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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 17.10.2012 à 13:44 |
Ce n’est pas un hasard si l’ancien professeur de sociologie à l’Université de Genève et conservateur du Musée d’ethnographie a choisi son ex-étudiant, devenu patron de la principale entreprise de médias de Suisse romande, pour s’embarquer dans un dialogue à fleurets mouchetés. Ils ont tout à voir, et rien: Bernard Crettaz est chercheur, Valaisan catholique profondément ancré dans son pays, n’ayant eu de cesse que d’affronter l’enfermement helvétique. Homme d’action, Gilles Marchand est Français et Suisse, catholique et protestant par ses origines. Le parcours intellectuel du premier l’a ouvert au monde, le parcours professionnel du second l’a ouvert à la Suisse. L’homme des montagnes est allé chercher l’homme de la ville par le biais d’une provocatrice lettre d’adieu – «Je suis vieux, je vais mourir, bonne chance à toi» – qui s’est transformée en un projet éditorial tournant tout entier autour d’une thématique chère à Bernard Crettaz: la transmission. Les faces de la perfection. En trois longues lettres, chacun expose ses convictions et comment racines et réseaux interagissent dans leur monde respectif. Les Alpes, la montagne, le Valais: Bernard Crettaz condense l’essentiel de son message autour de la naissance de la Suisse mythique et de l’esthétique nationale dont nous héritons aujourd’hui, rappelant ce qui fut sa quête, celle «d’un privilégié qui se sent enfermé dans un pays parfait» et l’étudie sa vie durant sous ses deux faces: «le dessus, ce que la perfection met en emblème, et le dessous, ce que la perfection refoule, cache et censure». En ce sens, c’est avec «quasi-soulagement» qu’il accueille le «ciel qui tombe sur la tête» de la Suisse entre les années 1990 et 2008 – l’affaire des fonds juifs, le grounding de Swissair, les pratiques bancaires en question. «Avec le mal et la honte, ce pays perd de sa perfection mais, paradoxalement, c’est à ce moment-là que je commence à l’aimer passionnément. (…) Cette perte d’innocence fait rentrer mon pays dans la vérité et dans l’histoire.» Le tout aidé, depuis les années 60, par le rôle fondamental, par leur «essai de désenfermement», des médias et des intellectuels, qui «nous libèrent en partie de la Suisse parfaite».
«AVEC LE MAL ET LA HONTE, CE PAYS PERD DE SA PERFECTION.»Bernard Crettaz, sociologue
Ces médias, Gilles Marchand, ex de la Tribune de Genève puis de Ringier Romandie, qu’il a dirigé entre 1998 et 2001 avant de prendre la tête de la TSR, les connaît bien. D’où son choix de se concentrer avec aisance, dans cet échange, sur la révolution numérique à laquelle il assiste autant qu’il participe, aidant la RTS à «passer du monde du théâtre et du spectacle à celui de l’audiovisuel numérique». Tout en rassurant son interlocuteur – «la grande mue de l’audiovisuel public dans la société numérique n’est (…) qu’un moyen pour réassurer la relation entre les publics de la Suisse francophone et leurs médias publics. (…) La différence est porteuse de sens. (…) Il faut accorder le plus grand soin au processus de transmission» –, il fait le constat de quelques mouvements de fond: l’hyperchoix ne provoque pas nécessairement l’hypercuriosité. Le média n’est plus dans une relation de pouvoir avec son public sujet: aujourd’hui le média propose, le public sujet dispose. L’éclatement des supports n’empêche pas la pratique simultanée massive. Finement, Gilles Marchand différencie la Suisse romande, «serrée dans ses frontières géographiques et institutionnelles», menée par des micro-minorités exigeantes, et la Suisse francophone, «terre d’ouverture» qui brasse depuis toujours les populations, les idées, les savoir-faire.
«ACCORDER LE PLUS GRAND SOIN AU PROCESSUS DE TRANSMISSION.»Gilles Marchand, directeur de la RTS
L’intérêt de la différence. Cet ouvrage (qui inaugure Passeurs de temps, une nouvelle collection des Editions à la Carte) aurait gagné à être moins une posture de correspondance – les deux s’écrivant moins l’un à l’autre qu’à leurs lecteurs – qu’une correspondance tout court, il se lit comme un formidable brassage d’idées, de combats, d’expériences et d’intuitions. Leurs différences fait en grande partie l’intérêt de la démarche: lorsque Gilles Marchand fait entrevoir à Bernard Crettaz l’infini des mondes nouveaux créés par les réseaux et les flux, pour le chercheur ces mêmes flux font émerger de «multiples réseaux d’illusions, des connexions d’insignifiance, des captations et des colonisations par des institutions et des machines autoritaires». Qu’importe. Le maître a transmis les bonnes questions. «Des racines et des réseaux. Correspondances médiatiques sur la transmission sociale». De Bernard Crettaz et Gilles Marchand. Editions à la Carte, 190 p. En librairie le 25 octobre. |









