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Le photographe chinois se met ici en scène dans une bibliothèque un rien oppressante...
Photo Wang Qingsong

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CHINE
Culture et censure, un casse-tête chinois

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 30.11.2011 à 11:49

PHOTOGRAPHIE. L’influence globale de la Chine doit aussi passer par les productions de l’esprit, a décidé le pouvoir en place à Pékin. Mais comment faire si la liberté d’expression reste bridée? Reportage à l’ambitieux Festival photo de Lianzhou, où la censure est une réalité tour à tour concrète, imprévisible ou niée.

Après l’économie, désormais triomphante, la culture? L’enjeu était à l’ordre du jour de la séance plénière du Comité central du Parti communiste chinois, fin octobre à Pékin. Pour les hauts responsables politiques, l’influence globale de la Chine doit aussi se jouer au niveau de la création contemporaine. «Un pays ne saurait tenir son rang parmi les grandes puissances sans la richesse spirituelle de ses habitants et la pleine expression de leur créativité», notait peu après la réunion le Quotidien du peuple, porte-voix du pouvoir en place à Pékin.

Outre des moyens évidents, comme des ressources financières illimitées et des objectifs à long terme, il reste à voir comment ce plan national se concrétisera dans les faits. Surtout, cette ambition culturelle se heurtera à un écueil de taille. Comment accroître la diffusion des choses de l’esprit tout en restreignant la liberté d’expression de ce même esprit? La cause n’est-elle pas perdue d’avance? Le paradoxe total?

L’exemple de l’artiste contestataire Ai Weiwei, emprisonné puis désormais assigné à résidence, est là pour rappeler que les autorités chinoises imposent toujours des limites à la créativité. Les photos de Liu Xia, épouse du récent Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, sont actuellement exposées au Musée de Boulogne, en France, faute de pouvoir être montrées en Chine. Comme le notait il y a peu l’écrivain Murong Xuecun, habitué des ciseaux de la censure: «La seule vérité est que nous ne pouvons pas dire la vérité. Le seul point de vue qui vaille est que nous ne pouvons pas exprimer notre point de vue.»

Mais n’exagère-t-on pas cette affaire de censure? Ai Weiwei ne va-t-il pas très loin dans une provocation érigée en grande geste conceptuelle? Liu Xia n’est-elle pas avant tout victime d’être la compagne d’un dissident majeur?

La jeune garde. Après tout, à visiter le Festival de photographie de Lianzhou, une petite ville située dans les montagnes du sud de Canton, la liberté d’expression ne paraît pas limitée. Cet excellent festival, dont la septième édition propose une petite centaine d’expositions, accueille une jeune garde d’artistes aux propos on ne peut plus contemporains. Les images de violence, de sexe, de drogue, de nuits trop alcoolisées, de marginaux, d’ennui, de solitude sont légion.

Han Chao, grand échalas qui ne quitte pas son iPad 2, explique qu’il n’a eu aucun problème à montrer ici ses photos d’amours homosexuelles, même si les personnes chargées d’aménager son expo se sont moquées de lui: «Peut-être que dans le passé, j’aurais eu des difficultés à exposer des images aussi intimes, mais plus maintenant, explique-t-il. Je me fiche de l’opinion des autres. Personne n’a à me dire si ce que je fais est bien ou mal.»

 

«LA SEULE VÉRITÉ EST QUE NOUS NE POUVONS PAS DIRE LA VÉRITÉ.»
Murong Xuecun, écrivain

 

Même constat pour la demi-douzaine d’expositions qui détaillent la destruction des anciennes habitations traditionnelles au profit des tours d’habitation qui s’érigent en masse dans les mégalopoles, en particulier à Canton, ou dans la titanesque Chongqing (30 millions d’habitants). Si on lui fait remarquer la mélancolie des habitants qui, dans ses photos, s’apprêtent à quitter de force leurs logements, Wang Yuanling nie avec douceur: «C’est votre lecture de ces images. En fait, ces gens sont plutôt heureux d’abandonner leurs vieux logis. Leur situation précaire n’a que trop duré. Grâce aux aides gouvernementales, ces personnes auront une meilleure qualité de vie.»

Coup de chaud. Ce constat angélique – censure, quelle censure? – ne résiste pas à une visite plus attentive, et aux rencontres successives au sein du festival de Lianzhou. Lauréat du prix Nouvelle Photographie en ouverture de la manifestation, Sun Yanchu a eu un coup de chaud lors de la visite de son exposition par la responsable locale de la Culture. Femme de fer, la ministre a tiqué devant une image de la série en noir et blanc, intitulée Obsessed.

Une photo d’une décharge et d’un mur pelé sur lequel est inscrit «Venez me visiter!» et le numéro d’une prostituée. «La ministre voulait que je décroche cette photo, explique Sun Yanchu. J’ai argumenté en lui disant que je m’intéressais en l’occurrence à la calligraphie du message, pas du tout au message lui-même. Je lui ai montré d’autres images de l’exposition qui comportaient du texte calligraphié. Pour finir, elle m’a laissé en paix.»

En revanche, deux compositions de l’artiste français Philippe Pétremant manquaient à l’appel de son exposition à Lianzhou. Elles montraient chacune des billets de banque froissés à l’effigie de Mao, photographiés en plan rapproché.

Ces symboles fripés du Grand Timonier n’ont-ils pas plu à la directrice du festival, Duan Yuting? «Non, pas du tout, répond-elle. Mais les teintes dominantes de ces images n’allaient pas avec les autres photos. Comme nous manquions de place dans cette salle, qui comporte une autre exposition (la série «Monuments» du Lausannois Mathieu Bernard-Rey-mond, ndlr), il a bien fallu faire des choix…»

Cela dit, Duan Yuting n’est dupe de rien, même si elle réfute le mot «censure»: «J’expose ici ce que je veux, en me concentrant surtout sur la qualité des images. La Chine doit prouver qu’elle est capable de produire et de montrer des oeuvres exigeantes, d’un niveau élevé. J’ai beaucoup plus de marge de manoeuvre ici à Lianzhou que dans une grande ville comme Pékin ou Shanghai. Ma liberté est presque complète.»

«Presque»? «Les limites de ce qui est acceptable ou non sont mouvantes, toujours difficiles à définir, soupire Duan Yuting. Il reste des sujets sensibles, comme ceux liés à l’histoire de la Chine. Je sais que tout art intéressant est un art critique. Et j’ai bien l’intention que les éditions futures du festival soient de plus en plus critiques. Mais je dois faire attention.» Et de préciser que toutes les photos actuellement exposées à Lianzhou ont au préalable été soumises au visa du Ministère de la culture à Pékin. Comment, concrètement? «Par e-mail, bien sûr!» Des photos ont-elles été interdites par le ministère? «Non, aucune!», sourit la directrice.

Responsable des Beaux-Arts à l’Université de Shanghai, présent au Festival de photographie, Wang Nanming confirme le climat plus relax d’une petite ville comme Lianzhou: «Les risques sont plus importants à Shanghai ou Pékin, dit cet intellectuel en réajustant ses lunettes rondes. Je sais de quoi je parle: je suis aussi curateur d’expositions. Je me suis fait embêter plusieurs fois. Certaines de mes expositions ont été interdites.»

Figure hirsute de la photo contemporaine chinoise, exposé aux Rencontres d’Arles cet été, Wang Qingsong a droit à une rétrospective de ses spectaculaires mises en scène à Lianzhou. Lui aussi reconnaît avoir eu des ennuis avec les autorités lors de ses expositions en Chine. Ses allégories tonitruantes du consumérisme chinois, ou ses scénographies apocalyptiques sont en revanche accrochées ici sans tracas aucun.

Chacun, toutefois, est sur ses gardes, y compris dans l’espace sous surveillance de l’internet. Wu Chenghuan montre au festival ses instantanés de citadins pressés, surpris par l’irruption du photographe avec son gros flash. Comme les rencontres virent parfois à l’aigre, il a intitulé sa série Combat au corps à corps dans la rue. «Ici, je n’ai pas de problème à exposer mes images. Mais j’ai remarqué un truc bizarre sur mon blog. Avant, quand je postais mes photos, elles étaient tout de suite en ligne. Maintenant, chaque téléchargement prend deux minutes. Pourquoi? Je l’ignore.»

L’autorité s’incarne aussi au festival par allégeance appuyée. Cadre gouvernemental au Tibet, Chen Kangtuan expose ses paysages barbants du désert de Gobi. Il y a trop de photos similaires, à vrai dire trop d’images tout court dans sa présentation pour justifier tant d’honneur. En face, Liao Shuhui termine la description de ses clichés de Pyongyang, la capitale réfrigérante de la Corée du Nord, par ces mots encore plus glaçants: «Pyongyang est une cité édifiée dans un esprit collectif de propreté, d’ordre et de richesse.»

La ligne bouge. Expert en photographie chinoise à l’International Center of Photography de New York, et curateur invité à Lianzhou, Christopher Phillips résume la situation actuelle en Chine: «Elle est politique, à l’évidence. La culture et sa censure n’est pas l’objet d’un consensus. Elle est devenue un enjeu majeur à Pékin, et le sera plus encore l’année prochaine dans le choix d’un nouveau président. Elle est un sujet important d’affrontement entre les courants conservateurs et réformistes.

En attendant, les artistes se débrouillent. Ne vous méprenez pas: si la ligne de la censure bouge en permanence, au gré des responsables politiques et des lieux, les créateurs savent très bien la situer. Il y a encore cinq ans, il aurait été impossible au festival d’exposer des images de destruction d’habitations traditionnelles. Plus maintenant. C’est le signe que la situation évolue.» A preuve, certes relative: c’est Wang Yuanling, le portraitiste des locataires expropriés de force, mais pas si mélancoliques que cela, qui a obtenu le grand prix du Festival de Lianzhou 2011.

Lianzhou Foto 2011, jusqu’au 8 décembre.www.lianzhoufoto.com




Tags: Chine, photographie, censure, art,

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