Hillary Clinton croit savoir quelle sera la fin de Mouammar Kadhafi: chassé du pouvoir, lâché par ses proches, loin de sa patrie. Elle va répétant que le dictateur prépare sa fuite: «J’ai des informations indiquant que des gens de son entourage prennent des contacts.»
«COMMENT PUIS-JE, DANS CE MONDE MALADE, ÊTRE LE SEUL À AGIR SAINEMENT?» Mouammar Kadhafi
Mais qui accueillerait l’autocrate, outre des pays moyennement attrayants comme l’Ouganda? Son ami Hugo Chavez au Venezuela? Alexandre Loukachenko, le dernier dictateur européen en Biélorussie?
Peut-être n’y a-t-il pas de réponse à cette question car, peut-être, Kadhafi n’envisage pas de fuir. La rumeur de sa fuite n’est peut-être qu’un élément de plus d’une guerre psychologique. «Nous nous battrons jusqu’à la dernière goutte de sang», a-t-il juré lors de ses dernières déclarations.
Jerrold Post, enseignant de psychiatrie et de psychologie politique à la George Washington University, le voit jusqu’au-boutiste: «Un leader aussi narcissique, aussi possédé par les rêves de gloire, ne s’amollit pas avec l’âge. Il ne se suicidera pas. Il ne s’abandonnera pas à un confortable exil.»
Avant de choisir la carrière académique, Jerrold Post a fonctionné vingt et un ans comme une sorte de profileur politique à la CIA. Il a brossé les portraits psychologiques de potentats comme Manuel Noriega et Saddam Hussein.
Pour réaliser ce travail sur Mouammar Kadhafi, ses successeurs disposent d’innombrables informations, des évaluations de récents transfuges et d’anciens ennemis, des tuyaux issus de son entourage.
Ces spécialistes s’insinuent dans la tête du dictateur libyen, ils explorent son cerveau, tentent de lire ses pensées. A la manière des profileurs rendus célèbres par les séries télé. En d’autres termes, il s’agit de savoir si Kadhafi, la dynastie nord-coréenne des Kim et les autres sont tous des fous paranoïaques ou si, dans leur cruauté, il existe un aspect prévisible et, de ce fait, manipulable.
Pour acquérir et cimenter leur pouvoir, les dictateurs obéissent à des modèles récurrents: leur combat est celui de «nous» contre «eux»; ils disent souvent «nous les croyants» et leur mission est de combattre les «incroyants». Peu importe qu’ils aient été portés au pouvoir par la ferveur populaire: Fidel Castro s’est peu à peu débarrassé de tous ceux de ses compagnons d’armes qui ont critiqué son action. Il a succombé à l’illusion de pouvoir tout contrôler à Cuba.
A la centrale de la CIA de Langley, les profileurs comparent les CV des dictateurs et y constatent d’étonnantes similitudes: naissance en milieu pauvre, abandon précoce du doux nid familial, besoin de compenser ce qui est ressenti comme une injustice; action politique, prison; absence de scrupules dans la prise de pouvoir, édification d’un appareil sécuritaire omniprésent, élimination des adversaires; appel à l’union des masses populaires fondée sur l’idéologie nationale; culte de la personnalité ubiquitaire; problèmes intérieurs attribués à l’ennemi extérieur. En quelques traits, on a là le canevas des carrières de dictateurs, d’Adolf Hitler à Saddam Hussein en passant par Staline.
La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU prévoit de protéger la population civile de possibles massacres par les troupes de Kadhafi, pas d’abattre le régime par des moyens militaires. (Il serait d’ailleurs fâcheux, pour l’opposition libyenne, que le tyran soit éliminé par des étrangers.)
Mais le cauchemar serait que Kadhafi se maintienne au pouvoir à l’ouest du pays, nécessitant ainsi une surveillance durable de la zone d’exclusion aérienne, et organise sous des prétextes fallacieux un massacre de ses adversaires dans la région de Tripoli.
C’est aussi par peur d’une telle perspective que les puissances occidentales ont ouvertement discuté la semaine dernière de l’éventualité d’armer les insurgés. Au cas où, dans son bunker, le dictateur se laisserait effaroucher. Toute forme de guerre psychologique est bonne à saisir.
Mais pour s’en prendre au pouvoir de Kadhafi, il faut savoir à qui on a affaire. De mes deux heures d’entretien avec le dictateur, en 1990, sous sa tente bédouine dans le désert, et de mes autres recherches connexes, je retiens les éléments qui suivent.
La haine, le désert : Jeunesse
Le grand-père Kadhafi fait partie des 100 000 Libyens qui ont succombé à la colonisation italienne, de 1911 à 1943. L’occupant veille à ce qu’aucun autochtone n’atteigne une position en vue (ce qui ne concerne pas le clan Kadhafi, où nul ne sait lire).
Mouammar naît en 1942 au sud de Syrte. Le père est souvent absent. Pâtre miséreux, marginal, le garçon entre à l’école à 9 ans et se passionne pour l’histoire, avide de se venger de l’Italie. Il a 10 ans quand, en Egypte voisine, le Mouvement des officiers libres réussit son putsch.
A leur tête, Gamal Abdel Nasser, porte-étendard de la haine contre tout ce qui est étranger et de l’idéal panarabe, devient l’idole du jeune Kadhafi. Le désert, l’identification avec les marginaux, le refus de l’humiliation marquent le jeune homme dès le début.
L'illusion de grandeur : "Livre vert" et révolution mondiale
La carrière militaire est pour l’ambitieux jeune homme la meilleure opportunité. Orateur enflammé, Kadhafi réussit sans dommage le putsch des jeunes officiers contre le chancelant roi Idris Ier. Au pouvoir à 27 ans seulement, il jette par-dessus bord toutes les références en vigueur.
Animé de la volonté irrésistible d’imposer ses idées, il codifie dans son Livre vert une théorie universelle, «la solution définitive aux problèmes de gouvernement», une forme étrange de démocratie directe où les assemblées populaires sont censées diriger le pays. Mais dans ce pays où l’or noir coule à flots, c’est une société corrompue, népotique, clanique qui se met en place et dont profiteront avant tout ses enfants.
Kadhafi tente de réunir plusieurs Etats en un empire arabe mais échoue lamentablement. Puis il apporte son soutien à tous les mouvements terroristes du monde, de l’IRA irlandaise aux FARC de Colombie et aux Palestiniens de Septembre noir. Il les considère tous comme l’expression d’opprimés en lutte légitime contre les puissants: c’est sa manière de se venger, encore et encore, de l’ancien colon italien.
Kadhafi élimine ses opposants réfugiés à l’étranger et monte ses propres opérations terroristes. Après le bombardement de sa résidence par les Américains, en 1986, il a des accès de dépression. Plus que d’avoir été bombardé, il souffre de ne pas être pris au sérieux. C’est un manipulateur qui entend jouer en première ligue mondiale. Par tous les moyens.
Sur la scène internationale : Testament
L’ubuesque discours de Mouammar Kadhafi devant l’Assemblée des Nations Unies, en 2009, le décrit à la perfection. Il s’y comporte comme un caïd de quartier qui peut tout se permettre: il arrache des pages de la Charte de l’ONU et qualifie le Conseil de sécurité de Conseil de la terreur; il allonge son temps de parole (15 min) à 90 minutes; sur son pupitre, il grave en arabe et en anglais: «Nous sommes là!»
Lors de mon entretien avec lui, il m’a dit: «Comment puisje, dans ce monde malade, être le seul à agir sainement?» Et à The Economist, il annonce: «J’ai créé la Libye. Si je veux, je peux aussi la détruire.»
Pour le professeur Jerrold Post, Kadhafi est convaincu que son peuple l’aime. Après tout, n’a-t-il pas tout sacrifié pour son pays? «On peut le décrire au mieux comme une personnalité borderline. En phase de stress, sa perception est dénaturée, sa capacité de jugement s’altère. Or, en ce moment, il est plus stressé que jamais.»
Le Livre vert est le testament politique de Kadhafi. Au chapitre bizarrement intitulé «Le village, le village, la terre, la terre, et le suicide de l’astronaute», il parle de Dieu et du monde, mais avant tout de lui-même, de ses espoirs, de ses intentions et de ses cauchemars.
Ces jours-ci, il n’est sans doute pas inutile de se rappeler qu’il écrit aussi, s’annonçant prêt à combattre jusqu’au bout: «Le comportement juste est la confrontation. La fuite, y compris à l’étranger, ne sauve pas de la mort.» © DER SPIEGEL.
TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Tags: Libye, Kadhafi,
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