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Par PHILIPPE LE BÉ - Mis en ligne le 30.11.2011 à 14:53 |
Fort de ses neuf magasins en Suisse (plus un concessionnaire à Lucerne), Hermès vient d’inaugurer son nouveau siège helvétique à Genève, sur une surface de 500 m2, dont l’entrée principale est située rue du Rhône. Avec un chiffre d’affaires attendu en hausse de plus de 16% à 2,8 milliards d’euros en 2011, le groupe rassemble 16 familles de produits, de la maroquinerie à l’horlogerie en passant par l’art de la table, la soie et le prêt-à-porter. Entretien avec Patrick Thomas, gérant d’Hermès International depuis 2004. Que représente cette inauguration pour Hermès? Hermès est installée en Suisse depuis fort longtemps. A nos yeux, la clientèle helvétique a un talent particulier pour augurer des tendances à venir. J’ai toujours entendu Jean-Louis Dumas, mon prédécesseur, dire que si un sac a du succès à Genève, il en a dans le monde entier! Le vaisseau amiral que nous avons inauguré dans un immeuble dont nous sommes propriétaires est deux fois plus grand que le magasin qui existe déjà depuis 1947 à Genève. Il y a un an, le géant du luxe LVMH a fait une entrée très remarquée dans le capital d’Hermès en acquérant 21,4% de son capital. Votre société tient à rester en mains familiales. En quoi est-ce vraiment important? Hermès ne serait pas ce qu’elle est sans une vision de famille qui perdure depuis six générations. Je le dis d’autant plus librement que je ne suis pas membre de cette famille. Celle-ci offre à la maison une force exceptionnelle, de nature éthique, à laquelle adhère l’ensemble des collaborateurs du groupe. Nos valeurs communes sont notamment le respect des matières, des savoir-faire artisanaux, des créateurs par l’affirmation d’un style, etc. Il ne s’agit pas d’une morale que l’on fait par devoir, mais d’une éthique que l’on fait par amour. La famille est la garante de ces valeurs. Voyez des marques comme Jaeger-LeCoultre ou IWC du groupe Richemont, ou encore TAG Heuer ou Hublot de LVMH. Elles ont gardé toute leur authenticité. Hermès perdrait-elle ses propres valeurs si elle passait en d’autres mains? Cela dépend de quelles mains. Il est plus facile de perdre des valeurs que de les construire. Certes, les valeurs familiales se perpétuent un certain temps après que les familles ont perdu le contrôle de leur entreprise. Mais elles finissent par se diluer dans le temps, un processus que les groupes financiers ont tendance à laisser se développer.
«LES CULTURES D’ENTREPRISE DE LVMH ET D’HERMÈS SONT TOTALEMENT INCOMPATIBLES.»Patrick Thomas, gérant d’Hermès International
LVMH est-il un groupe financier? A nos yeux, les cultures de LVMH et d’Hermès sont totalement incompatibles. La stratégie de LVMH est essentiellement financière, comme le prouve son histoire. Minoritaire dans le capital d’Hermès, le groupe LVMH ne joue aucun rôle dans le management de cette dernière. Mais s’il devait majoritairement la contrôler, dans cinq ans Hermès n’existerait tout simplement plus. Préconisez-vous un dialogue avec LVMH? L’affaire est close. La famille Hermès a désormais protégé l’indépendance de sa société. Ses membres ont gelé pendant vingt ans, dans une holding, 50,2% du capital total d’Hermès. Leur message est clair: les valeurs et le projet d’entreprise qu’ils défendent sont plus importants que le patrimoine dont ils disposent dans l’affaire. Dans notre système libéral, aujourd’hui largement critiqué, cet engagement n’est pas anodin. Qu’avez-vous apporté à la société? J’ai d’abord beaucoup appris en collaborant durant huit années avec Jean-Louis Dumas, mon prédécesseur à la tête de la société pendant trente ans. La maîtrise de nos métiers – Hermès fabrique 85% des objets vendus dans les magasins – l’internationalisation, le développement d’une communication unique, sont de son fait. Et votre propre empreinte? J’ai apporté ce qu’apporte un changement de génération. Nous avons installé à la tête des métiers et des pays des patrons qui agissent de manière indépendante tout en partageant notre vision commune. Nous avons ouvert la maison à de nouveaux territoires, comme celui des objets de la maison, lancé le département Hermès Horizon pour des projets personnalisés sur mesure. Nous avons, par ailleurs, mis en place un système nous permettant de bien mieux contrôler le processus d’approvisionnement de nos magasins. Tout cela, dans un dialogue permanent avec l’ensemble des collaborateurs. Allez-vous rester encore longtemps aux commandes? Non. J’ai 64 ans et je serai heureux, le moment venu, de passer la main à mon successeur. Quand? Quand il sera prêt. Qui? Ce sera l’un des six membres du comité exécutif de la maison, dont trois sont de la famille. Nous travaillons tous de manière très collective. Je crois beaucoup au leadership d’équipe. Comment voyez-vous l’année 2012? Nous sommes très dépendants de la confiance que les consommateurs ont dans l’économie. Nous restons dès lors fort prudents et tablons sur un taux de croissance de quelque 10%. Comme citoyens, nous ne pouvons nous réjouir du fait qu’il y a toujours plus de riches et de pauvres dans le monde. Mais comme nous vendons essentiellement nos articles à des personnes aisées, plus il y en a, meilleures sont nos ventes. L’horlogerie se développe-t-elle comme les autres métiers? Elle grandit plus vite que la moyenne du groupe, notamment grâce au formidable effort accompli dans la montre mécanique de haut de gamme masculine. Je pense notamment à notre tout dernier modèle de complication Le temps suspendu, ou aux montres Grandes heures lancées il y a deux ans. Nous fabriquons toujours plus de mouvements compliqués dans les ateliers de Vaucher Manufacture à Fleurier (NE), dont nous avons une participation de 25%. Nous nous sommes aussi rapprochés du fabricant de boîtiers Erard Joseph, au Noirmont (JU). Nous serons bientôt davantage indépendants dans la fabrication de nos montres. Donc moins dépendants de Swatch Group? Non. Beaucoup de nos mouvements viennent de Swatch Group avec lequel nos relations sont excellentes. Même dans la perspective d’une limitation par Swatch Group de livraisons de mouvements à des tiers? Nous n’avons pas d’angoisse de ce côté-là. Hermès dans la cour des grands de l’horlogerie? Nous sommes dans l’horlogerie depuis quelque trente-cinq ans. Par la taille, nous ne rivaliserons sans doute pas avec les grands horlogers. Mais par la qualité de nos objets, c’est fort possible!
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