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Dans la jungle des polices privées

Mis en ligne le 18.08.2005 à 00:00

« ENQUêTE En Suisse romande, les agents de sécurité privés sont plus nombreux que les policiers cantonaux et communaux. « BOOM Le marché croît de 3 à 5 % par année et avoisine les 700 millions de francs en Suisse. LéGISLATION C'est souvent la jungle dans une profession où le manque de formation est à l'origine de plusieurs bavures.

L'Hebdo; 2005-08-18

Dans la jungle des polices privées

« ENQUêTE En Suisse romande, les agents de sécurité privés sont plus nombreux que les policiers cantonaux et communaux.

« BOOM Le marché croît de 3 à 5 % par année et avoisine les 700 millions de francs en Suisse.

LéGISLATION C'est souvent la jungle dans une profession où le manque de formation est à l'origine de plusieurs bavures.

Une enquête de Michel Guillaume et Eric Felley

C'est une grave bavure qui est restée cachée durant près de dix mois. En juin 2004 à Berne, une patrouille de Securitrans, chargée de la sécurité dans les gares, interpelle un SDF qui quémande quelques pièces aux pendulaires pressés. Les agents l'emmènent dans un local au sous-sol de la gare, le brutalisent et filment la scène qui fera rire leurs collègues. Une bavure choquante, rappelant certaines pratiques militaires en Irak. Les responsables de Securitrans n'enquêteront que lorsque la presse locale la révèle au printemps dernier. Ils se heurtent d'abord au silence de leurs employés, mais finissent par trouver des images sur le téléphone portable d'un collaborateur et par licencier le principal coupable.

«Cette affaire est un scandale qui entache la réputation de toutes les agences privées de sécurité, même si certaines d'entre elles sont très professionnelles», s'exclame Christoph Peisl, responsable de la formation à l'Institut suisse de police à Neuchâtel. Société commune appartenant aux CFF (51 %) et à Securitas (49 %), Securitrans dit en avoir tiré les leçons. Elle a décidé de renforcer la formation à laquelle elle consacre 2,7 millions en 2005, soit 4,5 % de son budget de 60 millions, et a établi des règles de conduite très précises concernant le respect des personnes en marge de la société.

Une bavure parmi beaucoup d'autres? Difficile de le dire. Ignorant probablement ses droits, la victime n'a pas porté plainte. La sécurité privée est une nébuleuse où il est difficile d'obtenir des informations. Si les leaders du marché suisse, Securitas et Protectas, publient leurs chiffres d'affaires, aucune entreprise ne révèle ses bénéfices, ni n'informe sur ses activités. Comme pour mieux faire oublier que cette sécurité-là est d'abord un business. Pour mesurer l'ampleur du phénomène, L'Hebdo s'est livré à un exercice aussi laborieux que délicat: établir pour la première fois une comparaison entre le nombre d'agents de sécurité privés et les effectifs des polices cantonales et communales. Le résultat est surprenant: dans les six cantons romands, il y a davantage d'agents privés (5800 environ) disposant d'une carte de légitimation que de fonctionnaires de police (4800). Le canton de Genève, qui compte 80 entreprises et 2650 agents accrédités, fait la différence à lui tout seul.

700 millions par an Bien sûr, ces chiffres doivent être relativisés. «Une bonne moitié de ces effectifs ne travaille pas régulièrement», précise Beat Müller, le directeur administratif et financier de Protectas Suisse. Peut-être, mais ce marché croît tout de même beaucoup plus vite que le PNB. «Entre 3 et 5 % par année», estime Reto Casutt, secrétaire de l'Association suisse des entreprises de sécurité, qui l'estime à près de 700 millions de francs dans tout le pays. C'est sans compter l'installation de systèmes d'alarme par des privés, un chiffre en progression de 10 à 20 % par année. A lui seul, le canton de Vaud en compte 12 000.

Cette tendance n'est pas près de s'inverser. A Genève, quelque 50 candidats - dont près de 40 % échouent - se présentent cette année à l'examen les autorisant à ouvrir leur propre entreprise. Ils seront 15 en septembre dans le canton de Vaud, qui compte déjà 41 agences. «On constate un besoin de sécurité de la population, lié à un sentiment d'insécurité très subjectif. Dès lors, ces gens voient dans la sécurité privée la poule aux oeufs d'or et tentent d'exploiter le sentiment de peur», analyse le porte-parole de la police cantonale vaudoise Jean-Christophe Sauterel. Face à cette évolution, le secrétaire de la Fédération des fonctionnaires de police Jean-Pierre Monti s'inquiète: «Nous constatons une prolifération des sociétés privées qui profitent d'un vide juridique malsain, tant elles manquent souvent de compétences professionnelles et sociales. Nous avons décidé de demander un avis de droit à un professeur bernois.»

Le problème est beaucoup plus préoccupant en Suisse alémanique, car les Romands ont établi en 1996 un concordat intercantonal qui place chaque entreprise de sécurité privée sous la surveillance de la police cantonale et qui oblige chaque agent à disposer d'une carte de légitimation. «Cela fonctionne bien dans l'ensemble, les bavures sont rares, déclare Micheline Spoerri, cheffe du Département de justice, police et sécurité du canton de Genève. Les entreprises privées soulagent les polices cantonales dont on sait que les effectifs sont insuffisants et leur permettent de se concentrer sur leurs tâches prioritaires.»

Le monopole de la force? En Suisse alémanique en revanche, c'est la jungle. Chaque canton fait ce qu'il veut. Certains sont assez stricts, comme Bâle-Ville, d'autres très laxistes, comme Zurich ou Berne. Deux cantons où il suffit d'annoncer sa société au registre du commerce pour se lancer dans la sécurité privée! Le danger est évident. Sous la pression financière, certains responsables communaux ont fini par oublier que l'Etat seul détenait le monopole de l'exercice de la force publique. Dans le canton d'Argovie, quatre communes (Berikon, Widen, Oberwil-Lieli et Bellikon) ont délégué leurs tâches de police à des privés, assumées désormais par l'entreprise Sisec. Celle-ci porte des uniformes et patrouille avec des voitures qui portent l'inscription «police municipale», créant ainsi une confusion des rôles impensable en Suisse romande.

En Terre-Sainte, à la frontière entre Vaud et Genève, les communes de Tannay, Commugny, Mies et Coppet ont chargé l'entreprise SDS de veiller à leur sécurité, mais sans que celle-ci puisse intervenir sur le domaine public. «Nous sommes une région à risques, située à deux pas de la France. Nous avons dû assumer nous-mêmes une police de proximité que la police cantonale ne pouvait plus assurer», explique la municipale de la police de Tannay, Francine Guisan. C'est plutôt bon marché pour la commune (70 000 francs au budget 2005), mais beaucoup moins avantageux pour le citoyen, qui paie jusqu'à trois fois pour sa sécurité: une première fois en installant une alarme dans sa propriété, une deuxième fois à travers ses impôts cantonaux et une troisième fois par les impôts communaux!

Mais à cela, les préposés aux finances des collectivités publiques n'y songent guère. Ils ont les yeux rivés sur leur budget. Sur ce plan, la sécurité privée est imbattable. La ville de Bienne a confié, dès janvier 2000, le contrôle des parkings publics à Securitas. Aujourd'hui, six personnes traquent tous les jours les automobilistes mal parqués, accomplissant 9000 heures pour un budget annuel de 500 000 francs. Faites le calcul. Cela fait 55 francs l'heure, alors qu'«un policier formé coûte entre 100 et 120 francs l'heure, toutes charges sociales comprises», selon l'estimation de Jean- Pierre Monti.

Formation déficiente La formation, justement, constitue le point faible des entreprises privées. Condamnées à faire de la sécurité une affaire rentable, elles ont tendance à contenir ces dépenses. Même de grandes entreprises comme Securitas, dont les deux directeurs cantonaux de la police Micheline Spoerri (GE) et Jörg Schild (BS) saluent le professionnalisme, n'échappent pas aux critiques. Deux affaires graves survenues dans des centres d'accueil pour requérants d'asile en Suisse alémanique font l'objet d'une instruction actuellement. En décembre 2004, une patrouille de Securitas découvre en pleine nuit un requérant guinéen séjournant illégalement au centre cantonal de Zoug. Le requérant prend la fuite. Poursuivi par deux agents, il tombe de la fenêtre du deuxième étage et meurt. A-t-il été poussé? Les versions sont contradictoires.

En février 2005, une bagarre éclate au centre d'accueil de Kreuzlingen (TG) entre trois agents de Securitas qui tentent de calmer un Somalien de 28 ans et lui cassent un bras. «Dans les deux cas, les agents ont fait preuve d'un engagement et d'une violence disproportionnées. Ils sont insuffisamment formés pour faire face à des situations d'urgence qui nécessitent des compétences sociales et une connaissance de la culture des réfugiés», déplore Marcel Bosonnet, l'avocat zurichois qui défend les victimes. Mais à Berne, l'Office fédéral des migrations réfute ces accusations. Il a instauré la collaboration avec Securitas en 1990 déjà. «Dans l'ensemble, cette collaboration est bonne. Mais ces agents doivent parfois faire face à des situations critiques et maîtriser des requérants drogués ou en état d'ivresse qui peuvent devenir violents», explique le porte-parole de l'office Dominique Boillat.

En attendant le verdict des tribunaux et pour répondre aux critiques, la sécurité privée s'organise. Elle dispose depuis mars 2004 d'une convention collective pour toute la branche, fixant à plus de 4000 francs le salaire minimal d'un jeune agent débutant et instaurant une formation théorique de 20 heures. Les agents peuvent désormais décrocher un brevet fédéral depuis 2001, mais seul un employé sur dix en est titulaire. «Nous espérons faire passer cette proportion à un tiers, puis à 50 % d'ici quelques années», déclare Beat Müller chez Protectas, qui est aussi président de la commission paritaire de cette convention collective. «Même si chaque bavure est toujours déplorable, il y en a peu par rapport à toutes les prestations fournies. Chaque année, la sécurité privée permet le bon déroulement du Salon de l'Auto de Genève et de la Street Parade de Zurich», souligne-t-il.

Il n'empêche. A Berne, quelques politiciens se sont enfin emparés du sujet pour mettre un peu d'ordre dans cette jungle des législations cantonales sur la sécurité privée. Le conseiller aux Etats Philipp Stähelin a déposé un postulat demandant à l'Office fédéral de la justice de procéder à un état des lieux. «Le développement des privés qui empiètent sur le monopole de la force publique est inquiétant», dit-il. Le dossier va venir sur la table du ministre de Justice et police Christoph Blocher, même si l'on sait que ce dernier déteste toucher au sacro-saint fédéralisme et à la souveraineté cantonale en matière de police. Le nouveau directeur cantonal neuchâtelois de la sécurité et des finances Jean Studer est le premier à plaider pour une harmonisation sur le plan fédéral. «Nous avons besoin d'une législation uniforme pour toute la Suisse, d'autant plus que les grandes sociétés de sécurité sont toutes actives sur le plan national. Sinon, on risque de graves atteintes aux droits de la personne, qui ne peuvent pas être différents entre Neuchâtel et Zurich.» | MG

«Le développement des privés qui empiètent sur le monopole de la force publique est inquiétant»

Philipp Stähelin, conseiller aux Etats (PDC/TG)

ARGOVIE Remplaçant les policiers municipaux, les agents de sécurité privés ont amené ici leur matériel «high tech».

LAUSANNE Comme dans toutes les grandes gares du pays, Securitrans veille. Mais en juin 2004, à Berne, c'est la bavure...

argovie Les quatre communes de Berikon, Widen, Oberwil-Lieli et Bellikon ont délégué leurs tâches de police à des privés, en l'occurrence, à l'entre prise Sisec. Le photographe de «L'Hebdo» a suivi ces hommes une nuit durant, de contrôles de jeunes noctambules en patrouilles de routine.

davantage de privés que de policiers La «Côte dorée» genevoise sous haute surveillance privée

Cologny Sur la commune huppée qui domine le Léman, quasiment tout le monde est protégé par des polices privées. Eric Felley a patrouillé avec une agence de sécurité haut de gamme.

A la tombée de la nuit, tandis que les villas blotties sous les grands arbres se fondent dans l'obscurité, l'agent Steve fait une ronde habituelle dans le dédale des rues de Cologny. Au loin, quelques bateaux légers laissent une trace anonyme sur le miroir de la rade. Rien à signaler. Le véhicule de Guardian Protection SA (GPA) passe devant le Pré Byron, une place de verdure prisée des gens du lieu. C'est ici, selon la légende, que Lord Byron et Maria Shelley ont lancé, en 1816, le pari d'écrire un récit fantastique, d'où est sorti le personnage mythique de Frankenstein.

Steve Brandt («comme les machines à laver B.r.a.n.d.t.» précise-t-il) est responsable de la brigade mobile chez GPA, la troisième agence de sécurité sur Genève, après les deux grandes sociétés Securitas et Protectas. Le cheveu ras, le regard métallique, des épaules de Terminator et la démarche d'un légionnaire, il fait presque figure de digne successeur du héros littéraire. Mais on a de la peine à distinguer chez lui ce qui relève de la comédie et de la réalité, tant le personnage obéit à l'iconographie caricaturale de l'agent de sécurité: uniforme bleu nuit, lettres jaunes, écusson de GPA, (un aigle royal américain posant ses griffes sur le globe terrestre) et les inévitables Doc Martins aux pieds.

A partir de minuit, le parking du Pré Byron est interdit aux voitures. Sur un panneau, la commune rappelle les vertus cardinales de la vie locale: «1. La tranquillité. 2. La propreté. 3. La convivialité. 4. La sécurité.» Les patrouilles de GPA assurent cette dernière et doivent éloigner les véhicules. A Cologny, la Côte dorée genevoise, à l'image de la Goldküste zurichoise, les Colognotes (c'est leur nom) ne badinent pas avec la protection de leurs biens. La quasi-totalité des villas cossues est sous surveillance. Caméra, détection visuelle, fil infrarouge, portes contact, alarmes en tout genre font partie de l'investissement immobilier.

Service à la population La société GPA a placé sa centrale d'alarme au centre de la commune, sur la place du Manoir, entre la pharmacie et le café, comme un service indispensable à la population. Les employés l'appellent «la caserne». La partie commune est aménagée comme un poste ordinaire: vestiaires un peu vieillots, machines à café, table de conférence. «C'est un peu rustre, mais on aime bien ça», précise le chef. Au mur figure la photo du major Roland Troyon, aujourd'hui décédé, ancien responsable de la sécurité de l'aéroport de Cointrin, passé dans le privé à la fin des années 80 en créant le Service d'intervention rapide (SIR). «Ah lui! C'est respect.» On le voit d'ailleurs tirer au pistolet avec Jean-Charles De Giorgi, président de GPA.

Tous les soirs, à 19 heures, on prépare le travail de nuit. Ce soir Steve Brandt peut compter sur l'oeil sagace de Patrick Goetz sur les écrans de surveillance et sur la responsable de la centrale Nadia Fonzo, jeune femme charmante qui crée un peu la surprise en ces lieux. Les Fêtes de Genève battent leur plein, c'est le moment chaud de l'année. «Dans cette période, nous faisons le plus de positives», fait-il remarquer. Une «positive», dans le jargon, c'est une intervention qui se concrétise après une effraction ou un «sabotage». Mais elles sont finalement assez peu nombreuses. «Cologny, c'est luxueux, c'est calme, c'est parfois trop calme», soupire l'agent. «Mon meilleur souvenir, continue-t-il, c'est le G8, on faisait positive sur positive en ville. Dans les rues c'était phénoménal, on n'a pas dormi pendant 24 heures. On a eu des interventions musclées, coups de casques sur la tête et spray au poivre. Il fallait même rattraper des types qui se tiraient avec des casseroles volées...»

Comme des chasseurs Sur ces propos, l'Audi sportive de Steve Brandt passe devant les bâtiments du World Economic Forum, descend la rue du Nant- d'Argent et roule lentement de portail en portail où des panneaux indiquent quelle société de surveillance protège la propriété. Les patrouilles, trois ou quatre, font environ 25 clients dans la nuit. Mais attention, «la monotonie tue l'agent». Elles varient donc les rondes, la densité des passages pour «garder l'effet de surprise.» L'agent conclut: «Je dis souvent aux hommes: on est comme des chasseurs, gardez l'oeil bien ouvert.» La radio s'enclenche: «Delta 25, ici Delta 25, vous m'entendez? Effraction dans le secteur 1. - O.K.» Steve Brandt lance un regard circulaire. Peut-être la première positive de la soirée? Le véhicule passe devant une villa: «Ici, la dame a exigé que l'on mette du goudron rouge, elle ne supporte pas le goudron noir.» La radio crépite à nouveau. La même voix reprend: «Ici Delta 15, c'est annulé.» Fausse alerte. C'était seulement un carton posé sur une voiture. Mais sait-on jamais. Le moindre détail inhabituel peut être le début d'une opération.

La ronde continue. On se prend au jeu de l'observation. Une lumière ici, une voiture bizarrement garée, un homme qui se promène. Qui? Pourquoi? Où va-t-il? Vigilance. Steve Brandt reprend: «Chez les Rotschild, la patronne a fait mettre du goudron blanc.» Il sourit: «Mais vous pouvez imaginer, les pneus des vélos laissaient des traces. Alors vous savez ce qu'ils ont fait? Ils ont fait fabriquer des pneus blancs...»

A Cologny, les propriétaires sont prêts à payer entre 2000 et 2500 francs par mois pour assurer la sécurité de leurs villas. Il en va de leur contrat avec les assurances. Les agents de surveillance gagnent environ 4300 francs brut au début. Avec l'expérience et les responsabilités cela peut atteindre 6000 francs. Un tiers en moins que dans la police officielle. «Mais on roule en Audi, c'est le prestige. Je ne fais pas ce métier pour le salaire, mais pour le plaisir. On recrute surtout des gens qui en veulent.» Ce n'est pas la moindre de ses fiertés que de côtoyer des gens très riches, comme la part immatérielle du salaire. Une nuit, à la suite d'une alarme, il est entré dans la chambre de Mme Barilla, la patronne des pâtes du même nom. Il a posé ses mains sur sa «poitrine» pour voir si elle était vivante. Et elle l'était.

Feuille d'or L'agent estime tout de même qu'il y a un problème de répartition des richesses, qui s'accentue depuis quelques années. «Quand on entre dans une villa avec de la feuille d'or sur la rambarde des escaliers, au milieu de plusieurs hectares avec 25 chambres et que les deux propriétaires ne sont jamais là, ça pose problème. Genève a changé. Au-delà des apparences luxueuses, la pauvreté a augmenté. On voit des clochards, des gens à la rue.» La sécurité n'échappe pas au phénomène général de la société. La police privée instille une police à deux vitesses.

Pourtant, la violence reste contenue, grâce sans doute à l'effet dissuasif des quelque 2500 agents qui surveillent et quadrillent la région genevoise. Depuis six ans, aucun agent de la brigade mobile de GPA n'a tiré avec son arme. Mais le sentiment d'insécurité a indéniablement grandi. Pour Steve Brandt, la menace la plus évidente vient des requérants: «On a travaillé cinq ans pour l'Hospice général. Là-bas c'est dangereux. Il y a des couteaux qui circulent et les bagarres sont plus dures.» La police officielle ne ferait-elle pas son travail? «Les relations sont meilleures avec les nouveaux qu'avec les anciens. Ils ne nous prennent pas la tête. Eux, ils chassent surtout les gros et se contentent de repousser les problèmes plus loin, vers la gare Cornavin. Pourtant ce sont les petits qui foutent la merde et ces gars-là tout le monde sait très bien où ils picorent.» Mais en tout pas dans le Pré Byron, qu'on appelle aussi à Genève le «petit Grütli», surveillé comme la prunelle de la République par les agents de sécurité de Cologny. |

«C'est durant les Fêtes de Genève que nous avons le plus de chances de faire des interventions.»

Steve Brandt, responsable de la brigade mobile de Guardian Protection SA

«La monotonie tue l'agent.»

Steve Brandt, responsable de la brigade mobile de Guardian Protection SA

cologny Une commune riche et sous haute surveillance... privée!

steve brandt Depuis quatre ans, il est responsable des brigades mobiles chez Guardian Protection SA. En effectifs, la troisième société de sécurité de la place genevoise, derrière Securitas et Protectas.

luxe A Cologny, les propriétaires sont prêts à payer 2500 francs par mois pour la sécurité de leurs villas.

Connectés Patrick Goetz et Nadia Fonzo, responsables de la centrale d'alarme, informent ici les patrouilles de Cologny et des environs.

«Il y a un danger pour la démocratie»

droit Le professeur de droit pénal à l'Université de Fribourg Marcel Niggli dénonce les dangers de la privatisation de la sécurité. Il en appelle à une harmonisation de la législation sur le plan fédéral, une tâche pour Christoph Blocher.

Dans certains cantons romands, il y a davantage d'agents privés que de policiers. Cela vous étonne-t-il?

Cela montre que le phénomène est plus avancé qu'on ne le pense, même si on n'en parle pas. Il y a 20 ans, l'idée de privatiser la sécurité aurait été impensable, tant il paraissait évident que la police est une tâche de l'Etat. Aujourd'hui, la police doit se concentrer sur ses missions principales par manque de moyens financiers et la population accepte que des privés reprennent certaines de ses tâches. Le problème, c'est que les compétences de ces entreprises ne sont pas claires.

Quel est le danger?

La plupart des gens n'ont aucune idée de ce que ces entreprises privées de sécurité peuvent faire. Automatiquement, ils sont impressionnés par l'uniforme et ont tendance à obéir à tout agent qui le porte. Si l'on n'arrive plus à distinguer la police, qui a le monopole de l'exercice de la force publique, des privés qui n'ont pas plus de pouvoir que vous et moi, alors il y a un danger pour la démocratie et nos libertés individuelles.

Avez-vous l'impression que la police perd peu à peu ce monopole de la force publique?

Oui. La responsabilité en incombe aux politiciens, dont l'attitude est complètement contradictoire. D'un côté, ils prônent tous davantage de sécurité et renforcent les lois qui contiennent des normes pénales - il y en a plus de 200 -, de l'autre, ils refusent d'octroyer les moyens financiers assurant ce surcroît de sécurité. Il faut donc chercher des solutions de remplacement et ce sont les privés qui s'engouffrent dans la brèche.

Si la population se sent rassurée par la visibilité des agents privés, pourquoi s'y opposer?

Lorsque la sécurité devient un commerce qui se doit d'être rentable, elle crée des inégalités. L'économie fonctionne selon sa propre logique: elle n'est pas orientée vers la justice et l'égalité, mais vers le profit. On assiste à l'émergence d'une sécurité à deux vitesses

Craignez-vous une américanisation de la société suisse?

Si le phénomène actuel se poursuit, on en prend effectivement le chemin. Lentement, mais sûrement. Dans les grandes villes des Etats-Unis, certains quartiers sont très bien protégés, tandis que d'autres sont très dangereux. Heureusement, la Suisse est beaucoup plus petite et le contrôle social y fonctionne encore bien.

Actuellement, c'est la jungle en matière de sécurité privée. Faut-il légiférer sur le plan national?

Oui. Aujourd'hui, on sait que ce phénomène n'est pas conjoncturel, mais structurel. C'est au ministre de Justice et Police Christoph Blocher qu'il appartiendrait de prendre l'initiative. Le fédéralisme a du bon. Mais lorsque tous les cantons font face au même problème, il faut harmoniser en fixant des règles de base. L'essentiel est de permettre à l'Etat de conserver son monopole de l'exercice de la force publique. |

Propos recueillis par MG

«Lorsqu'elle devient un commerce qui se doit d'être rentable, on assiste à l'émergence d'une sécurité à deux vitesses.»

marcel niggli Ce pénaliste de renom dit son inquiétude face à la montée des «privés».




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