Dans le bain trouble des propagandes

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 27.09.2012 à 03:18

Il en a fallu du temps pour que la tragédie syrienne soit reconnue pour ce qu’elle est: une guerre civile aux ramifications internationales. Les Occidentaux préféraient y voir la révolte démocratique de tout un peuple contre un tyran isolé.

Les médias, c’est naturel, privilégient le noir et blanc, même taché de sangs mêlés, avec les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Mais la question se pose: sont-ils manipulés?

Que le régime de Damas soit brutal, fermé, odieux, personne ou presque n’en disconvient. Il dispose néanmoins de l’appui de pans entiers de l’opinion, et pas seulement les alaouites du clan Assad: d’autres minorités religieuses, chrétiennes notamment, les laïcs à qui on laisse le droit de vivre à leur guise, et nombre de femmes qui peuvent étudier, travailler, accéder à des responsabilités. Ces gens ont de sérieuses raisons de craindre une autre tyrannie: celle des barbus.

Que le Qatar et l’Arabie saoudite attisent la rébellion et tentent de s’en emparer, cela ne fait plus de doute. Les rebelles libéraux et démocrates sont marginalisés dans les territoires «libérés» où retentit si fort le cri «Allah akbar!».

Ancien responsable des services de renseignements français, connaisseur du monde arabo-musulman, longtemps en poste en Syrie, Alain Chouet s’inquiète de l’empressement des Occidentaux «à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent». L’expert relève que l’information diffusée dans les médias sur la rébellion provient principalement d’un Observatoire syrien des droits de l’homme (SDH) énigmatique. Ce minuscule bureau londonien dirigé par un certain Rami Abdel Rahmane, de son vrai nom Oussama Ali Suleiman, qui refuse toute interview et finit par exaspérer les journalistes britanniques les plus rigoureux. Pour Chouet, il ne fait guère de doute que cette officine est téléguidée par des Frères musulmans et les pays du Golfe.

La chaîne qatarie Al Jazeera donne un éclairage totalement unilatéral en faveur des rebelles. «Je ne peux plus la regarder, c’est de la pure propagande», confiait une amie libanaise qui pourtant déteste la dictature syrienne. Pas trop étonnant donc que l’effondrement du régime, maintes fois annoncé comme imminent, ne se soit pas encore produit. Le réel rapport des forces sur le terrain n’apparaît pas, masqué par trop d’informations manipulées. Il ne serait pas inutile d’écouter aussi les arguments de Damas tout en restant bien sûr plus que critique. Mais qui donne encore la parole au gouvernement de Syrie? Personne. Etiqueté comme «terroriste» ou «bourreau du peuple», il n’est plus pris en compte. Faute politique.

Autre indice de ce regard biaisé: certaines nouvelles sont éclipsées. Ainsi la récente visite du président du CICR, bien reçu à Damas, n’a fait aucun bruit: Peter Maurer déclarait pourtant que des engagements humanitaires prometteurs ont été pris. On en jugera. Mais le dialogue est bien noué. Alors que celui-ci est plus difficile chez les rebelles, dispersés, divisés, sans commandement unifié. Ainsi les délégués de Genève peuvent visiter des prisons du côté gouvernemental, mission quasi impossible dans l’autre camp.

Les atrocités se font écho. Approcher une telle guerre civile avec des idées simples n’a aucun sens. Dès lors faut-il vraiment prendre parti?

C’est ce que fait notre ministre des Affaires étrangères. Il s’active ces jours à New York où il fait signer une lettre au Conseil de sécurité réclamant la saisie du Tribunal pénal international. Seuls une trentaine d’Etats occidentaux l’ont signée. Les pays de la région concernée s’y refusent, sans parler de l’opposition de la Russie et de la Chine. Cette démarche helvétique qui n’a d’ailleurs guère de chance d’aboutir ne peut qu’envenimer la donne diplomatique du conflit… et gêner le CICR dans ses efforts.

Qu’il aime se gargariser à grandes lampées de neutralité, notre conseiller fédéral… quand il est question d’Europe! Mais là, il n’a plus la moindre retenue. Aligné couvert sur la position de la Grande-Bretagne et de la France!

Histoire de se faire bien voir? Défaut d’analyse? On savait notre Neuchâtelois hyper-prudent, le voilà myope. A nous d’ouvrir plus grands les yeux. Pas facile, dans le bain trouble des propagandes.
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