Une petite oasis. Et, autour, du sable à perte de vue. C’est dans ce désert que l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) plantera le premier campus offshore d’une haute école suisse. Sous une tente, Sheikh Saoud, le prince héritier du petit émirat de Ras al-Khaima (RAK), Pascal Couchepin et le président de l’établissement lausannois, Patrick Aebischer, posent la première pierre. Le thermomètre marque 41 degrés.
Comme pour se rafraîchir les sens et l’esprit, on parle de ce qui sera le clou de ce nouvel institut: une soufflerie de 70 mètres de long, devisée à plus de 30 millions de dollars, indispensable, par exemple, pour développer les éoliennes de nouvelle génération. Le professeur qui en supervisera la construction, un Espagnol actuellement en poste aux Etats-Unis, est déjà dans le starting-block. Tout va très vite, dans les Emirats arabes unis. Le Centre de conférences où les partenaires présentent les détails de leur projet? Il a été construit en trois mois, pas un jour de plus.
Pour Pascal Couchepin, le projet de l’EPFL mérite un soutien sans réserve. «Les Américains, les Anglais, les Français… exportent leurs grandes écoles et montent de véritables chaînes universitaires dans le monde entier. Il faut faire de même. Une politique de réduit national en la matière serait absurde.» Et plus loin: «Nous devons diversifier notre économie, à la suite des difficultés du secteur bancaire et des pressions croissantes sur l’industrie pharmaceutique.» Les enjeux? «Lausanne joue dans cette affaire un rôle pionnier, ajoute le président des Ecoles polytechniques, le Glaronais Fritz Schiesser. Et, sans esprit pionnier, on n’avance pas.»
Tout est à faire. Mais pourquoi ce petit émirat, et pas Dubaï, la «Ville Lumière» du Golfe? Parce que, ici, tout est encore à faire, justement. Et parce que l’homme qui inspire depuis une vingtaine d’années la stratégie économique de RAK est un ancien étudiant de l’EPFL et de l’Institut de géophysique de l’Université de Lausanne, envoyé dans le pays par son directeur de thèse et qui n’est plus reparti depuis. Sans le docteur Khater Massaad, un Libanais arabophone, nationalisé Suisse entre-temps, le deal ne se serait jamais fait – soit un investissement dans le nouveau campus qui pourrait se monter à quelque 500 millions de francs. Entrepreneur hors pair, l’homme a créé la première entreprise de céramique du monde, RAK Ceramics, avec des usines dans les Emirats, mais aussi en Iran, en Chine, en Inde, au Soudan… Il exporte ses carrelages sous toutes les latitudes. Et sa vaisselle jusque sur les tables de Bocuse. S’il s’exprime d’une voix douce, sa vision du développement de RAK n’en est pas moins grandiose. Bien sûr, l’EPFL procédera par étapes: des cours de formation continue seront organisés dès l’automne prochain, les premiers bâtiments du nouveau campus seront inaugurés en 2011 avec, pour commencer, cinq chaires et une centaine d’étudiants avancés. «Mais, à terme, le campus pourrait avoir la même capacité d’accueil qu’à Lausanne.»
Sept mille étudiants dans ce désert, le docteur Massaad serait-il victime d’un mirage? «Sur le plan géographique, nous sommes idéalement situés, poursuit-il. On trouve dans la région des dizaines de millions de jeunes qui rêvent de se former à l’étranger. Des Indiens, des Iraniens, des Pakistanais, des Egyptiens… Ils n’ont pas forcément les moyens d’étudier en Europe ou aux Etats-Unis et, surtout, ils n’y sont plus les bienvenus.» Et puis, les grandes métropoles asiatiques, Bombay, Téhéran, Karachi… sont à deux ou trois heures d’avion. La porte à côté.
Rien n’est impossible, ou autrement dit: «Les Emirats, c’est Sim City, résume Serge Guillaume, un ancien de la Société générale de surveillance, responsable des parcs industriels de RAK. Avec, à leur tête, des émirs qui ont les moyens de leurs visions.». Le Sheikh Saoud, lui, a décidé de diversifier son tissu économique. Il a racheté un port sur la mer Noire, en Géorgie.
Il veut développer les services financiers. Et, avec l’aide de l’EPFL, développer l’enseignement supérieur, mais aussi mettre un pied dans les hautes technologies.
Il veut développer les services financiers. Et, avec l’aide de l’EPFL, développer l’enseignement supérieur, mais aussi mettre un pied dans les hautes technologies.
Et là encore, ça ne traîne pas: le Swiss Tech Park, 500 000 m2 à côté du campus, devrait accueillir rapidement une entreprise créée sur les savoir-faire développés pour Alinghi. Parmi ses actionnaires, le fameux Bertrand Cardis, patron du chantier Décision SA. Et Jean-Jacques Miauton, l’ancien directeur général et propriétaire du groupe de matériaux de construction Gétaz Romang, qui repart, à 58 ans, pour une nouvelle carrière. Il nous fait visiter une usine flambant neuve, mais provisoire, où s’activent déjà une quarantaine d’ouvriers.
Mille et une nuits. Pour l’heure, RAK Composites, c’est le nom de la société, produit des bateaux de plaisance, histoire de former la main-d’œuvre. Mais, dans un avenir proche, l’idée est d’uti liser ces mêmes techniques pour bâtir des maisons modulables, faciles à transporter, adaptées aux besoins des pays en développement. «60% de la population mondiale vit au bord de l’eau, explique Jean-Jacques Miauton, qui vise l’étanchéité de ces habitations, une efficacité énergétique optimale (isolation et production d’électricité solaire), des équipements de traitement des eaux usées intégrés… Et cela pour 200 dollars le mètre carré.
De ces grands desseins, on discute lors de la réception donnée par le cheik dans son palais, bâti sur une colline dominant la ville. Atmosphère des Mille et une nuits, nourriture somptueuse, conversation menée dans un anglais parfait… Le prince raconte le dernier voyage de l’une de ses filles, qui va compléter ses études dans une grande école à l’étranger: Oxford, Cambridge, Princeton ou Stanford... Il veut le meilleur pour sa progéniture.
On repassera à table le lendemain, à Abou Dhabi, pour un autre banquet, donné celui-ci par le cheik Nahyan bin Mubarak Al Nahyan, le ministre de l’Education et de la Recherche. Changement de décor: au menu, un méchoui de chameau apprêté par le prince lui-même, qui déchirera la viande à mains nues avant d’en couvrir littéralement l’assiette de son hôte. Regard stoïque de Pascal Couchepin, qui manifeste en toutes circonstances un bel appétit. Malgré la chaleur et un programme chargé, le conseiller fédéral n’aura pas perdu un gramme lors de ce voyage au pays de l’or noir.
L’équilibre est difficile entre le maintien de certaines traditions, bédouines en l’occurrence, et la modernisation. Contrairement à plusieurs autres pays arabes, les Emirats n’ont pas trop mal réussi leur décollage économique. Ils veulent maintenant investir leurs pétrodollars dans le développement des nouvelles énergies, comme en témoigne le projet Masdar, un modèle de ville «verte». Ou l’île solaire inventée par le CSEM de Neuchâtel, dont on trouve ici le premier prototype (lire L’Hebdo du 19 février).
Plus généralement, les cheiks veulent élever le niveau général de l’éducation. Et faire leur révolution culturelle. Le souverain d’Abou Dhabi ne lésine pas sur les investissements, comme en témoignent les maquettes de l’«île de la culture». En 2012, on y inaugurera la première filiale du Louvre, dessinée par Jean Nouvel. Quelques centaines de mètres plus loin, on visitera, dès 2013, le Guggenheim dessiné par Frank O. Gehry. Toujours sur l’île de la culture, la salle de concert de l’architecte Zaha Hadid devrait sortir de terre un peu plus tard. Sans oublier Tadao Ando et Norman Foster, également présents avec chacun un musée. Nulle part de par le monde, on ne trouvera une telle concentration de «totems architecturaux», selon l’expression du président de l’EPFL, Patrick Aebischer. Son commentaire: «Ils ont tout juste.»
Les Emirats cherchent à jouer le rôle de «pont culturel entre le monde arabe et l’Occident», poursuit le Palestinien Zaki Nusseibeh, conseiller de feu le cheik Zayed, fondateur des Emirats arabes unis et l’un des instigateurs de cette politique d’ouverture. Bien sûr, on vit encore ici sous le régime de la charia. Rien de comparable, toutefois, avec l’Arabie Saoudite ou l’Iran, et la priorité donnée au développement de l’éducation et de la culture marque, justement, une forte volonté de changement. La grande question, c’est plutôt de savoir comment cette société de 5,3 millions d’habitants, avec ses 80% de population étrangère (et deux fois plus d’Indiens que d’Emiratis) maîtrisera son évolution. Dans dix ou quinze ans? «Pour comprendre ce qui va se passer, observe Noora Ramah, membre du groupe Mizmah, qui rassemble six jeunes femmes artistes, je me plonge dans les livres et les films de science-fiction.» Pour ceux qui, dans la délégation menée par Pascal Couchepin, découvraient les Emirats, la science-fiction, c’est aujourd’hui.
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