Dès qu’il a entendu la nouvelle à la radio, Régis Jauffret a su qu’il écrirait sur l’affaire Fritzl. Il faut dire qu’elle lui va comme un gant. Après tout, le romancier n’a cessé de mettre en scène des couples fusionnels et autodestructeurs, les amours tordues de victimes pour leurs bourreaux. Prenez par exemple l’excellent Sévère, sur l’affaire Stern, qui lui vaut aujourd’hui un procès. Ou encore Microfictions, Asile de fou, Univers, univers... Cette fois pourtant, la réalité semble surpasser l’imaginaire des romanciers les plus pervers: l’Autrichien Josef Fritzl, ingénieur électricien, a séquestré sa fille Elisabeth pendant vingt-quatre ans dans sa cave pour en faire son esclave sexuel. Sept fois, la jeune femme a accouché avec l’aide d’une seule paire de ciseaux. Un enfant est mort, trois ont vécu avec elle, trois autres ont été adoptés par ses parents, les époux Fritzl, et élevés dans la maison au-dessus. Quand Josef et Rosemarie Fritzl ont prétendu avoir trouvé ces trois enfants devant leur porte, la police a tout gobé…
Et pourtant, Régis Jauffret se montre à la hauteur du sujet. Il crée du sens dans ce «millefeuille d’absurdité», laisse la fiction combler les vides de l’enquête, dire l’indicible et donner à penser l’impensable.
Enquête fouillée. Assis dans le bar d’un hôtel parisien du VIe arrondissement, près de chez lui, le romancier répète la même interrogation en boucle: «Comment croire que personne, ni la femme de Fritzl et ses enfants, ni les voisins, n’aient rien vu pendant vingt-quatre ans?» Il croque dans un biscuit au beurre et ouvre son ordinateur portable. Il veut nous montrer des photos jamais diffusées de la fameuse cave, avant son «démantèlement». Il ne veut pas dire s’il l’a bel et bien visitée. Motus. Il couvre ses sources. Tout ce qu’on saura, c’est qu’il a mené une enquête fouillée en Autriche et rencontré des experts (médecins, avocats, policiers, etc.) qui n’avaient jamais donné d’interview, grâce à l’intermédiaire d’une amie autrichienne de la haute société qui lui a servi d’interprète (Jauffret ne parle pas l’allemand).
Double-clic: les peluches des enfants d’Elisabeth surgissent sur l’écran. Et une cuisine plutôt bien agencée, avec un mélangeur électrique qui devait faire pas mal de bruit. On ne dirait pas une geôle, plutôt un foyer. C’est ça qui dérange le plus: le bonheur a aussi existé dans la cave, l’écrivain en est persuadé. Mais Fritzl lui-même ne le fascine pas. Il le trouve même ennuyeux. «On n’arrive pas à le mettre dans une case. Ni schizophrène, ni paranoïaque, même pas déprimé. Un homme gris, comme c’est souvent le cas chez les monstres. Je n’ai pas cherché à le rencontrer.» Ce qui fascine Jauffret, c’est plutôt le «dispositif». «Je ne suis pas à la recherche de l’horreur. Ce fait divers m’a interpellé pour une raison philosophique: c’est l’incarnation du mythe de la caverne de Platon.
Du monde, les habitants de la cave ne contemplaient que les “ombres” projetées par un poste de télévision.» En parlant, Régis Jauffret dispose des biscuits sur la table, pour représenter les lieux du crime: «Là, vous avez la maison de Fritzl, là, le garage. Le jardin est entre les deux. Forcément, la famille et les voisins devaient voir les allées et venues de Fritzl. Je ne comprends pas que les juges aient pu se contenter de cette constatation aberrante: “personne ne savait”. Un psychiatre m’a dit une chose extraordinaire, d’une ambiguïté folle, à propos de la femme de Fritzl: “On peut ne pas savoir et en même temps se douter.”»
Un livre piège. Ecrire cette histoire l’a éprouvé. Mais moins que Lacrimosa, livre dans lequel il revenait sur le suicide de la femme qui partageait sa vie, publié en 2008. Claustria remonte aux sources: l’enfance du monstre, l’internement de sa mère par les nazis, son premier viol commis en 1967 sur une inconnue, sa vie de famille et la construction de la cave… Puis, le livre se centre sur la vie d’Elisabeth, rebaptisée Angelika, par respect. Les pages les plus fortes sont celles qui racontent son enfermement, sa «descente au tombeau» à l’aube de ses 18 ans, le jour où elle avait prévu de quitter ses parents. Puis le passage, vingt-quatre ans plus tard, où la victime appréhende de remonter à la surface: «Aucune nostalgie de tout cet espace. L’oubli bienheureux de l’agitation, des effrayantes fenêtres, du ciel trop haut, des nuages comme des spectres, des rayons qui vous transpercent sans qu’on puisse trouver l’interrupteur pour éteindre le soleil.»
Elle se recroqueville dans la prison qui l’étouffe, rêve de l’aménager en jardin. Pour survivre, elle a fini par aimer le trou à rats où sa vie s’est consumée. L’horreur est ponctuée par des passages burlesques dans lesquels Jauffret se met en scène en enquêteur pugnace. Ses interlocuteurs esquivent ses questions avec une telle malhonnêteté que cela en devient comique. Quitte à paraître parfois trop «gros». «Idéalement, j’aurais écrit ce livre comme Truman Capote, ou Emmanuel Carrère. Mais je suis absolument incapable de ne pas faire de la fiction. Et pourtant, ce qui paraît le plus fictif ne l’est pas! Par exemple, les déclarations de l’avocat de Fritzl ont bien été prononcées pendant le procès. Lorsqu’on lui fait remarquer que l’air de la cave devait être irrespirable, il a répondu: “Si l’air était vicié, le canari d’Elisabeth serait mort.”»
En lisant Claustria, on comprend que l’enquête de la police autrichienne a probablement été bâclée. L’écrivain soutient que la cave n’était pas insonorisée, contrairement à ce qu’on a dit. Il constate que les experts qui ont procédé à des tests sonores dans la maison n’ont pas été appelés à témoigner au procès. Et l’odeur nauséabonde? «Là encore, personne n’a rien senti et tout le monde s’est contenté d’explications toutes faites. Un avocat m’a soutenu avec aplomb que, de toute façon, dans cette région d’Autriche, les gens ne se lavaient pas.» Ce procès absurde est aussi dérangeant que le fait divers lui-même. Une fois hors du trou, le cauchemar continue... Claustria ne relâche pas son emprise.
C’est un roman captivant, au sens littéral du terme, un livre qui procure la sensation physique de la claustration. On le dévore frénétiquement, cherchant une issue, suffoquant, pris au piège. Dans cette histoire, c’est d’abord le langage qu’on a torturé et dévoyé jusqu’à l’absurde. On se situe entre Kafka, Beckett ou Ionesco multipliés au carré. Pour Josef Fritzl, la cave n’était pas une prison mais un «abri». Il n’a pas violé sa fille, mais lui a offert «l’expérience enrichissante» de la maternité. D’ailleurs elle ne vivait pas un supplice, mais de perpétuelles «vacances». «Du burlesque involontaire», commente Régis Jauffret, qui se penche et confie: «Ce qui me marque le plus, c’est cette façon autrichienne de ne pas chercher à connaître la vérité. Au moment où nous parlons, il y a peut-être d’autres gens enfermés dans des caves. Il y a eu Natascha Kampusch et Elisabeth Fritzl... On peut très bien imaginer qu’une troisième histoire remonte à la surface…»
«Claustria», de Régis Jauffret. Seuil, 536 p. Parution le 12 janvier.
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