mué en véritable homme d’Etat.
Longtemps, le libéral-radical paraît perdu dans les mécanismes subtils du fonctionnement de la politique suisse. En commission, il se montre souvent hésitant, ne cessant de donner la parole à ses fonctionnaires en chef, au contraire d’une Eveline Widmer-Schlumpf qui répond elle-même à chaque question, même si elle porte sur un détail.
Sa première conférence de presse après cent jours au gouvernement ne rassure personne. Au contraire, elle surprend ses collègues puisqu’il y annonce, bien prématurément, des «Bilatérales III» avec l’Union européenne, tuées dans l’œuf peu après, aussi bien par le Conseil fédéral que par la Commission européenne à Bruxelles. Longtemps aussi, il semble impuissant face au franc fort qui provoque d’énormes différences de prix avec ceux du marché dans l’UE . En incitant les consommateurs suisses à aller faire leurs emplettes à l’étranger pour lutter contre ce phénomène, il fait hurler les distributeurs suisses. Et lorsqu’il propose de premières mesures d’aide à l’économie d’exportation, il se fait même lâcher par ses anciens amis de l’association Economiesuisse. L’humiliation suprême.
Pourtant, il parvient à redresser la barre ces derniers mois. En août, il convoque un «sommet du franc» à Berne pour apporter un soutien total à la Banque nationale suisse, faisant taire les critiques de l’UDC. Et il s’engage sur la voie d’un durcissement de la loi sur les cartels. Deux démarches unanimement saluées.
Tout le monde concède qu’il est un conseiller fédéral loyal et sympathique. Mais ses débuts timides et hésitants ont fragilisé sa position, autant que les défaites électorales du PLR. Sa réélection est loin d’être certaine.
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