L'Hebdo;
2001-08-09 Crise américaine: aux suivants!
Victimes suisses Cortaillod a fait les frais du ralentissement économique des Etats-Unis: un site fermé, 300 licenciements. En Suisse, 640 firmes US génèrent 67 000 emplois.
Elles pleuvent depuis des mois, avec des pics de densité aux abords des résultats trimestriels. Tous les records ont ainsi été battus en juillet: 205 975 suppressions d'emplois ont été enregistrées aux Etats-Unis et, ajoute le cabinet Challenger, Gray & Christmas, si l'on remonte à janvier, le nombre de postes de travail radiés grimpe à 983 337. Fermeture du site de production de Silicon Graphics à Cortaillod, du quartier général européen de U.S. Robotics à Nyon ou réduction des effectifs chez le canadien Nortel à Zurich: les Helvètes ont découvert en quelques jours que ces alignements de chiffres n'étaient pas virtuels, ne cherchaient pas seulement l'effet d'annonce auprès des investisseurs. En Amérique du Nord, face aux surcapacités et à une baisse de la rentabilité, la suppression massive de postes reste le meilleur antidote aux yeux des patrons et autres actionnaires.
Selon les statistiques 2000, en Suisse, 640 firmes américaines fournissent un emploi à 67 000 personnes. De nombreuses stars du Dow Jones ou du Nasdaq ont trouvé à se nicher de ce côté-ci de la Sarine, dont une centaine rien qu'à Genève. Elles y ont établi leur siège européen, pour l'Afrique, ou pour le Moyen-Orient; ont créé un pôle de recherche et développement; et parfois même une unité de production pour profiter de la spécificité de la main-d'oeuvre locale. A la suite de résultats insatisfaisants, plusieurs ont annoncé des vagues de suppressions d'emplois au niveau mondial. L'absence de sites de production dans un pays peut éloigner le danger. Pas le supprimer.
Informatique et Internet: aïe!
Alors qui après Silicon Graphics ou US Robotics? Les sociétés Internet, TMT (technologie, média, télécom), mais aussi les banques sont particulièrement touchées par le freinage américain. Si les petites dernières, nées dans l'euphorie hightech, paraissent vulnérables, les multinationales ne sont pas à l'abri de leur âge. Chez Hewlett-Packard, par exemple, 6000 postes de travail vont disparaître dans le monde, a-t-on annoncé le 26 juillet; impossible pour l'heure de savoir si Genève sera touchée. Les dirigeants et le management étudient tous les pays où l'entreprise californienne est présente. DuPont, qui emploie 750 personnes en Suisse dont 650 à Genève, prévoyait le 27 juillet un troisième trimestre encore plus difficile: d'ici à juillet 2002, précise la société, quelque 50 emplois disparaîtront, essentiellement via des départs à la retraite. Motorola, qui supprimera 30 000 postes de travail dans le monde cette année, a déjà pris des mesures sur sol helvétique en annonçant en juin la fermeture de son site soleurois. Si les banques ont aussi été prises dans la tourmente aux Etats-Unis, c'est surtout leur division banque d'affaires qui a subi la dure loi de la rentabilité. Or elles sont moins présentes sur les bords du Léman ou de la Limmat que leur homologue de gestion de fortune.
Le paradoxe genevois
«Pour une économie qui est très tournée vers les Etats-Unis, la situation est paradoxale. Nous ne ressentons que peu le ralentissement, constate Jean-Charles Magnin du Département genevois de l'économie. Nous avons connaissance de projets de développement mis au frigo dans des sociétés liées à Internet ou à l'informatique. Nous sommes également au courant de quelques licenciements. Quelques alertes mais pas de grosses casses.» Les syndicats gardent un oeil averti sur le marché en général, mais, comme le rappelle la FTMH genevoise, le tertiaire est très peu affilié. Difficile dès lors de percevoir l'ambiance générale dans les centres administratifs et pôles de recherche.
Autre paradoxe romand, «plus aigu encore à Genève», les capacités d'accueil des entreprises fondent. A Neuchâtel, on se dit que le malheur des uns peut faire le bonheur des autres: des locaux sont libres à Cortaillod. A Genève, on axe désormais beaucoup sur la création d'entreprises et le développement endogène pour éviter d'être confronté à ce problème.
Quelques cas ne font pas une généralité, s'efforce-t-on de répondre dans les milieux de vente de la place économique suisse à l'étranger. Au contraire, reprend Francis Sermet, Monsieur Promotion économique vaudois. «Nous ne sentons pas le ralentissement économique. De manière générale, jamais nous n'avons autant vu de projets. Ces dernières années, la Suisse a gagné en attractivité.» L'Helvétie drapée de ses conditions cadres favorables a damé le pion à la Suisse affublée de son étiquette «pays trop cher».
Les services de promotion économique se refusent à voir la vie en noir. Et poursuivent leur prospection. Pour Thomas Hafen, chef du secteur promotion des exportations et de la place économique suisse au Seco: «Le ralentissement économique américain est un fait connu. Nous ne pouvons pas exclure que d'autres cas de licenciements ou de fermetures de sites se produisent. Mais, dans le même temps, nous annonçons régulièrement des arrivées de nouvelles sociétés américaines.» Et de rappeler que la Suisse ne dépend pas seulement des TMT, mais aussi de la biotechnologie, de la «medtech», de l'environnement, des services internationaux. Pierre Comte, de la promotion économique neuchâteloise, renchérit en indiquant que, «contrairement à ce que laisse croire le cas Silicon Graphics, le hardware est peu présent sous nos latitudes, au contraire du software. SGI, c'était une niche haut de gamme dans le hardware. Ils se sont fait rattraper.» Il ajoute que Johnson & Johnson «n'a pas fini d'investir dans le canton».
Sacré partenaire
Un de perdu, dix de retrouvés? Les cantons romands disent clairement ne pas avoir attendu le ralentissement de l'économie américaine pour prospecter ailleurs que dans le pays de la poule aux oeufs d'or. Et de nier une trop grande dépendance face à l'Amérique en matière d'implantation d'entreprises. «Nous n'avons qu'un tiers de nos projets aux Etats-Unis», réagit Pierre Comte. Washington est le premier partenaire commercial extra-européen de la Suisse, à l'exportation comme à l'importation, rappelle le Seco. Et la balance commerciale demeure favorable à Berne. Situation identique au niveau des investissements: plus de 67 milliards de francs sont investis outre-Atlantique contre 43 milliards de dollars (quelque 70 milliards de francs) entre Alpes et Jura. Mais l'économie américaine ralentit encore. Les récentes statistiques le disent: qu'elles expriment la croissance du PIB (0,7% en rythme annuel au 2e trimestre) ou la confiance des consommateurs (baisse de 2,4 points en juillet). Pour le chef des conseillers économiques de la Maison-Blanche, Lawrence Lindsey, qui se prononçait au début du mois sur CNN, ce deuxième trimestre était le «creux de la vague» . Une conviction motivée par les effets à venir des baisses d'impôts décidées par son gouvernement et des assouplissements de la politique monétaire. Autre son de cloche chez le président du NAPM (groupement des directeurs d'achat des entreprises manufacturières) qui déclarait le même jour: «Cela se rapproche beaucoup plus que je ne le croyais. Nous allons côtoyer cette récession dans les prochains mois.» Et tous de prier pour que les consommateurs étatsuniens poursuivent leur oeuvre de bienfaisance: éviter la récession. La consommation, outre-Atlantique, c'est deux tiers du PIB.
En attendant le retour du soleil sur l'économie US, les offices de promotion économique ont-ils changé de tactique? «Nous activons un peu tous les secteurs qui nous intéressent, souligne Pierre Comte, pour éviter d'aggraver la situation tendue de l'emploi.» Les Vaudois ont gelé quelques projets TMT. «Dans ce domaine, nous sommes comme des alpinistes pris dans le brouillard: nous attendons que le temps s'éclaircisse, raconte Francis Sermet. Mais, dans les "lifesciences", nous n'avons constaté aucun ralentissement. Ni d'ailleurs dans le reste du monde.» A Genève, qui a vu la création de 6500 emplois en cinq ans, on compte sur la flexibilité entre promotion endogène et exogène pour mieux absorber les soubresauts de l'économie mondialisée. Même face à l'absence de visibilité conjoncturelle outre-Atlantique, pas question de changer d'orientation au gré du vent: partout, la promotion économique c'est du management à long terme.
Anne Gaudard
|