Inutile de chercher quelques touches de couleur. En ce temps de novembre maussade, fait de pluies intermittentes et de glaciales rafales de vent, la mer Baltique se décline uniquement dans les tons gris. Un vrai décor de tristesse: entre un ciel anthracite et une mer à peine bleutée, ces éoliennes ressemblent à des ombres surgies de nulle part.
Thomas Almegaard n’en a cure. Il aurait même tendance à s’en réjouir si le vent n’était pas si irrégulier ce jour-là. A la tête d’une équipe de 25 hommes, cet ancien officier de la Royal Danish Navy règne ici dans son austère royaume: un immense parc éolien offshore de 72 turbines dont les pales culminent à 110 mètres, l’un des plus grands au monde, situé à 10 km des côtes au sud du Danemark, non loin de la bourgade de Nysted dont il a pris le nom. Construit pour 400 millions de francs en 2003, il fournit de l’électricité pour 145 000 ménages.
Avec son anémomètre, Thomas Almegaard calcule la vitesse du vent et réprime une grimace: 9 mètres par seconde. Une valeur décevante ici, où Eole ne fait grève que dix jours par an en moyenne. Il faudrait atteindre 13 mètres par seconde pour pouvoir comptabiliser des «heures à pleine charge». Le parc de Nysted en totalise 3500 par année. Presque deux fois plus que sur l’un des meilleurs sites de Suisse, celui du Mont-Crosin dans le Jura bernois (2000 heures). «C’est déjà bien, mais en mer du Nord, au large de la Norvège, on peut arriver à 6000 heures par an», précise Thomas Almegaard.
Il n’empêche. En matière d’énergie éolienne, le Danemark est champion du monde. D’une part, ses grands constructeurs de turbines, à commencer par le géant Vestas, se taillent 30% du marché mondial. Ils ont bien sûr senti passer la crise, mais pas trop durement. En 2008, ils ont exporté leur technologie pour 10 milliards de francs, ce qui représente 7% du total des exportations. Une fois la récession passée, cette industrie, qui occupe près de 30 000 personnes, s’attend à des taux de croissance annuels de 20 à 30%...
D’autre part, le Danemark table beaucoup sur l’éolien pour réaliser sa grande vision à l’horizon 2020: fournir grâce à lui 50% de l’électricité consommée par ses habitants. Aujourd’hui, cette proportion atteint 21%, mais les projets se multiplient. L’Agence danoise de l’énergie a repéré les huit meilleurs sites pour accueillir de nouveaux parcs offshore. Non loin de Copenhague, un projet multinational réunissant des investisseurs danois, suédois et allemands prévoit d’ériger un parc d’une puissance de 1600 mégawatts, soit 1,5 fois la puissance de la centrale nucléaire de Gösgen.
Enjeu stratégique. Le potentiel de l’éolien est immense. Au fil des dernières années, cette énergie est devenue un enjeu stratégique au sein de l’Union européenne, très inquiète de l’instabilité qui règne sur le marché du gaz. «En 2008, c’est l’énergie qui a connu le plus fort développement en puissance dans l’UE», souligne Rune Birk Nielsen à l’Agence danoise de l’énergie éolienne.
Historiquement, le Danemark a tablé très tôt sur l’éolien. Peu après le choc pétrolier, son gouvernement décide de s’affranchir des énergies fossiles et teste en 1979 la première turbine reliée à un réseau électrique. La même année, le fabricant de machines agricoles Vestas se diversifie dans l’éolien et commence à commercialiser ses turbines. En 1991 s’ouvre le premier parc offshore, où le vent souffle deux fois plus fort qu’à l’intérieur des terres. Longtemps de gauche, le gouvernement subventionne les projets de parcs durant les huit à neuf premières années de leur activité.
Au début des années 2000 pourtant, ce développement fulgurant connaît un coup d’arrêt après la victoire de la droite emmenée par Anders Fogh Rasmussen, aujourd’hui secrétaire général de l’OTAN. Celui-ci préfère laisser le marché dicter la politique énergétique. Il met fin à tout soutien à la production d’énergie éolienne et réduit de moitié les moyens destinés à la recherche dans les énergies renouvelables. «Ce gouvernement a pratiqué une politique anti-écologique absurde en croyant que le marché allait régler tous les problèmes. Il a longtemps retardé plusieurs projets de centrales offshore», accuse la députée de l’opposition Anne Grete Holmsgaard.
Voici trois ans, le Danemark décroche l’organisation de la Conférence mondiale sur le climat avec l’appui de l’UE qui compte bien y jouer un rôle moteur. Ne pouvant plus échapper à ses responsabilités, le même gouvernement libéral lance un programme ambitieux, soutenu par les principaux partis du pays, en février 2008. Tout le monde se rejoint sur deux objectifs essentiels: réduire d’ici à 2020 la consommation globale d’énergie de 4% par rapport à 2006 et atteindre une part de 33% d’énergies renouvelables. Le gouvernement subventionne à nouveau l’éolien.
Exemple danois. Malgré les incohérences ponctuelles de la politique, le Danemark peut se targuer d’un bon bilan sur le plan de l’intensité énergétique. Le ministère du Climat et de l’Energie n’est pas peu fier d’un succès forgé sur une période de quinze ans. «Nous produisons davantage avec moins d’énergie», se félicite Peter Sehestedt, spécialiste du dossier. De 1990 à 2006, le PIB danois a augmenté de 40%, tandis que les émissions de CO2 ont baissé de 14%. «L’exemple danois» témoigne du fait qu’à force de mettre l’accent sur l’efficacité énergétique, une «croissance décarbonisée» est possible.
D’accord, mais à quel prix? Quelle que soit la couleur de son gouvernement, le Danemark a toujours pratiqué une politique très volontariste sur le plan de la fiscalité écologique. De manière générale, sa fiscalité crève tous les plafonds. De tous les pays de l’OCDE, c’est le pays affichant le ratio le plus élevé entre les impôts et le PIB: 49% en 2007. Or, pas moins de 9% de ces rentrées fiscales proviennent de taxes vertes qui n’épargnent aucun secteur: chauffage, transports, électricité, déchets, sacs en plastique, pesticides. Au Danemark, tous les expatriés qui s’y installent racontent la même anecdote. Les taxes d’enregistrement d’une voiture sont si élevées qu’elles renchérissent son coût jusqu’à 300%!
Et ce n’est pas fini. A l’avenir, deux taxes écologiques vont encore grimper en deux temps – en 2010, puis 2013 – l’une sur l’électricité et l’autre sur les énergies fossiles. Au point que le patronat a décidé de tirer la sonnette d’alarme. «C’est très dangereux, car ces mesures créent une distorsion de concurrence sur le marché international. Ce sont 30 000 emplois qui sont menacés ces cinq prochaines années», affirme Troels Ranis à la Confédération des industries danoises.
Selon lui, cette politique soulève une question de fond. Veut-on maintenir au Danemark des industries très énergivores par nature? Troels Ranis cite un exemple dans la papeterie. «Nous avons une entreprise de 300 employés, Dalum, qui fabrique le meilleur papier recyclé au monde. Devra-t-elle partir à l’étranger pour continuer à produire à des prix compétitifs?» interroge-t-il.
Paradoxe. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Selon des chiffres datant de juin 2009, l’industrie danoise est déjà l’une des cinq meilleures du monde en matière d’efficacité énergétique. «Mais on la pénalise encore davantage», déplore Troels Ranis.
A force de peser sur l’économie, ces taxes ne risquent-elles pas de prolonger la récession? Björn Lomborg le craint. Ce professeur de statistiques s’est forgé une notoriété mondiale en combattant depuis de longues années le processus de Kyoto dans ses deux derniers ouvrages (The skeptical environmentalist et Cool it). Lorsqu’on lui parle de «l’exemple danois», il rétorque: «Aux Etats-Unis, les émissions de CO2 ont augmenté ces quinze dernières années, contrairement au Danemark peut-être, mais la hausse du PIB y a été supérieure de 39%.»
Dans moins d’une semaine, 4000 journalistes envahiront Copenhague pour y suivre la Conférence mondiale sur le climat. Ils y découvriront une capitale calme, presque indolente, où les cyclistes éclipsent les automobilistes: 55% de ses habitants s’y déplacent à vélo! Profitant des 340 km de pistes qui leur sont exclusivement dédiées, les cyclistes sont les vrais rois de Copenhague.
Du 7 au 18 décembre, les grands de ce monde, à commencer par le président américain Barack Obama, sont invités à participer à une vraie course contre la montre pour réussir le «miracle de Copenhague», à savoir se mettre d’accord sur des objectifs chiffrés et contraignants pour lutter contre le réchauffement climatique. Ils déverseront des flots de promesses. «Du vent, que du vent», diront les sceptiques.
A 150 km de là, la nuit tombe sur le parc éolien de Nysted, dont toutes les turbines se sont illuminées, formant une sorte de guirlande rouge et or. Triste le jour, l’atmosphère est devenue féerique. Comme pour mieux souligner qu’ici, loin de la politique, le vent, c’est de l’argent.
«NOUS PRODUISONS DAVANTAGE AVEC MOINS D’ÉNERGIE.» Peter Sehestedt, conseiller au ministère du Climat
L’ESSENTIEL
Ouverture à Copenhague de la Conférence sur le climat, dont l’un des buts est de limiter le réchauffement de la planète à deux degrés.
L’UE d’accord de réduire ses émissions de 20% d’ici à 2020 par rapport à 1990, mais les Etats Unis ne veulent pas aller au-delà de 3%.
La Chine se refuse pour l’instant à tout objectif contraignant.
LA SUISSE ET KYOTO Entre info et intox
La Suisse a-t-elle tenu ses engagements pris dans le cadre du protocole de Kyoto? D’ici à 2012, elle s’est engagée à réduire de 8% ses émissions de CO2 par rapport à leur niveau de 1990. C’est-à-dire abaisser ces émissions de 52,8 à 48,6 millions de tonnes par année.
«Nous y parviendrons», claironne le ministre de l’Environnement Moritz Leuenberger. C’est vrai… en partie. En tonnes effectives sur le plan national, la Suisse réussira à comprimer de 4% environ ses émissions de gaz à effet de serre. Pour le reste, elle recourra au mécanisme de l’achat de certificats d’émission à l’étranger, en puisant dans les fonds du Centime climatique (1,5 centime payé par chaque automobiliste sur chaque litre d’essence). Concrètement, la Suisse compensera au total quelque 10 millions de tonnes en achetant des certificats à l’étranger: au prix de 20 francs la tonne, cela représente un montant de 200 millions de francs.
C’est la version officielle. Plus critique, le conseiller national Roger Nordmann (PS/VD) déclare sans ambages. «La Suisse fait de la comptabilité créative. En réalité, elle n’a clairement pas atteint ses objectifs, n’ayant fait que stabiliser ses émissions réelles de CO2.» Dans le détail, les émissions dues aux combustibles ont baissé de 12% par rapport à 1990, tandis que celles dues aux carburants ont augmenté de 14%.
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