Le 11 septembre 2001 au matin, lorsque l’inimaginable survient, le photographe new-yorkais Frank Schramm est chez son physiothérapeute, à un bloc du World Trade Center. Il sort en vitesse du cabinet, rentre chez lui et commence à penser à la manière dont il pourrait relater l’événement inouï qui se joue dans sa ville.
Frank Schramm n’est pas un reporter. Formé dans la mode, avec le grand Albert Watson, il est plutôt photographe de studio. A l’époque, le New-Yorkais travaille avec des appareils moyen format, plutôt lourds à transporter. Frank Schramm a de plus retenu une leçon reçue lors d’un stage au magazine Newsweek: ne jamais se joindre aux flots des autres photographes sur les lieux d’une action, mais toujours choisir un autre endroit, un autre point de vue.
C’est ainsi que Frank Schramm, dans les heures, jours et semaines qui suivent l’attentat, évite le champ (l’événement lui-même) pour privilégier le contrechamp. D’autres photographes, à la même période et au même endroit, choisissent également cette stratégie indirecte, réflexive. Mais la plupart d’entre eux se concentrent sur les témoins du désastre, les New-Yorkais dans la rue, en état de sidération.
Frank Schramm se concentre lui sur les journalistes de télévision. Les innombrables «envoyés spéciaux» qui nuit et jour informent tant bien que mal leurs téléspectateurs. Beaucoup sont les stars de leurs chaînes TV. Ils sont bien maquillés, bien habillés, bien éclairés.
Frank Schramm choisit de les photographier au format vertical, en buste, plus rarement en pied. Il intègre dans son cadre les accessoires qui identifient leur fonction: le micro, le carnet de notes, la caméra, le spot, le réflecteur, le piédestal. Surtout, le photographe fixe les messagers avant leur passage en direct, ou avant la prise de la séquence vidéo, lorsque les techniciens s’affairent encore à leurs réglages. Les journalistes se concentrent, se composent, attendent, relisent leurs notes.
C’est un temps mort et de tension. L’heure est grave: il s’agit de trouver une expression de circonstance. Ce qui n’est pas difficile, tant les professionnels des médias, aux premières loges ou presque, sont alors secoués comme tout le monde. Plus que les envoyés spéciaux, ils sont les agents spéciaux de l’extraordinaire impact médiatique de l’événement, impact voulu à l’évidence par les terroristes. Ils s’apprêtent à entrer en scène.
Autre Amérique. Le Musée de l’Elysée de Lausanne montrera cette admirable série de portraits post-traumatiques dès le 13 septembre, à l’occasion d’une exposition collective sur «L’autre Amérique». La série de Frank Schramm sera accompagnée par une étude, image par image, livrée par les scientifiques du Pôle de recherche national en sciences affectives de l’Université de Genève.
Dans la publication, qui sera disponible à l’entrée de l’expo, ces spécialistes des émotions livrent des clés intéressantes sur l’état de leur discipline novatrice. Comme l’examen des mécanismes cérébraux qui président aux stratégies de régulation émotionnelle. Ou les modalités du souvenir d’un tel drame.
Les chercheurs s’avèrent plus empruntés face aux photographies elles-mêmes, dont ils parlent en définitive peu, ou mal. Ils ne maîtrisent à l’évidence guère le langage des images, voire des médias, parlant par exemple de «cadran» pour désigner une section d’image. Ou assénant avec aplomb qu’«il est rare de voir coexister, comme dans cette photo, un événement et sa mise en image».
Alors même que ce procédé est devenu un genre en soi, presque un cliché à force d’être répété à n’importe quelle occasion. Combien de photos des écrans de contrôle d’appareils numériques montrant un pape, une rock star ou, précisément, un attentat?
On pourrait même dire que ces mises en abyme visuelles sont nées avec le 11 septembre, qui a amorcé le triomphe désormais hégémonique de l’appareil digital, du côté des professionnels aussi bien que des amateurs. Bref, les portraits de Frank Schramm s’avèrent au final bien plus subtils et «parlants» que ces commentaires certes doctes, mais pour le coup hors cadre.
«Stand-ups – Reporting live from Ground Zero». Photos de Frank Schramm. Lausanne, Musée de l’Elysée. Du 13 septembre au 20 novembre. Rens: www.elysee.ch . Autres expositions: «Mitch Epstein, American Power» et «Saul Leiter, Early Color».
La préparation au direct
Dans les huit semaines qui ont suivi les attentats du World Trade Center, Frank Schramm n’a pas photographié l’événement lui-même, mais plutôt sa construction médiatique par l’entremise des innombrables envoyés spéciaux des chaînes de télévision.
Les journalistes sont photographiés au moment où ils se préparent à passer à l’antenne. Les techniciens règlent les lumières, le cadre, le son. Les reporters se concentrent et se composent une expression de circonstance. Celle-ci est-elle outrée ou les journalistes sont-ils sous le coup de la tragédie qui s’est jouée peu de temps auparavant?
Les admirables portraits de Frank Schramm entretiennent à dessein cette ambivalence, entre effets et affects, sans apporter de réponse.
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