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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 10.10.2012 à 11:54 |
His name is Grey, Christian Grey. Plus fort que Bond, James Bond, le nouvel idéal mâle des femmes occidentales fouette une vierge et s’en tire avec les honneurs. Mieux: il est le héros de 50 Shades of Grey, best-seller anglais absolu, détenteur de tous les records en matière de vente de livres papier ou numé-riques, qui débarque en Suisse le 17 octobre. Paradoxe: le livre qui se vend le mieux dans le monde depuis ce printemps fait l’apologie de la soumission féminine. Au lit, certes, mais tout de même. Des décennies de soutien-gorge au feu pour en arriver là, à 40 millions de femmes gloussant comme des collégiennes derrière leur Kindle en train d’imaginer la jeune Anastasia Steele, 21 ans, se faire attacher, fesser puis baiser sur le bureau du richissime Christian Grey? Les préliminaires remontent à Noël 2008 dans la banlieue de Londres, lorsque Niall Leonard, scénariste de télévision quinquagénaire, ramène à sa femme Erika, 49 ans, productrice de télévision et mère de leurs deux fils adolescents, accro aux romans sentimentaux et au Nutella, la série Twilight de Stephenie Meyer. Immédiatement conquise, elle ne sort pas de chez elle durant cinq jours, la relit dix fois de suite et, en janvier, s’assied devant son ordinateur pour écrire enfin le roman dont elle rêve: une histoire d’amour érotique entre une étudiante en littérature vierge et naïve, Anastasia Steele, et un riche homme d’affaires de 28 ans, Christian Grey, beau comme un dieu mais adepte des plaisirs sadomasochistes. Au début, Ana et Christian sont d’abord Bella Swan et Edward Cullen dans une fanfiction intitulée Master of the Universe parmi 200 000 autres histoires dans la section Twilight du site FanFiction. net, et EL James n’est même pas Erika, mais signe Snowqueens Icedragon. Son feuilleton cartonne à tel point qu’une lectrice nommée Amanda Hayward décide de créer sa propre maison d’édition, le Writer’s Coffee Shop, pour diffuser le travail des écrivains de fanfictions, à commencer par celui d’Erika. Ses fantasmes. Le buzz monte, les médias généralistes commencent à relayer l’info et lorsque, en février de cette année, la trilogie occupe les 3 premières places sur la liste des meilleures ventes de livres numériques du New York Times et de USA Today, Random House, via sa filiale Vintage Books, achète les droits pour un montant à sept chiffres en même temps que Hollywood négocie les droits d’adaptation pour 5 millions de dollars. Depuis, Erika Leonard, devenue EL James, s’est acheté une nouvelle Volkswagen, a déménagé, mais n’a toujours pas de donjon SM à domicile. Depuis, son mari aime raconter comment elle lui faisait relire chapitre après chapitre de son roman avant de le publier sur le Net. Leurs deux fils n’ont pas lu le livre et elle espère qu’ils ne le liront jamais. «Ce serait embarrassant.» Elle dit qu’elle a écrit le livre pour ellemême, que Grey est son type d’homme et que si les fantasmes sont les siens, les pratiques non. Depuis, les droits du livre ont été rachetés dans 45 pays. En Europe, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne ont déjà cédé à ses sirènes. On estime à 40 millions les exemplaires du livre déjà vendus dans le monde, dont quelque 20% en numérique, et à dix fois plus le nombre de lectrices, ce qui prouve que le livre a encore du génie lorsque tous les ressorts de la création, de l’édition et de la diffusion disponibles aujourd’hui sont mis à contribution, montrant le chemin d’un modèle de best-seller qui profite à toute la chaîne du livre: l’autoédition en ligne, l’édition traditionnelle, le livre numérique, le livre papier, grand format ou poche, les librairies autant que les sites de vente en ligne. Phénomène d’édition, 50 shades of Grey n’est pas un chef-d’œuvre littéraire – les dialogues sont improbables, le style inexistant, les personnages terriblement clichés, les répétitions irritantes et l’intrigue molle –, ce qui ne l’empêche pas de se transformer dans la foulée en un extravagant phénomène de société: Bret Easton Ellis veut en écrire le scénario et la sérieuse CNN propose son analyse de ce nouveau front de la guerre des sexes. Le phénomène essaime tous azimuts. Sous prétexte que la majorité de ses lecteurs sont des lectrices, on parle de la naissance d’un nouveau genre, le mom ou mommy porn, autrement dit de pornographie pour mamans, comme si ce livre avait fait sauter un verrou de pudibonderie chez l’Américaine moyenne. Si les sondages montrent que ce sont surtout des trentenaires qui le lisent, EL James reçoit des milliers d’e-mails la remerciant d’avoir sauvé des mariages essoufflés. Très concrètement, un genre auparavant invisible, caché au fond derrière les plantes vertes dans les librairies, s’impose désormais en tête de gondoles juste à côté des caisses. Censuré dans quelques dizaines de bibliothèques qui le trouvent pornographique, le best-seller a fait grimper d’un seul coup l’usage des liseuses, idéalement discrètes pour lire de la littérature érotique – EL James est la première auteure à dépasser le million de ventes sur le Kindle.
«CE QUI M’ARRIVE EST INCROYABLE. JE VOULAIS JUSTE RACONTER UNE HISTOIRE VIVANTE ET BIEN PIMENTÉE.»Erika Leonard, alias EL James
L’édition mondiale compte désormais sur une vague massive de romances érotiques, et de livres dérivés. On attend Le décodeur de 50 nuances de Grey avec 20 jeux sensuels pour pimenter votre vie de couple chez First ou 50 nuances de plaisir, un guide d’éducation sexuelle chez Larousse. Sylvia Day, l’autre star anglaise de la romance érotique, envahit le reste du monde avec sa trilogie Crossfire (en décembre en français). Fifty shades of Grey remet à la mode la cravate et tous les usages que l’on peut en faire en dehors des heures de travail, au grand dam des critiques de mode qui ne voient en Christian Grey qu’un yuppie rescapé des années 80. EMI cartonne avec Fifty Shades of Grey: The Classical Album, une compilation des morceaux que Grey écoute en fouettant Ana – le Duo des fleurs de Lakmé de Delibes, le motet à 40 voix Spem in Alium de Thomas Tallis, un prélude de Chopin, Pachelbel, La Traviata. La semaine dernière, EL James a lancé en grande pompe sa collection de produits dérivés officielle, des menottes, fouets et autres boules de geisha emballés dans d’élégants sacs destinés à garnir le sapin de Noël. Les objets non autorisés font fureur sur le Net, dont le plus pertinent est un T-shirt intitulé «I cry because Christian Grey is fictional». Tout l’été, les stars de Hollywood se sont profilées pour faire partie du casting du film dont la production a été confiée par Universal à Michael De Luca et Dana Brunetti, producteurs de Social Network. Les féministes américaines montent au créneau, comparant l’ouvrage à un manuel de torture et appelant à le brûler le 5 novembre. Les hommes se rebellent. «On rit des soupirs de sa femme mais on est effrayé, et fatigué, écrit sous couvert d’anonymat un écrivain dans le Telegraph. La femme qui partage notre petit-déjeuner en veut soudain plus. Ce qui était un processus simple et naturel demande soudain un mode d’emploi.» SM domestique. Et bien sûr, et surtout, les pratiques sadomasochistes chères à Christian Grey font leur entrée dans la chambre à coucher de monsieur et madame Tout-le-Monde. Des sociétés de vente en ligne d’accessoires sexuels ont vu leur chiffre d’affaires doubler. En Allemagne, le premier tome a été vendu avec un kit fouet et menottes. En France, la société de vente à domicile d’objets coquins Soft Paris lance des soirées «50 nuances». La chaîne allemande Beate Uhse, présente dans toute la Suisse, constate une hausse sensible de la vente de menottes, de cordes et de boules de geisha depuis la traduction du livre en allemand. Pour Gala Fur, auteur du livre Osez les jeux de domination et de soumission (La Musardine), domina ellemême, le véritable BDSM (pour bondage et discipline, domination et soumission et sadomasochisme) n’est pas le «saupoudrage de fouetti-fouetta du samedi soir», décrit dans le livre mais peut commencer par là. «Il suffit d’une cravate pour attacher les poignets et bander les yeux de son ou sa partenaire, de lui demander de vous lécher les pieds, et la personne est transformée en esclave. C’est une envie que l’on peut tous avoir, c’est un peu retourner dans la toute puissance de l’enfance ou, de l’autre côté, dans l’abandon total.» Autrement dit, selon Minerva Smith, dominatrice professionnelle à New York depuis de longues années, «la fiction est plus accessible, moins intimidante que des ouvrages pratiques et permet une entrée en matière facile avec son partenaire. Des gens que je n’avais jamais vus apparaissent dans la communauté BDSM.» Soumission féministe. Les femmes seraient toutes des soumises qui s’ignorent? La planète serait devenue une zone érogène géante? Les raisons du succès sont plus simples. Fifty Shades of Grey est avant tout une romance et la transgression n’est que façade. Sous le sexe, c’est l’amour qui domine et les scènes SM, bien que «vraisemblantes» et efficaces, ne sont là que pour mieux souligner la distance qu’Ana, romantique et chaste, aura à franchir si elle veut l’amour de Grey, incapable d’avoir des relations avec une femme autres que de domination. Ce n’est pas un hasard si les fans les plus ferventes de la trilogie sont des épouses qui répètent comme une litanie le message de l’auteure sur le pouvoir rédempteur de l’amour. Ce que veut Ana, c’est de l’Amour et un prince Charmant. Cela vaut bien quelques concessions et fessées. Reste l’excitation de la fessée et des menottes. La soumission serait-elle le nouveau rêve féministe, comme le demandait Newsweek dans une couverture qui a suscité un débat national aux Etats-Unis? L’écrivaine Daphne Merkin le résume ainsi: «Il se peut que l’égalité entre hommes et femmes, ou même le prétexte de l’égalité, demande beaucoup de travail et ne soit en aucun cas la route la plus sûre vers l’excitation sexuelle.» «Cinquante nuances de Grey». D’EL James. Lattès, 556 p. Tomes 2 et 3 à paraître en janvier et mars 2013.
40 MILLIONS Le nombre d’exemplaires papier ou numériques vendus dans le monde depuis avril, dont 20 millions aux USA. 45 Le nombre de pays où le livre est traduit ou en cours de traduction. 440 MILLIONS Les revenus d’ores et déjà générés par les ventes de «Fifty Shades of Grey» dans le monde pour son éditeur Random House, propriété du groupe allemand Bertelsmann depuis 1998.
Le vrai visage de Christian GreyAU MOMENT DE DÉCIDER DE SON INTERPRÈTE AU CINÉMA, LE VISAGE DU HÉROS DE «50 NUANCES» SUSCITE LES CONVOITISES
Le portrait-robot L’Université de Lancashire a réalisé un portrait- robot du héros de 50 nuances de Grey d’après les descriptions physiques données par le roman et un groupe de lectrices. Elles lui attribuent les yeux de Patrick Dempsey, la mâchoire de Brad Pitt et des ressemblances avec Johnny Depp, Channing Tatum et David Beckham. Le bel inconnu Sa photo circule depuis des mois sur le Net comme l’une des incarnations possibles de Christian Grey. Las. Personne ne connaît le nom de ce bellissime mannequin-cheveux dont les filles de sites de mode comme Pinterest ou Chouchic sont folles. Matt Bomer Lorsque Entertainment Weekly l’a mis en une avec le titre Fifty Shades of Grey: The Wait is Over, les fans d’EL James autant que de l’acteur de la série FBI: duo très spécial ont failli défaillir. Mais ce ne serait qu’une rumeur. Et Bret Easton Ellis, pressenti pour écrire le scénario, le juge sur Twitter «trop gay» pour jouer un hétéro. Ryan Gosling E. L. James elle-même aurait déclaré qu’une photo de Ryan Gosling était posée sur son bureau quand elle écrivait. Le beau gosse du moment, 31 ans, nouvelle coqueluche de Hollywood, est parmi les favoris pour interpréter le macho sadique du livre. Mais il préférerait se consacrer à la réalisation de son premier film. Henry Cavill Le bellâtre anglais était l’idéal de Stephenie Meyer pour Edward Cullen: 50 nuances de Grey étant né comme une fanfiction de Twilight, les rumeurs donnant le vicieux duc de Suffolk de la série les Tudors, Thésée dans les Immortels, futur Clark Kent-Superman l’an prochain, sont à prendre très au sérieux.
3 QUESTIONS AIsabelle Laffont, directrice de Laffont et éditrice de «50 nuances de Grey»
Comment êtes-vous devenue l’heureuse éditrice française de «50 nuances de Grey»? J’ai acheté les droits du livre un mois avant sa parution chez Random House. Deux scouts tant en Angleterre qu’aux Etats-Unis, où les droits cinématographiques étaient déjà en train de se négocier, m’ont mis la puce à l’oreille. J’ai fait lire le manuscrit à des femmes d’âges différents. Toutes ont adoré, surtout la quinquagénaire. Nous étions quatre maisons d’édition parisiennes généralistes à faire la course. Je l’ai obtenu pour l’équivalent d’une garantie de vente de 40 000 exemplaires par tome. C’était une prise de risque, tant d’image que financière puisque le livre n’avait pas encore connu le succès d’édition que l’on sait. Depuis, les précommandes des libraires et des lecteurs sur les sites de vente en ligne sont très nombreuses et je suis évidemment rassurée! En quoi ce livre vous plaît-il? C’est un livre revigorant. Son héroïne est sympathique, elle a de la personnalité et un bon sens de la dérision. Sa découverte simultanée – et tardive – de l’amour et du plaisir sexuel est intéressant à l’heure où les adolescentes d’aujourd’hui pensent qu’il faut faire des expériences le plus tôt possible. Elle prend aussi le dessus dans la relation et n’offre pas du tout l’image d’une femme soumise. Est-ce le début d’une tendance durable? Je reçois désormais des dizaines de manuscrits érotiques par jour, hélas pas au niveau. On manque d’histoires d’amour bien troussées, oui, mais je pense que ça ne donnera pas lieu à un phénomène comme Harry Potter. Mais cela fera découvrir aux lectrices la littérature érotique à l’anglosaxonne, moins dure, cérébrale et sophistiquée que la littérature française façon Histoire d’O. La lectrice type de 50 nuances de Grey est à mes yeux une jeune femme entre 20 et 30 ans qui lit Stephenie Meyer. Ce terme de mom porn est un contresens. |









