Il existe avec les livres de Daniel de Roulet une sorte de malentendu. Un peu comme si le culot et l’originalité de ses thèmes favoris (l’aventure nucléaire du XXe siècle, le Japon aimé, un goût pour l’histoire immédiate) obéraient une évidence: c’est un formidable écrivain, un styliste au rythme sec comme le muscle de la course, rapide, épuré. A chaque sortie de roman, on persiste cependant à lui poser des questions peu littéraires entre politique et sociologie, lui quémandant tel avis sur Tokyo aujourd’hui, ou au sujet de la Suisse et de ses centrales énergétiques.
C’est évidemment compréhensible. Car c’est bien la fascination pour l’atome, miracle et cauchemar, de Los Alamos à Hiroshima, de Lucens à Tchernobyl ou Fukushima, qui sert de trame à ses romans. Mais une trame n’est rien sans pareil talent de raconteur d’histoires humaines, sans cette écriture à la musique à fleur de larmes: une émotion prend, parce qu’il aime profondément ses personnages. Il tourne avec compassion autour de leurs tourments ou éblouissements, de leurs espérances et désillusions. Fusions, qui sort le 19 janvier (Buchet/Chastel), ajoute une touche inédite: le passage délicieux du roman vers le romanesque.
Aventure en dix romans. Il y a une vingtaine d’années, Daniel de Roulet s’est lancé dans une entreprise un peu folle. Imaginer, en dix livres, de raconter entre Amérique, Japon et Suisse une sorte de geste atomique. Des romans où se retrouveraient et se croiseraient des personnages ballottés par les bombes ou la science, les amours et les jeux de pouvoir. Surtout, ces dix romans ne paraîtraient pas avec une ambition d’ordre saisonnier ou temporel. «Certaines histoires me semblaient plus urgentes que d’autres, confie-t-il. Et il fallait éviter de donner le sentiment d’écrire simplement un roman par épisode.» Ainsi, Virtuellement vôtre, premier livre de la série, sorti dès 1993, devrait être classé en troisième position au sens chronologique. Kamikaze Mozart, magnifique roman paru en 2007, peut pourtant être considéré comme le premier chapitre de l’œuvre, évoquant la période des années 40 à 60. Quant à Fusions, le neuvième à paraître de ces dix volumes, il représente désormais l’époque deuxième, allant de 1968 à 1988.
D’une certaine façon, tout ça n’a d’ailleurs qu’une importance très relative: chaque roman de Daniel de Roulet a sa vie propre, et ne commande ni n’oblige en aucune manière à la lecture des autres. Si ce n’est pour le plaisir délicat de renouer ici ou là avec des personnages rencontrés dans d’autres livres.
Mais cette vibration des retrouvailles est au centre de son écriture. «C’est un thème qui m’est apparu avec le temps, sans que je l’aie organisé au départ.» Amants perdus de vue, déchirés par l’histoire, engloutis longtemps par le secret d’une trahison, la vie les remet dans ses livres souvent en présence les uns des autres, jouant toujours à pile ou face: sera-ce à nouveau comme avant, ou alors la magie s’est-elle éteinte?
Proche des âmes. Dans Fusions, Shizuko, née à Nagasaki dans les décombres de la bombe, est devenue experte internationale chargée d’une mission d’enquête à la centrale explosée de Tchernobyl. Elle doit négocier dans sa commission avec un ingénieur suisse, Wolfie. Elle ne sait pas encore qu’il connut autrefois sa mère, Madame Fumika: oui, elle était l’héroïne de Kamikaze Mozart. Et puis, il y a ces grandes tours, à Londres, dont les ombres évoquent d’autres drames à venir, à New York. Et aussi Max, l’architecte dévasté, auquel rêve si tendrement Shizuko.
Au-delà des enjeux terribles et des tendresses humaines, on est transporté par l’ascèse du style. «J’écris à peu près vingt fois plus long que ce que je publie, sourit Roulet. Pour moi, le travail est vraiment d’aller le plus possible à l’essentiel, quitte à couper des chapitres entiers, des descriptions inutiles. Je fais confiance au lecteur: si c’est trop allusif, il peut relire une deuxième fois la phrase et comprendre. C’est toujours mieux que s’ennuyer dans un texte trop long.»
La réussite particulière de Fusions réside dans cet équilibre trouvé entre la sobriété et l’émotion forte. Une façon d’abrasion, en s’approchant aux lisières des corps et des âmes, de dire sans s’expliquer ni s’appesantir en psychologie: une manière assez américaine d’écrire par les actes plutôt que d’imposer une quelconque morale.
Dans deux ans, ce sera le dixième et dernier livre de cette étonnante saga. Il est déjà presque terminé, devrait s’intituler Le démantèlement du cœur. Ce sera peut-être celui des amours comme des centrales. En attendant, il faut se plonger dans l’incandescence de Fusions, moment de basculement qui laisse une trace irradiante: l’écriture de Daniel de Roulet.
«Fusions». Buchet/Chastel, 373 pages. Sortie le 19 janvier.
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