L'Hebdo;
2008-06-19 Consommation Acheter moins, mais mieux
Vivre autrement, c’est ce que propose le Festival mondial de la Terre, qui s’achève le 20 juin. Les Romands sont de plus en plus nombreux à adopter ce credo. Portrait des plus actifs d’entre eux, les objecteurs de croissance.
TEXTE SABINE PIROLT PHOTOS LUCA DA CAMPO / STRATES
Pris entre la hausse vertigineuse du pétrole, le réchauffement de la planète, la fonte des pôles et la hausse des prix de l’alimentation, chacun se pose des questions sur sa façon de consommer, de se déplacer, de se chauffer. Les réponses sont diverses: les plus extrêmes n’achètent presque plus rien et misent sur la récupération d’objets de seconde main. Certains essaient d’acheter peu, mais des biens de qualité – ils privilégient une chemise à 200 francs qui durera, plutôt que cinq chemises à 40 francs, mortes après une saison. D’autres encore font des efforts en se passant au maximum de leur voiture, en achetant le plus souvent leurs légumes au marché du coin, sans se priver du plaisir d’avaler des fruits exotiques de temps à autres.
Dans l’éventail des habitudes de consommation en accord avec le développement durable, un mouvement plus organisé et jusqu’au-boutiste émerge: celui des objecteurs de croissance, également appelés partisans de la «simplicité volontaire». Professeur titulaire à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), Jacques Grinevald est l’un des initiateurs de ce mouvement en Europe. Le Genevois explique: «Ce concept réunit une foule de mouvements ultraminoritaires, des écologistes ne contestant pas l’économie aux tiers-mondistes qui insistent sur l’injustice de la surconsommation. Très hétérogène, il regroupe donc des gens qui ont des diplômes, mais aussi des personnes plus modestes qui élèvent des enfants et peinent à boucler leurs fins de mois.» Le phénomène est mondial – en anglais, ses adeptes parlent de degrowth. Les scientifiques planchent aussi sur le sujet: une conférence remarquée s’est tenue à la mi-avril à Paris. Cent quarante chercheurs de trente pays se sont réunis pour discuter, entre autres, «des conditions sociales et institutionnelles nécessaires pour une décroissance économique équitable et durable». L’un des participants, l’ancien ministre français de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, Yves Cochet, est persuadé d’une chose: «La décroissance, c’est notre destin à tous. Nous n’aurons pas le choix.» A ses yeux, la décennie de tous les dangers se situe aux environs de 2010-2020, «c’est-à-dire demain ou après-demain». Alarmistes ou réalistes, les objecteurs de croissance? Dans le doute, quelques clés pour mieux comprendre leur philosophie.
D’où vient l’idée? «Une croissance illimitée sur une planète aux ressources limitées est impossible. Seuls un fou ou un économiste y croient.» Cette formule désormais classique résume bien le message de Nicolas Georgescu Roegen, un mathématicien, économiste et statisticien d’origine roumaine. C’est ce professeur d’université émigré aux Etats-Unis en 1948 qui a théorisé le concept de la décroissance au début des années 70. Jacques Grinevald se souvient encore de leur première rencontre, en plein choc pétrolier. Il assiste alors à l’une de ses conférences à l’Université de Genève: «Je me suis dis que j’étais en face de l’hérétique, du Galilée de notre temps. Il était opposé à la croissance et au développement économique sans limite.» Le Genevois prend contact avec lui. Les deux hommes se rencontrent à l’Ecole polytechnique de Paris. Par la suite, Nicolas Georgescu Roegen lui enverra un texte «clair et iconoclaste» sur l’énergie et les mythes économiques, suivi par d’autres de la même facture. Jacques Grinevald et Ivo Rens, professeur de droit à l’Université de Genève, décident de les traduire. Le résultat s’appelle Demain la décroissance et paraît à Lausanne en 1979. Cet ouvrage fait désormais référence; il a été réédité trois fois.
Qui sont-ils? Les objecteurs de croissance composent une famille hétéroclite dont la devise est «Consommer moins pour vivre mieux». Ils sont amateurs de bio, font attention à leur alimentation, prônent la diminution de la consommation de viande et l’achat de produits dans des magasins de proximité. Ils renoncent –souvent à la télévision, à l’automobile, voire à leur réfrigérateur et à leur téléphone portable. Ils prônent la qualité de vie et les liens sociaux au détriment de l’excès de travail et de l’individualisme. Un exemple? Ancien physicien, Pierre Lehmann a travaillé des années dans l’industrie du pétrole avant de changer totalement son mode de vie. Panneaux solaires, chauffage au bois, récolte de l’eau de pluie, toilettes sèches, séchoir solaire à légumes – cultivés dans son jardin potager – font partie de son quotidien. Mais il avoue avoir une «petite voiture», car son épouse, infirmière, ne peut se déplacer en train, horaires obligent. Les objecteurs de croissance francophones ont leur mensuel – La décroissance, le journal de la joie de vivre – édité à Lyon et tiré à 40 000 exemplaires. Dont quelques centaines sont vendus chaque mois en Suisse romande.
Des farfelus? Aux yeux de Suren Erkman, directeur du groupe Ecologie industrielle à l’Université de Lausanne, les objecteurs de croissances ne sont pas des farfelus. «Ils mettent le doigt sur un problème sérieux et réel. La consommation croissante de matières et d’énergie ne peut pas continuer de manière infinie.» Il reproche cependant à certains acteurs du mouvement, comme Serge Latouche, d’avoir une approche idéologique et dogmatique. «Ils partent du principe que la société industrielle est mauvaise en soi. En France, le mouvement abrite certains trotskistes qui se sont recyclés dans la décroissance.»v
ROBIN CORNELIUS Le fondateur de la marque de vêtements Switcher plaide en faveur d’une croissance responsable. Il est selon lui possible et largement souhaitable de consommer moins tout en consommant mieux. Quitte à payer un peu plus cher des produits qui durent plus longtemps. (Lire son interview en p.46)
Consommer plus intelligemment, c’est...
Eliminer les gadgets électroniques
et les appareils électriques inutiles.
Utiliser le plus souvent possible les transports publics.
Renoncer à acheter une grosse cylindrée.
Ne pas prendre l’avion inconsidérément, pour passer un week-end à Rome ou à New York.
Acheter des légumes et des fruits de saison.
Eviter d’acheter des objets parce qu’ils sont bon marché, alors qu’ils sont produits en Chine.
Refuser le stress. Privilégier les liens
AU DETRIMENT DES BIENS. LEGERETE
«Birkenstock et fromage de chèvre, ce n’est pas notre idéal de vie»
Assis dans leur grand salon au sol en sapin FSC de la région et aux murs peints avec un mélange écologique de chaux et de chanvre, Sophie Mayor, administratrice culturelle, et Nicola Dänzer, chargé de projet à Terre des hommes (TDH), expliquent leur philosophie de vie. Décroissant, le jeune couple parent de deux garçons? Ils n’aiment pas le mot. «Il signifie aller en arrière, alors qu’il faut changer d’optique.» Dans leur vie de tous les jours, cela veut dire rouler dans une voiture au gaz naturel, pratiquer le covoiturage, se chauffer aux pellets, manger peu de viande (ils élèvent septante daims dont ils vendent la viande), acheter des produits régionaux, des T-shirts en coton bio, éviter de fonctionner dans un renouvellement constant d’objets. Sophie: «Lorsque j’achète un article, je me demande toujours d’où il vient, comment il a été produit et comment il va être éliminé. Mais se soucier du bilan écologique et social ne nous empêche pas de faire des exceptions et de vivre légèrement.»vSabine Pirolt
SOPHIE MAYOR ET NICOLA DÄNZER 32 ans et 33 ans, Corcelles-sur-Chavornay. Administratrice culturelle et chargé de projet à TDH.
CONSCIENCE
«Rendre à la terre ce qui lui appartient»
«J’ai épuisé tout mon quota de CO2!» avoue l’ancienne hôtesse de l’air. Emmanuelle Bigot a travaillé dans une compagnie charter pendant des années, mais accompagner jour après jour des touristes dans des clubs de vacances la rendait malheureuse. Démission donc. Aujourd’hui, elle vend des toilettes sèches dans le canton de Vaud. «Rendre à la terre ce qui appartient à la terre» est le slogan de l’entreprise qu’elle a créée voici un an. «La société actuelle est navrante. On consomme trop, on accumule les objets inutiles.» L’ancienne hôtesse refuse ce mode de vie: «Je réutilise, je répare, je réfléchis longtemps avant un achat.» Aux côtés d’une conscience rachetée, le succès est là: ses W.-C. écologiques équipent déjà des chalets d’alpage, des festivals et de plus en plus de particuliers.vChristophe Ungar
EMMANUELLE BIGOT 42 ans, Lausanne. Fondatrice de Biocapi.
PLAISIR
«Rendons le développement durable attractif et sexy»
Ils ont entre 25 et 40 ans, de jeunes enfants, mènent une vie urbaine et branchée. La cible de rêve des rois du marketing qui estiment que les objets sont conçus pour mourir le plus rapidement possible afin qu’on les rachète. «C’est révoltant!» lance Barbara Steudler, formée au marketing. Mais plutôt que de prendre les armes, cette jeune mère de trois enfants dirige le webmagazine «NiceFuture.com» qui s’adresse précisément à ces acteurs de l’économie. Son objectif? «Rendre le développement durable attractif et sexy.» Son guide du shopping éthique est pratique et ludique, ses «anges gardiens de la planète» suggèrent des petits gestes aux grandes conséquences. Organisatrice du Festival mondial de la terre qui se tient actuellement à Lausanne, Barbara Steudler jette des gouttes d’or dans les âmes. «La maison du bonheur», le nom de sa demeure louée à Crissier, se construit de l’intérieur. «J’ai confiance en l’être humain.»vPhilippe Le Bé
BARBARA STEUDLER 35 ans, Crissier. Responsable de NiceFuture.com. Elle a lancé l’action «Anges gardiens de la planète».
SIMPLICITE
«Le modèle dernier cri ne m’intéresse plus»
«Plus je réduis mes dépenses, moins j’ai besoin d’argent, et plus je suis libre.» Dominique Kuster est passé du statut de technophile passionné de gadgets à l’ascétisme. Il ne veut plus d’objets superflus, même si l’informaticien conserve ordinateur et téléphone portable, indispensables pour son travail: «Je n’achète cependant plus le modèle dernier cri.» Dominique Kuster l’avoue, il jouit d’une situation privilégiée en Valais, vit dans une villa et possède un chalet. «Mais, maintenant, je dis stop!» Marié, père de quatre enfants, l’informaticien a créé le Réseau décroissance Valais. Objectif: partager connaissances et moments amicaux autour de la «simplicité heureuse». S’il existe depuis un an, le mouvement fonctionne au ralenti. Difficile de passer aux actes, même si Dominique Kuster en est convaincu: «Notre société ne peut pas croître sans cesse.»vChristophe Ungar
DOMINIQUE KUSTER 42 ans, Vétroz. Informaticien.
«Avons-nous vraiment besoin d’acheter?»
Robin Cornelius. Pour une croissance contrôlée. C’est le credo du fondateur des vêtements Switcher, qui veut inciter les consommateurs à changer leurs habitudes.
PAR PHILIPPE LE BÉ ET SABINE PIROLT
Robin Cornelius prépare pour le prochain printemps un ouvrage collectif sur la consommation. Une sorte de «manifeste Switcher» destiné à secouer les consciences, alors que nous fonçons tous dans «un mur de contraintes et de désolation». Avant-goût.
Etes-vous un adepte de la décrois-sance?
Je n’aime pas le terme «décroissance». Je préfère parler de croissance responsable ou contrôlée. Il ne s’agit pas d’arrêter de consommer, ce serait absurde, mais de consommer autrement.
Comment allez-vous mettre en pratique un tel credo?
Dans les points de vente, on peut imaginer des panneaux sur lesquels les clients pourront lire: «Avant d’acheter cet article, faites le tour du magasin et demandez-vous si vous en avez vraiment besoin.» Au rayon des chemises, une autre pancarte affichera: «N’as-tu pas déjà des chemises noires dans ton armoire?»
Et vos projets de pub?
Nous allons diffuser des spots du genre: «As-tu déjà pensé à mettre le T-shirt de ton frère si le tien est trop petit?» J’aimerais pénétrer dans le cÅ“ur des familles et leur montrer, de manière ludique et didactique, comment est fabriqué un article, étape par étape. Et cela grâce au site de traçabilité présent à l’intérieur de chaque vêtement.
Comment imaginez-vous que la clientèle va réagir dans les magasins?
Sur dix personnes, quatre ne vont rien remarquer. Quatre diront: «C’est sympa, c’est cool, mais j’achète quand même.» Une autre sera bousculée dans son ego: «Je sais ce que je veux, moi. J’achète!» Et la dernière sortira peut-être du magasin sans rien avoir acheté. Quitte à revenir plus tard. A coup sûr!
Provocateur mais réaliste. Pourquoi faites-vous cela?
Plus tu achètes et cherches à utiliser ton soi-disant pouvoir d’achat, plus les objets acquis alourdissent ton existence. Plus tu as, moins tu es. Regarde autour de toi. Les gens se demandent: «Ça me va ou ça ne me va pas, cette fringue?» Au lieu de: «Tu as le moral? Non?» C’est quand même fou! Et moi, je vends des habits qui font sens.
Nous allions précisément vous le rappeler. Si votre campagne marche, vous n’allez plus vendre grand-chose, non?
Peut-être allons-nous vendre moins d’articles par client, mais davantage de clients viendront chez nous. Les éventuels manques à gagner à court terme seront compensés par une plus grande fidélisation à long terme.
Switcher s’oriente vers des articles plus haut de gamme?
Non. Nous voulons simplement faire comprendre qu’un T-shirt à 20 francs a bien des chances d’être porté durant deux saisons, alors qu’un autre à 10 francs ne tiendra qu’un été. Il en va des habits comme de la nourriture. Plus un aliment est pauvre en protéines, plus tu te goinfres. Plus un vêtement est médiocre, plus tu en achètes. Il faut arrêter cette consommation insensée du prêt-à-jeter, ralentir le rythme des transactions sans pour autant freiner la distribution des richesses.
Il n’empêche que votre chiffre d’affaires de 83 millions va en prendre un sacré coup!
Je ne pense pas. Si notre clientèle achète 15% de produits en moins, mais qu’elle progresse de 10 à 20%, notre chiffre d’affaires augmentera. L’idéal, ce serait que tout le monde se procure des produits durables ayant la même approche que Switcher mais seulement une ou deux pièces.
Votre démarche est-elle vraiment sincère ou suit-elle une mode?
Croyez-vous vraiment que ce que je raconte soit un trend? Aujourd’hui, c’est plutôt considéré comme de l’ethno- centrisme intellectuel de classe. Mais, dans vingt ans, cette vision sera probablement généralisée dans le monde entier.v
DURABLE Robin Cornelius préfère les T-shirts qui coûtent un peu plus cher, mais qui durent plus longtemps.
PROFIL ROBIN CORNELIUS
A 52 ans, il voit sa vie en trois étapes:
Passer sa maturité: après cela, il savait qu’il pouvait entrer à l’université (HEC).
Se mettre à son compte: en 1981, il fonde Switcher SA au Mont-sur-Lausanne, évitant ainsi de travailler pour quelqu’un d’autre.
Fonder une famille: il s’arrange pour être avec les siens le week-end.
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