L'Hebdo;
2008-04-03 Crise de l’UBS - Ospel sort: soulagement général
Encore 12 milliards de pertes et 19 milliards de dépréciations! Quatre banques internationales sont prêtes à renflouer le groupe. Un avocat zurichois est proposé comme ultime pompier au poste de président du conseil d’administration de la plus grande banque de Suisse. Par Roland Rossier, Christophe Ungar, Eric Felley et Patrick Oberli.
Décidément, ça ne finit jamais. Mardi à l’aurore, un nouveau séisme a secoué l’économie suisse. L’UBS, la première banque du pays, la troisième en Europe, a annoncé de nouvelles dépréciations d’actifs pharaoniques. En cause: la crise de l’immobilier américain, les trop fameux subprimes. Pour les actionnaires, c’est la soupe à la grimace.
De quoi déprimer? Pas vraiment. Le marché, avec cette «logique» qui lui est propre, a applaudi des deux mains mardi, l’action UBS s’envolant dans une euphorie à peine imaginable 24 heures auparavant. Il faut dire que la communication de la banque comprenait deux autres informations fondamentales. Tout d’abord, le fait qu’une deuxième recapitalisation était déjà sous toit. Montant: 15 milliards. De quoi compenser en partie les pertes abyssales enregistrées aux Etats-Unis. Ensuite, il y a ce que beaucoup considèrent comme le véritable ballon d’oxygène: le départ de Marcel Ospel, le président du conseil d’administration, qui sera remplacé par Peter Kurer (lire en page 60). Le choc psychologique sera-t-il salutaire?
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ENCORE 19 MILLIARDS: QUE S’EST-IL PASSE?
Le 30 janvier 2008, en annonçant une perte de 12,5 milliards de francs pour le dernier trimestre 2007, l’UBS était formelle. Les nettoyages étaient terminés. Les dépréciations d’actifs liés à la crise immobilière américaine lui avaient coûté 18 milliards de francs pour le deuxième semestre 2007. La page était tournée. Une thèse que ses dirigeants, Marcel Ospel en tête, a soutenue jusqu’au bout. Mais la banque restait dans la tourmente. Les avertissements des analystes se sont multipliés, les estimations de pertes supplémentaires oscillant entre 10 et 15 milliards de francs. La dégradation des marchés hypothécaires outre-Atlantique, notamment en mars, s’est révélée pire que prévue. Facture: 19 milliards et 12 milliards de pertes au premier trimestre 2008. Ce qui place UBS en tête du classement mondial des perdants avec 37 milliards de francs de dépréciations, soit 10 de plus que Citigroup. Mais la crise n’est pas terminée. Plusieurs établissements bancaires vont encore être secoués par cette nouvelle vague. Le marché attend désormais les mauvaises nouvelles de Credit Suisse.
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LA CHUTE EST-ELLE TERMINEE?
Il ne faut jamais dire jamais. Dominique Biedermann, directeur de la Fondation Ethos, se déclare surpris par l’ampleur de la perte annoncée, mais n’est pas rassuré pour autant: «Tout n’est pas encore réglé. Car si l’on regarde les chiffres, la banque affiche d’importantes positions à risques dans ses comptes.» Soit près de 15 milliards de francs de subprimes, 16 milliards de positions «Alt-A », ces crédits à mi-chemin entre les subprimes (considérés comme risqués) et le prime (considéré comme sûr, mais pour lesquels l’emprunteur ne doit pas donner d’indication sur son revenu), et, enfin, les ARS (Auction-Rate Securities, sorte de bons de caisse habituellement considérés comme sûrs, mais dont l’UBS a annoncé la dévalorisation le week-end dernier aux Etats-Unis) et dont le montant est passé de 6 milliards de francs à fin 2007 à 11 milliards aujourd’hui. Reste que pour beaucoup, l’UBS s’est débarrassée mardi 1er avril de ses déchets toxiques et peut espérer un avenir un peu meilleur. «La traversée du désert prendra beaucoup de temps. Mais la confiance existe. Une preuve? Les banques, à savoir JPMorgan, Morgan Stanley, Goldman Sachs et BNP Paribas, qui ont souscrit à l’augmentation de capital de 15 milliards de francs», observe Jérôme Schupp, analyste à la Banque Syz &Co. Autre source de satisfaction: la création d’une société destinée à gérer les actifs non liquides dans l’immobilier américain qui devrait permettre de protéger ses actifs sains.
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LA CREATION D’UNE SOCIETE POUBELLE: UN BON REMEDE?
En décidant de parquer ses positions pourries liées à l’immobilier américain dans une nouvelle société, l’UBS s’inspire de solutions analogues expérimentées dans le passé. En Suisse, des entités poubelles avaient été créées pour éponger les trous des banques cantonales bernoise et genevoise suite à la crise immobilière des années 1990. En France, une opération similaire avait été montée pour sauver le Crédit Lyonnais, la banque «qui disait toujours oui». A l’époque, l’UBS, la SBS et Credit Suisse étaient suffisamment puissantes pour passer leurs mauvaises affaires immobilières par pertes et profits en une seule fois. Aujourd’hui, l’UBS est condamnée à traîner - et à financer! - comme un boulet ses positions pourries. Tant que le marché immobilier américain sera sec, caractérisé par une foule de vendeurs avec, en face, aucun acheteur, ces positions ne vaudront pas tripette. Tôt ou tard, la banque devra essayer de vendre cette société poubelle dégageant des odeurs nauséabondes, car personne ne désire vraiment travailler dans ce genre d’entité! Mais quelle entreprise veut se payer une société poubelle, et à quel prix?
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OSPEL S’EN VA, LE TITRE S’ENVOLE
«Une excellente nouvelle!» Pour le marché, juge de paix des performances économiques, le départ de Marcel Ospel, en poste depuis dix ans, est un vrai soulagement. La tête du président du conseil d’administration était mise à prix depuis neuf mois et le début de la crise. Valeur de la prime? 7 milliards de francs, si l’on en croit la Bourse, soit la valeur prise par le capital d’UBS dans la seule journée de mardi (+13,2%). «Il ne pouvait pas rester, confirme Jérôme Schupp. M. Ospel - et c’est peut-être dommage - incarne le côté désastreux de la banque. La coupe était pleine. Son devoir était de continuer jusqu’à ce que la situation se soit éclaircie. C’est le cas. Il a réussi deux augmentations de capital. Maintenant, c’est: “Je pars, oubliez-moi."» Un sentiment partagé par le financier et entrepreneur, ancien d’UBS, Anton Affentranger: «L’annonce de son départ est logique: en décidant de partir après avoir annoncé la création de cette entité et l’opération de recapitalisation, il assume sa responsabilité de président du conseil d’administration.» Mais le mal devait être profond. Car même la Commission fédérale des banques (CFB), par la voix de son directeur, Daniel Zuberbühler, a admis son soulagement. Sans pousser dehors le maître de la banque, les responsables de la CFB ont fait part de leur opinion favorable au changement.
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LE NOUVEAU PATRON A-T-IL LES EPAULES ASSEZ SOLIDES?
Reste à savoir si son successeur Peter Kurer, Zurichois de 59 ans, parviendra à remettre le groupe dans le bon sens. Très peu connu, l’homme-surprise a surtout à son crédit la nouveauté. Ce qui laisse penser que sa nomination est transitoire: «Il connaît très bien la banque. C’est une solution pour remplacer l’actuel président au pied levé», se réjouit Dominique Biedermann, directeur de la Fondation Ethos. Pour sa part, Jérôme Schupp se fie à sa réputation: «Il possède un caractère fort qui dispose d’une bonne vision stratégique.» Mais le plus réjouissant est «qu’il s’entend bien avec la direction opérationnelle». Une manière de sous-entendre que le poids de Marcel Ospel dans le quotidien était peut-être un peu envahissant. «Son rôle sera surtout stratégique. Les décisions seront prises par le CEO.» En l’occurrence Marcel Rohner. Mais les difficultés ne sont pas derrière pour autant. Ce n’est pas parce que l’on change l’entraîneur d’une équipe que celle-ci va devenir irrésistible.
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CETTE FOIS-CI, QUI VA PAYER LA FACTURE?
Les actionnaires au travers d’une seconde recapitalisation de 15 milliards de francs. Sauf imprévu, le prochain rendez-vous est fixé au 23 avril prochain, jour de l’assemblée générale ordinaire de la banque. Contrairement à celle de février, très houleuse, cette séance devrait être calme et le programme de recapitalisation devrait passer comme une lettre - tout de même recommandée - à la poste. Les quatre banques qui ont endossé cette recapitalisation essaieront de vendre à leurs clients leurs droits de souscription et les actionnaires se verront proposer - à un prix qui ne sera fixé qu’en mai - ces nouvelles actions à des conditions préférentielles. Les actionnaires qui ne souscriront pas à cette augmentation de capital seront donc victimes d’une certaine dilution de leur capital. Le négoce de ces droits de souscription aura lieu fin mai-début juin. D’ici là, tout dépendra du degré de confiance encore placée au sein d’un établissement autant secoué qu’un cocotier. Reste aussi à savoir comment réagira le fonds souverain de Singapour et le mystérieux investisseur «saoudien » qui ont volé au secours d’UBS en décembre? Par abnégation, vont-ils à nouveau la «mettre au pot»? Voilà encore une question…
7POURQUOI L’ETAT N’INTERVIENT-IL PAS?
Parce que la banque a les moyens de se relever. Pour Pascal Broulis, ancien directeur adjoint de la Banque cantonale vaudoise et actuel conseiller d’Etat vaudois, «si elle peut faire face par elle-même, la confiance reviendra». D’autre part, ses bases financières sont solides. Après la recapitalisation, les ratios sur fonds propres seront bétonnés. Pascal Broulis ne croit pas non plus à une intervention de la Banque nationale suisse (BNS), à l’instar du rôle de pompier joué par la Réserve fédérale aux Etats-Unis. Une question de principe: «La Suisse ne doit pas voler au secours de ses banques. Ce serait mettre le doigt dans la mélasse.» L’action de l’Etat doit se limiter à une régulation à long terme. Le Vaudois estime aussi que le modèle américain n’est pas transposable en Suisse. «Les Etats-Unis n’ont pas connu autant de restructurations bancaires. Ce n’est pas la même culture.» Le chef de la communication de la BNS, Werner Abegg, ne souhaite même pas entrer en matière sur le sujet.
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EST-CE LE MOMENT D’ACHETER DES TITRES UBS?
C’est la question piège à laquelle personne ne veut répondre. Les mesures annoncées cette semaine ont certes permis au titre de reprendre un peu de couleur, entraînant dans son sillage l’ensemble des valeurs bancaires. Mais à quel horizon? Même Dominique Biedermann, dont la Fondation Ethos gère le portefeuille de nombreuses caisses de pension et qui envisage de participer à la prochaine recapitalisation, ne veut se prononcer: «Tout dépend de l’aversion au risque des investisseurs.» Mais encore? «Autant regarder dans une boule de cristal.» |
PASSAGE DE TEMOIN Lors de l’assemblée extraordinaire d’UBS le 27 février 2008, le futur président du conseil d’administration de la banque, Peter Kurer (à gauche), montrait déjà le chemin à suivre pour sortir de la crise à Marcel Ospel, l’homme qu’il remplacera à la fin du mois d’avril.
PETER KURER DE SWISSAIR A LA TETE D’UBS
Le futur président de la banque a joué un rôle influent à la fin de Swissair dans l’ombre de Marcel Ospel. Sept ans plus tard, il arrive au sommet
Ce ne sera pas Philipp Hildebrand, de la Banque nationale suisse, ni Sergio Marchionne, patron de Fiat, encore moins Christoph Blocher comme le laissait entendre la presse dominicale alémanique, qui reprendront, pour un temps en tout cas, la présidence de la plus grande banque suisse. La course à la présidence de l’UBS a accouché d’une souris grise. Le 23 avril prochain à Bâle, au point 4 de l’ordre du jour, ce fils d’un boulanger bâlois, le contesté Marcel Ospel, devrait être remplacé par un Zurichois pur sucre, Peter Kurer, 59 ans, docteur en droit et membre du directoire depuis 2002.
On connaît peu de choses sur le discret docteur Kurer, si ce n’est une longue carrière d’avocat et de conseiller juridique. Né à Zurich, il a fait ses études au collège des jésuites de Feldkirch, puis il a étudié le droit à l’Université de Zurich. Dans ses jeunes années il a collaboré comme journaliste à la NZZ et il a obtenu un master of law de l’Université de Chicago. Par la suite, il a travaillé essentiellement sur les bords de la Limmat chez Baker & McKenzie, avocats, dans les années 80 et pour la société Homburger dans les années 90.
Il est cependant connu dans les milieux d’affaires et un petit peu du public avec une courte apparition dans le film Grounding sur le rôle qu’il a joué à la fin de Swissair en octobre 2001. Peter Kurer est un spécialiste des fusions (celle de Novartis en particulier), des acquisitions et des transferts de capitaux. A ce titre, au sein du bureau Homburger, il a été consultant pour Swissair, une entreprise qu’il connaissait très bien. Il a participé notamment au projet de fusion, en 1993, entre KLM, SAS, AUA et la défunte compagnie helvétique (le projet Alcazar). Il a donné son conseil lors des tractations pour la prise de participation chez Sabena. «Kurer était aux côtés de Swissair pour toutes les questions juridiques délicates», écrivait récemment notre confrère Bilanz.
Mais, dans les turbulences de cette année noire pour l’aviation suisse, au mois de mai 2001, on le retrouve soudainement du côté de l’UBS, où il sera bientôt l’un des artisans du lâchage de la compagnie. Ce changement a été perçu comme une trahison chez Swissair: «C’est un peu comme si un officier de commandement désertait et que, le lendemain, il se retrouvait général dans le camp ennemi», peut-on lire sur le site consacré au grounding de Swissair. Peu locace sur la question, Peter Kurer s’est défendu plus tard en disant, dans le magazine Finanz und Wirtschaft, qu’il n’avait pas de pouvoir de décision: «Comme je n’étais pas l’avocat responsable dans cette affaire, je n’avais qu’une vision réduite de ce qui se passait.» Un peu comme tout le monde après coup.
Cette opération lui a ouvert les portes du top management de l’UBS. En 2002, il a rejoint le directoire en tant que conseiller juridique du groupe. En février dernier, lors de l’assemblée extraordinaire à Bâle, il était assis à la droite du père, qu’il semblait conseiller régulièrement lors des moments houleux. Il est enfin intervenu pour défendre la stratégie de Marcel Ospel, son patron, qu’il devrait bientôt remplacer. Un choix qui semble satisfaire les plus critiques, notamment le responsable de la Fondation Ethos, Dominique Biedermann, qui dit que Peter Kurer «connaît extrêmement bien la banque dans son ensemble.» Mais les analystes des places financières mettent un bémol à ce choix, car Peter Kurer devra faire ses preuves en tant que banquier et non seulement comme juriste. D’aucuns y verraient un président de transition pour mener à bien les opérations de séparation (splitting) des activités de la banque. | EF
DISCRET Avocat spécialiste des fusions, Peter Kurer va devenir le nouveau président de l’UBS. Ce juriste devra faire ses preuves en tant que banquier.
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