«Je n’ai jamais vu de marques indépendantes se développer dans des grands groupes.» C’est ce que Georges Kern s’entend dire de la bouche de Hellmut Wempe, célèbre détaillant allemand d’horlogerie et de joaillerie. Nous sommes en 2000. Richemont vient de s’offrir le trio de perles horlogères Jaeger-LeCoultre, IWC ainsi que A. Lange & Söhne. Georges Kern, qui ne partage pas ce point de vue pessimiste, participe alors à l’intégration de ces marques au sein du groupe de luxe, sous la houlette de Franco Cologni. Cinq ans plus tard, alors que Georges Kern est aux commandes d’IWC, Wempe admet son erreur. Comme ses deux sœurs, la société horlogère établie depuis plus de 140 ans à Schaffhouse s’est en effet sensiblement développée. Aujourd’hui, IWC, qui ne divulgue pas son chiffre d’affaires, emploie 1000 personnes dont 700 dans la paisible cité rhénane. Voilà donc dix ans que Georges Kern dirige IWC. Juste après le décès de Günter Blümlein en 2001, personnalité charismatique qui préside le conseil d’administration de la société, on ne se bouscule pas au portillon au sein du groupe Richemont, basé à Genève, pour s’exiler à l’autre bout de la Suisse. Un seul candidat manifeste de l’enthousiasme: Georges Kern. Il n’a que 36 ans, mais jouit d’une certaine expérience de l’horlogerie qu’il a appris à connaître avant de rejoindre Richemont. Un passage de sept ans chez TAG Heuer, de 1992 à 1999, qui se termine par un séjour dans la minuscule filiale allemande de la marque. Mais, surtout, Georges Kern a l’énorme avantage de parler allemand. Couramment. Un atout indispensable quand, parachuté de Genève, on tient à réussir son atterrissage à Schaffhouse, au sein d’une entreprise totalement identifiée à l’histoire de sa ville.
Audace. «Georges Kern est un Allemand par son rapport sans complexe à la volonté et à l’autorité, un Français par sa capacité à se mouvoir dans un environnement complexe et un Suisse par son pragmatisme et son sens des réalités», dit de lui son collègue Jérôme Lambert, CEO de Jaeger-LeCoultre. Né à Düsseldorf le 25 janvier 1965 d’un père français, bijoutier de profession, Georges Kern a vécu sept ans en Allemagne avant de rejoindre Strasbourg où il a passé son bac et étudié les sciences politiques pour achever ses études à la Haute Ecole de commerce à Saint-Gall. Devenu Suisse par son épouse, il comprend ses deux enfants quand ils lui parlent en dialecte mais il leur répond en allemand, sa langue maternelle. Le Rhin coule dans ses veines. Plus européen que lui, tu meurs. Pour réussir en une décennie à faire d’une entreprise relativement petite une société à dimension internationale ainsi qu’une vraie manufacture qui produit désormais une bonne partie de ses mouvements, il ne faut pas avoir peur de prendre des risques. Pedro Simko, aujourd’hui patron de Saatchi & Saatchi, à Genève, était responsable du marketing chez Kraft Jacobs Suchard en 1989. Il avait sous ses ordres le jeune stagiaire Georges Kern, tout juste sorti de ses études. Un jour, il reçoit un appel inopiné d’un «haut responsable» de la Migros. Lequel lui demande qui est ce «Georges Kern» qui vient de lui téléphoner pour lui proposer une nouvelle affaire commerciale. «Euh… c’est mon stagiaire», rétorque Pedro Simko, quelque peu embarrassé. Le jeune Kern avait pris une initiative originale dont il voulait réserver la surprise à son chef. «Peu nombreuses sont les personnes comme lui à cumuler brillance intellectuelle et audace», commente aujourd’hui Pedro Simko.
Développement durable. L’esprit d’entrepreneur de Georges Kern incite Johann Rupert, président de Richemont, à confier à ce dernier Roger Dubuis et Baume & Mercier, en octobre 2010. Ces deux marques qui ont rejoint le groupe ont besoin d’une sérieuse modernisation. En un an, leur nouveau manager parvient à les rendre à la fois plus autonomes, plus fortes et mieux identifiées au sein de Richemont. Georges Kern semble désormais jongler aisément avec IWC la masculine technologique, Roger Dubuis l’exubérante à outrance, Baume & Mercier la féminine d’une élégance nonchalante. A chaque marque son imaginaire. Pour le reste, «que l’on vende du café, des montres ou des voitures, l’important est de s’entourer de bonnes équipes et de réfléchir en termes d’affaires». Georges Kern incarne à merveille cette nouvelle génération de dirigeants d’entreprises horlogères qui n’a plus rien à voir avec le paternalisme bienveillant des patrons du millénaire passé.
En 2012, dans la vieille Europe, on peut faire des affaires tout en se préoccupant de développement durable. Les nouveaux bâtiments de la marque IWC sont exemplaires quant à l’efficience énergétique et à l’émission de CO2. L’entreprise schaffhousoise dispose notamment d’un fonds de 500 000 francs pour aider ses collaborateurs à s’équiper par exemple en pompes à chaleur. Par ailleurs, elle se préoccupe des jeunes frappés par la misère, par le biais de sa Laureus Sport for Good Foundation. Georges Kern a-t-il toujours eu la fibre écolo-sociale? Ses proches qui le fréquentent depuis longtemps n’en ont pas vraiment le souvenir. Serait-il donc opportuniste?
«LES JEUNES LEADERS DU WORLD ECONOMIC FORUM M’ONT AIDÉ À ÉLARGIR MA CONSCIENCE.»
Georges Kern, CEO de IWC, Roger Dubuis et Baume & Mercier
Au vrai, Georges Kern s’est progressivement sensibilisé aux grands problèmes de notre planète en côtoyant durant cinq ans les Young Global Leaders du World Economic Forum (WEF). «Ils m’ont aidé à élargir ma conscience», relève-t-il. Klaus Schwab, le fondateur du WEF, l’a chargé de recruter en Suisse alémanique des global shapers, têtes pensantes et agissantes encore plus jeunes que les Young Global Leaders. Entre 20 et 30 ans, ils sont censés modeler notre futur. Et incarner, enfin, un leadership dans un monde qui, aux yeux de Georges Kern, manque cruellement d’authentiques «visionnaires».
PROFIL - GEORGES KERN
Né le 25 janvier 1965 à Düsseldorf.
1989-1992 Kraft Jacobs Suchard.
1992-1999 TAG Heuer.
2000-2001 Richemont International.
Dès 2002 IWC (CEO).
Dès juillet 2009 Baume & Mercier (directeur).
Dès octobre 2010 Roger Dubuis (CEO).
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