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33e Coupe de l'America. Chez l'Emir, avant Alinghi

Par Florence Perret - Mis en ligne le 12.08.2009 à 14:54

RAS AL-KHAIMAH. Un vent de sympathie souffle pour le Defender dans ce repère suisse des émirats. Même le cheik semble conquis. Interview au palais et reportage autour du lagon où se tiendront les compétitions.

Passé 45 degrés, on frise l’insolation. A Ras al-Khaimah, dit RAK, tout le monde semble connaître depuis longtemps la nouvelle de la venue de la 33e Coupe de l’America (AC). Dans le cercle des expatriés suisses – une cinquantaine de personnes déjà – comme dans l’ensemble de la communauté, tous assurentqu’«il y avait bien des bruits», mais qu’ils n’ont appris le choix d’Alinghi que «quelques jours» avant l’annonce officielle. Même le cheik de RAK, un émirat de la taille d’un canton de Fribourg mais en version désert, noie le poisson quand il s’agit d’évoquer la date du deal. «Nos premiers contacts remontent à mi-juin, concède tout de même Romain Felber, le directeur général neuchâtelois de Al Hamra Real Estate Development. L’accord final a été signé le 29 juillet. Tout s’est déroulé très rapidement. » Ce qui est sûr, c’est que la nouvelle a fait son petit effet dans les Emirats arabes unis. «Ras al-Khaimah wins recognition», a titré le quotidien Gulf News qui parle d’«une plaisante surprise» pour ce «pittoresque émirat».

Mensurations idéales. Une surprise donc. Reste que tout ici semble avoir été préparé pour la venue de la Coupe. A commencer par l’île juste là, prévue pour accueillir en février les bases d’Oracle et d’Alinghi. Une étendue de sable ovale aux mensurations idéales (500 mètres de long pour 400 de large), située au milieu d’un petit lagon étouffant en ce début août et reliée aux récentes et futures constructions ocres par un joli pont.
La Marina ensuite. Son classieux club-house encore vide et sa terrasse qui offrira une vue unique sur les multicoques de compétition ont ouvert justement le mois dernier et pourraient donc accueillir, par exemple, le centre des opérations de l’AC.
Le gigantesque palace enfin, un 7 étoiles de 22 étages en construction où se liquéfient des centaines d’ouvriers indiens et philippins et dont les intérieurs luxuriants n’auront pas grand-chose à envier au Dubaï Burj al-Arab voisin. Notamment côté cuisine qu’un grand chef devrait diriger. Circule déjà le nom de «Bocuse»... Voire.
Quoi qu’il en soit, et cela tombe rudement bien, le palace devrait avoir achevé d’ici février sinon l’ensemble de ses chambres et appartements, du moins une bonne partie d’entre eux, ainsi que les pièces de réception. Des espaces réservés sans doute à l’une ou l’autre des équipes - pourquoi pas Alinghi?
Pour le reste, le village très unifié dans l’architecture et dans les tons ne manque pas d’atouts. Al Hamra – c’est son nom – n’est situé qu’à une petite heure de l’aéroport de Dubaï, et à une encablure de celui de l’émirat de RAK. Il y a bien sûr ces milliers d’appartements et villas à vendre ou à louer et dont les toits plats seront pris d’assaut par les chaînes de télévisions.
Il y a le Fort Hotel, un cinqétoiles tourisme dont les chambres donnent sur le golfe Persique ou le lagon et qui pourra accueillir un millier de spectateurs chaque nuit. C’est déjà le cas ces jours alors que la chaleur délirante et le manque d’air donnent aux touristes des airs de carpes.
Al Hamra offre encore une quinzaine de restaurants, dont celui du Golf Club, que l’on verrait bien accueillir les lounges VIP de l’AC. Et un mall avec Starbuck’s bien sûr, des aires d’air conditionné très prisées par les locaux et les touristes. Ce qui n’est pas le cas des rues, totalement vides.
Mais sous ses airs proprets, Al Hamra, créé de toutes pièces, est bien plus qu’un village de vacances. Il est véritablement le cœur industriel de l’émirat où l’or noir fait défaut. Ici, RAK est une marque. Et se décline à toutes les sauces. Il y a RAKeen, RAK Investment, RAK Tourism, RAK Composites, et l’ancêtre de tous RAK Ceramics qui n’aurait jamais vu le jour sans Kather Massaad.

Le duo gagnant. Le Dr Massaad? Le bras droit du cheik. Un Suisso-libanais, ancien de l’EPFL, arrivé ici il y a «20 ans et demi» comme il dit, pour trouver de l’argile et monter celle qui deviendra la première fabrique de céramique au monde en exportant 86% de sa production dans 128 pays. Dont la Suisse, relève-t-il, lui que tous ici craignent un peu et respectent beaucoup: «Doctor». C’est ce «génial» entrepreneur, grand amateur de pêche et redoutable joueur de backgammon qui a fait venir des Suisses au «sommet de la tente», comprenez à Ras al-Khaimah. Là où le prince héritier Saud (lire interview en page 17) règne depuis six ans. «Ce duo apporte la logique et la volonté d’un développement durable, la maîtrise et la la faculté d’entreprendre et de réaliser, constate Romain Felber. C’est un duo gagnant.» Il y a encore cinq ans, Al Hamra n’offrait que du sable à l’exception de RAK Ceramics et du Fort Hotel (les images de décembre 2004 de Google Earth en témoignent). Puis il y a eu des villas autour de l’hôtel, puis ces maisons en bord de lagon. Des gens de Dubaï y ont non plus leur résidence secondaire, mais leurs maisons. Qui poussent comme des - jolis - champignons. Au point de faire dire à la représentante d’un opérateur allemand à ses touristes fraîchement débarqués: «Ici, vous partez le matin en bus et quand vous revenez le soir, vous ne reconnaissez plus les lieux.» Elle exagère? Un rien.

Comme à Disneyland. Voilà pour les présentations. Sauf que pour l’heure, Al Hamra n’accueille pas (encore) de stars des mers mais des touristes. Et à la pelle. Christian Quemener, directeur du Fort Hotel qui a pris ses fonctions il y a une semaine reconnaît avoir baissé les prix pour attirer les Allemands, Italiens, Français, Russes et autres Polonais en cette «mauvaise» saison.
Pour l’heure, le Breton est surtout tout excité par l’annonce de la semaine dernière: «C’est comme si on avait décroché les JO! On est superfiers, on fait partie d’un événement.» Le directeur n’en perd pas le nord pour autant et annonce que les prix seront augmentés pour février. Les premières réservations seraient d’ailleurs déjà tombées. Il y en aura d’autres: la Coupe de l’America devrait attirer entre 5000 et 10 000 personnes.
Le mot d’ordre du Dr Massaad est on ne peut plus clair: que tout soit prêt, vite et très bien. «Tout devra être fini, plus de poussière, plus de grues, les gens devront avoir l’impression d’arriver à Disneyland», glisse un des acteurs du projet.
Mais pourquoi le choix d’Alinghi s’est-il porté sur Al Hamra plutôt que les autres villes en lice, vraisemblablement Oman et Abou Dhabi? «A Muscat, il n’y avait encore rien de créé contrairement à Al Hamra», glisse un interlocuteur. La rencontre initiée par Patrick Aebischer avec le Dr Massaad puis avec le cheik qui s’est déplacé en personne à... Villeneuve a évidemment pesé son poids sur la balance, tout comme bien sûr «les conditions climatiques du golf Persique et les infrastructures maritimes et hospitalières existantes», liste Romain Felber. «Notre village sera entièrement dédié et valorisera idéalement l’America’s Cup». Reste que le «RAK site» n’a semble-t-il pas tout de suite convaincu ou du moins pas tout le monde. Il se murmure en effet que Grant Simmer, le directeur général d’Alinghi, n’aurait pas d’emblée été séduit par les lieux.

Les arguments massue. Lorsqu’il a appris qu’Alinghi était à la recherche d’un lieu, Kather Massaad, lui, a «tout de suite pensé à Al Hamra»: à sa «très belle île de 200 000 m2» où l’entrepreneur imaginait jusqu’ici «un joli club med», aux «65km de côtes de l’émirat» au large desquelles pourront se dérouler les compétitions, et aux délicieuses températures hivernales oscillant «entre 18 et 25 degrés».
Kather Massaad utilise ces mots et s’aide de cartes géantes du village en devenir pour convaincre Alinghi qui lui fait face. «Le Gouvernement des Emirats arabes unis comme celui de RAK sont prêts à réagir immédiatement...», dit-il aux Suisses. Du côté d’Alinghi, on se montre visiblement surtout intéressé aux aspects techniques et logistiques: transport du bateau, profondeur de l’eau, sortie du canal, aménagement des bases... Le «gentleman» Ernesto Bertarelli, comme le décrit son nouvel ami, aurait aussi beaucoup insisté pour «que tout soit parfait et égal entre les deux équipes»

Contrepartie financière? La question qui fâche. Y a-t-il eu contrepartie financière? «Le Docteur» assure les yeux dans les yeux que RAK «n’a pas donné d’argent en tant que tel». «Mais nous allons faire l’infrastructure et cela va embellir l’émirat.» Et quand il ajoute vouloir «mettre le paquet», c’est mettre le paquet aux premier et second degrés. Pour que tout soit «parfait», il va falloir aménager l’ensemble du village, agrandir l’autoroute, refaire les routes, draguer les fonds, agrandir l’entrée du lagon, construire des jetées pour les deux géants, le catamaran Alinghi 5 et le trimaran bor90 d’Oracle. Pour ce faire, il faudra compter avec au moins 2000 ouvriers. Coût de l’opération? «Vingt-cinq millions de dollars au moins», lâche Kather Massaad.
Jérôme Hofer, patron de l’entreprise montreusienne Ginox qui a monté une usine de production à RAK il y a deux ans croit savoir pourquoi le Defender a dit oui: «Le Team Alinghi a certainement rencontré à RAK le même enthousiasme que nous avons rencontré dans le cadre de notre projet, estimetestimet- il. Une fois que les décisions sont prises, les choses peuvent aller très vite. C’est sans doute cela qui fait de RAK, qui n’est pourtant ni le plus riche ni le plus grand des émirats, le plus dynamique.»
Une dizaine d’entreprises suisses sont déjà installées dans l’émirat où vivent 300 000 personnes dont 60% d’étrangers. Parmi eux, une cinquantaine d’Helvètes. «Ça augmentera bientôt», prédit le CEO de RAKIA qui s’attend à ce que le nombre de résidents d’Al Hamra passe de 3000 à 10 000 d’ici à quatre ans.

«Vous êtes au village Alinghi?» Question retombées, Ras al-Khaimah, l’un des sept Emirats arabes unis, qui n’a ni pétrole ni gaz, sera connue et reconnue. «Je suis ravi, enfin les gens vont pouvoir mettre RAK sur la carte», lance Bertrand Cardis qui a monté l’unité de production RAK Composites à la fin 2007 avec Jean-Jacques Miauton et Patrick Sulzer. «Depuis l’annonce, nos amis savent enfin où on vit: “Ah vous êtes au village Alinghi?”», raconte une expatriée. Et le CEO d’espérer bien sûr la venue de nouveaux investisseurs.
Alinghi pourrait prendre ses quartiers d’ici à la fin septembre déjà dans les appartements du palace. Kather Massaad l’assure: «Ils seront prêts à la fin du mois».




Tags: Coupe de l'America, Alinghi, Ras Al-Khaimah, reportage,

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