«Avec la téléphonie mobile, la recherche, nos logiciels et YouTube, Google pourrait devenir la première entreprise de médias à générer un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars.» Cette citation d’Eric Schmidt, CEO de Google, rapportée par Ken Auletta dans un ouvrage paru en novembre 2009*, illustre l’appétit d’un empire émergent. Aujourd’hui, la société compte presque 20 000 employés et son chiffre d’affaires dépasse 21 milliards de francs. Dirigée par des ingénieurs, rationnelle jusqu’à l’os, Google «concurrence aujourd’hui tout le monde», note David Sadigh, directeur associé d’IC-Agency à Genève. Logiquement, ses ennemis se multiplient.
APPLE
Les conflits d’intérêt entre les deux sociétés sont nombreux. Au point qu’Eric Schmidt a dû démissionner du conseil d’administration d’Apple le 3 août 2009, un poste qu’il a occupé trois ans. Google développe Android, un système d’exploitation (OS) pour téléphones mobiles. Plusieurs constructeurs sortent des smartphones équipés de cet OS, qui concurrencent l’iPhone d’Apple. Plus fort encore, un mobile Google est attendu pour 2010. La société travaille sur Chrome OS, un système d’exploitation pour notebooks (petits ordinateurs portables). Son code-source est disponible pour les développeurs depuis le 19 novembre 2009. La version finale devrait sortir à la fin de 2010. Un rival pour OS X, l’OS proposé par Apple. Enfin, la part de marché du navigateur internet Chrome (Google) rivalise avec celle de Safari (Apple), soit environ 4%.
MICROSOFT
La guerre entre les deux empires s’intensifie. Le moteur de recherche Bing, développé par Microsoft en partenariat avec Yahoo!, en constitue «l’enjeu principal», note David Sadigh. Car «40% des sommes générées par la publicité en ligne proviennent des requêtes effectuées» par les internautes dans les moteurs. Rien qu’aux Etats-Unis, l’e-publicité devrait représenter 30 milliards de francs cette année (290 millions en Suisse pour 2008). Si Bing, à l’audience encore confidentielle, parvient à une taille critique, «il va intéresser les annonceurs, qui ne pourront plus l’ignorer». La base de données de publicitaires constituée par Yahoo!, une entreprise que Microsoft a tenté de racheter en 2008, représente un trésor.
FACEBOOK
Ce réseau social en ligne, qui compte 350 millions d’utilisateurs enregistrés, «va entrer dans le marché de la publicité en ligne», prédit David Sadigh. Et donc se frotter à Google. La démarche? L’internaute commence par se connecter à son profil Facebook, qui va lui servir ensuite de carte d’identité, voire de billet d’entrée pour visiter d’autres sites. Ces derniers peuvent ensuite utiliser les informations du profil pour «cibler la publicité sur vous, uniquement!» Vous avez dit Minority Report?
MÉDIAS
Un conflit existe autour de Google News, l’agrégateur d’articles qui compile des dizaines de milliers de sources d’information. S’agit-il d’un siphonnage du contenu produit par les journalistes, ou d’un moyen supplémentaire d’accéder aux sites de presse? Rupert Murdoch, CEO de News Corp (The Times, Wall Street Journal, Harper-Collins, MySpace, etc.) parle de ne faire référencer ses sites que via Bing, excluant Google. Pour calmer le jeu, la société californienne a proposé aux éditeurs, le 2 décembre 2009, de limiter le nombre d’articles accessibles gratuitement à cinq. Mais c’est surtout la publicité en ligne qui fâche. Google, qui vit essentiellement de ses annonceurs, concurrence les médias, qui en ont également besoin. Un mouvement peu rassurant pour ces derniers a eu lieu le 9 novembre 2009, quand Google a acquis l’entreprise AdMob, spécialisée dans la publicité sur téléphone portable. Un marché énorme en perspective, puisque notre planète abrite 4,6 milliards d’utilisateurs de mobile, loin devant les ordinateurs (1,9 milliard)…
AMAZON
En 2010, le service Google Editions sera disponible en Europe. Il permettra de télécharger des ouvrages sur des appareils portables. 500 000 titres devraient être disponibles. De quoi concurrencer la librairie en ligne Amazon, et sa tablette Kindle. Un acteur de plus dans une bataille du livre électronique bien engagée.
ÉDITEURS ET AUTEURS
En numérisant des ouvrages soumis au copyright dans le cadre de son programme Google Book Search (voir Bibliothèques), l’empire californien s’est retrouvé dans une bataille juridique contre l’Author’s guild et l’Association of American Publishers. Un accord a été trouvé, mais il «ne concerne en effet que les œuvres publiées aux USA... dans certaines conditions: de beaux casse-tête juridiques en perspective», note l’avocat sédunois Sébastien Fanti, spécialiste des nouvelles technologies. Une audience devrait avoir lieu le 18 février 2010 à New York. En France, les Editions de La Martinière sont en procès contre Google. «Fidèle à sa réputation de fossoyeur des droits d’auteur des tiers, Google devra faire face en 2010 à de multiples contestations», note encore Sébastien Fanti.
BIBLIOTHÈQUES
Dix millions de livres appartenant à des bibliothèques et à des éditeurs ont été numérisés par Google, dans le cadre de son programme Google Book Search. Outre des géants comme Stanford, Harvard ou Oxford, 100 000 ouvrages anciens, libres de droits et conservés par la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne ont été digitalisés, et rendus accessibles en «texte complet», gratuitement. Un outil fantastique pour les chercheurs et les étudiants. Mais de nombreux titres encore soumis au copyright sont également accessibles (60% du total). D’où des procès (voir Editeurs). Une belle controverse: Google fait main basse sur des ouvrages payés avec de l’argent public, et gagne de l’argent avec ce trésor culturel grâce à la publicité…
GRAND PUBLIC
Les craintes se focalisent sur la protection de la vie privée. «Tout Google est un potentiel Big Brother, note Olivier Andrieu, responsable du site abondance.com. Si rien n’est fait aujourd’hui de façon concrète en termes d’abus sur les données personnelles, le potentiel est clairement monstrueux.» L’exemple de Google Street View, qui permet de naviguer virtuellement dans les rues des grandes villes sur la base de photos réelles, est parlant. Mis en ligne en Suisse en août 2009, l’outil comporte plus de 20 millions d’images prises dans notre pays. Le floutage des visages et des plaques numéralogiques a été jugé insuffisant par le préposé fédéral à la protection des données. Le Tribunal administratif fédéral a été saisi, et devrait statuer en 2010. Ce qui fait de la Suisse un pionnier mondial dans la lutte juridique contre Street View.
* Googled. The end of the world as we know it. De Ken Auletta. The Penguin Press, 384 p.
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