L'Hebdo;
2005-06-23 Oil for Food Dans les coulisses du scandale «Pétrole contre nourriture»
- Kofi Annan À nouveau sous pression
- un sénateur américain veut corseter l'onu
- trois quart des achats de pétrole financés en suisse
- dix firmes pétrolières suisses s'expliquent
Une enquête de Roland Rossier
Vienne, hiver 2001. Un sommet réunit le gotha du monde du pétrole. Avec Genève, la capitale de l'Autriche partage de mêmes caractéristiques: grands palaces discrets, bars selects, parcs ombragés, demeures patriciennes où aiment se rencontrer diplomates, ministres, nababs du pétrole et négociants en or noir. Un dignitaire irakien se dirige vers un marchand de pétrole. Le programme «Oil for Food» («pétrole contre nourriture»), mis en place par l'ONU depuis 1996 est en vitesse de croisière. Chaque semaine, des millions de barils remplis d'or noir sortent d'Irak; et chaque semaine, des milliers de tonnes de marchandises, d'aliments et de médicaments, entrent dans l'Etat dirigé par Saddam Hussein. Tout semble baigner: le pétrole exporté est surveillé par la firme hollandaise Saybolt, les marchandises qui entrent sont contrôlées par la société d'inspection genevoise Cotecna, les opérations financières sont centralisées à New York, au sein du géant bancaire français BNP Paribas. La marge commerciale est correcte, sans plus: environ 10 cents par baril. L'Irak exporte alors environ 2,5 millions de barils par jour.
Mais Saddam Hussein décide soudainement de changer les règles du jeu de ce troc planétaire. Pourquoi ne pas ponctionner une partie de ce programme qui, de 1996 à 2003, a permis à l'Irak d'exporter du pétrole pour une valeur de 64,2 milliards de dollars? Et pourquoi ne pas récompenser au passage de fidèles alliés? Une gigantesque opération de détournement de fonds se met alors en place. Combien d'argent a-t-il été ramassé par le régime irakien: selon les sources - toutes américaines - entre 10 et 21 milliards de dollars. Affaire à suivre...
A Vienne, l'émissaire irakien explique discrètement ces nouvelles régles du jeu: «Cher ami, nous sommes très contents de travailler avec vous. Mais, à partir d'aujourd'hui, vous devrez payer une taxe spéciale pour pouvoir acheter notre pétrole. Vous recevrez bientôt le numéro de compte de la banque jordanienne dans laquelle vous verserez cette taxe.» Le négociant a un haut-le-corps. «J'ai tout de suite compris qu'il s'agissait de "black money"». Le marchand rentre précipitamment à Genève pour rendre compte de sa discussion avec ses chefs. Les dirigeants de la compagnie décident d'arrêter les frais. «Nous n'avons plus importé une seule goutte de pétrole», nous raconte le négociant.
Dès l'été 2000, les Irakiens avaient convoqué à Bagdad les dirigeants des sociétés pétrolières pour les avertir que le business allait changer. L'information s'est alors répandue comme une traînée de fioul, au sein du petit monde du pétrole. Les officiels de l'ONU s'en inquiètent. En novembre 2000, personne ne peut prétendre ignorer que les Irakiens exigent une commission occulte de 30 à 50 cents par baril.
Parmi les 250 compagnies pétrolières engagées dans le programme «Oil for Food», combien d'entre elles ont-elles réagi de la même manière? Les groupes qui se sont fournis en pétrole irakien après décembre 2000 ont-ils pu éviter de payer la taxe réclamée par les Irakiens? Ce qui est étrange, c'est que de gros producteurs comme le français Socap (groupe Total), l'algérien Sonatrach, le russe Lukoil ou l'espagnol Repsol cessent alors d'importer du brut et que, dans une phase suivante, des compagnies parfaitement inconnues - à l'exemple de la chypriote Nafta/Mednafta - commencent à acheter massivement de l'or noir. Et les 3545 compagnies qui ont importé en Irak de la nourriture et des médicaments, mais aussi des systèmes et du matériel destiné à l'industrie pétrolière, ont-elles également dû payer leur dîme?
Bienvenue à Helvetoil
En s'immergeant durant un mois dans l'impressionnante documentation officielle, en consultant d'épais rapports, en parlant - parfois sous le sceau du secret - avec de nombreux acteurs du programme «Oil for Food», L'Hebdo a pu identifier, dans cette toile d'araignée planétaire, les fils les plus sensibles, ceux sur lesquels les 80 enquêteurs de la Commission Paul Volcker planchent désormais. Deux rebondissements viennent par ailleurs de secouer cette affaire: le New York Times a révélé l'existence d'un mystérieux mémo évoquant une rencontre avec Kofi Annan, un élément qui relance l'enquête sur le rôle joué par le Secrétaire général, et qui pourrait le faire tomber; un sénateur américain a annoncé le 18 juin dernier un projet de loi visant à éviter un nouveau scandale.
Le programme pétrolier s'est décomposé en 13 phases. Chacune a duré environ six mois. Jusqu'à la phase 8, qui s'est achevée le 5 décembre 2000, le circuit s'est apparemment déroulé sans pots-de-vin. Dès le début de la phase 9, certaines sociétés ont été placées face au dilemme suivant: stopper les importations ou accepter de suivre les instructions des Irakiens. La Commission Volcker, qui a déjà publié deux épais rapports, va boucler durant les semaines qui viennent un nouvel ouvrage. «Il va faire du bruit, estime un négociant genevois. Après les préliminaires, les enquêteurs s'attaquent au coeur même de l'affaire. Ils ont remonté les filières de la corruption.»
La main sur le coeur, les compagnies qui ont importé du pétrole après décembre 2000 protestent de leur bonne foi. Les plus gros opérateurs suisses, Glencore, Petrogaz ou Vitol affirment ne pas s'être écartés du droit chemin (lire en page 61). Parmi les 250 sociétés pétrolières qui ont commercé avec l'Irak, une quinzaine étaient domiciliées en Suisse. Selon les estimations de la Commission Volcker, les achats de pétrole via la Suisse ont représenté 3,48 milliards de dollars. Dans le classement, la Suisse est en troisième position, médaille de bronze derrière la Russie et la France, et devant la Grande-Bretagne, l'Italie, la Turquie, la Chine et le Liechtenstein.
La Suisse n'a pas de derricks, mais se distingue comme véritable plaque tournante du cas «Oil for Food». Bienvenue à Helvetoil. Genève abrite en particulier tout un chapelet de sociétés pétrolières, notamment russes, mais aussi de nombreuses firmes qui financent ces activités. «Les trois-quarts des achats de pétrole irakien ont été financés par des banques dont le siège est en Suisse», relève Othmar Wyss, chef du contrôle des exportations au Seco (Secrétariat à l'économie). Le Liechtenstein est en bonne place en raison des gigantesques transactions effectuées par deux sociétés locales, Alcon Petroleum et Fenar Petroleum, principalement après décembre 2000. Deux entités inconnues du bataillon des compagnies pétrolières de la place. Un courtier les qualifie de «bla-bla oil companies».
Compagnie épinglée par le Seco
Dans la pratique, les circuits d'achat, de distribution, de revente, de financement et de facturation sont beaucoup plus complexes. Beaucoup de ces sociétés ont également commercé entre elles, rendant très difficile le travail des enquêteurs de la Commission Volcker, ou des autorités et juges qui s'en sont saisis dans divers pays. En Suisse, le Seco suit de près l'avancement du dossier. Selon Othmar Wyss, «aucune des 15 sociétés - parmi les 75 qui nous avaient demandé une licence d'importation de pétrole irakien - n'a pour l'instant violé l'embargo.» Mais le haut fonctionnaire ajoute: «Une compagnie pétrolière dont le siège est à Genève a versé 60 000 dollars aux Irakiens pour obtenir un contrat pétrolier, ceci en violation de l'embargo. Elle a viré l'argent mais, n'ayant pas reçu le contrat, cette compagnie s'est alors plainte auprès de l'ONU, qui nous a transmis sa doléance. Nous avons alors immédiatement déposé plainte contre cette société, et celle-ci a été condamnée à payer une amende de 50 000 francs». De son côté, le Ministère public de la Confédération s'est aussi autosaisi de cette affaire en ouvrant une enquête, à ce stade, «contre inconnu».
D'étranges concours
Depuis la création de la commission, en avril 2004, les limiers ont déjà eu l'occasion de laisser derrière eux toute forme de naïveté. Le programme avait débuté de manière obscure. Déjà dans le choix de la banque chargée de centraliser et gérer ces complexes - mais néanmoins juteuses - opérations de paiement. Les grandes banques internationales - parmi lesquelles UBS et le Credit Suisse - sont sur les rangs. Les établissements américains sont écartés par les Irakiens. Dans la phase finale, c'est le Credit Suisse qui fait la meilleure offre. Les dirigeants financiers de l'ONU la recommandent. Mais Madeleine Albright, alors ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'ONU, avance trois arguments pour éliminer les banques suisses: le manque de transparence des lois bancaires suisses; la non-appartenance de la Suisse à l'ONU; les comptes bancaires possédés en Suisse par le clan de Saddam Hussein.
Le 18 juin 1996, la messe est dite: le groupe français BNP Paribas remporte la mise. Aujourd'hui, BNP Paribas estime n'avoir rien à se reprocher dans toute cette affaire. Après tout, ce n'est pas de sa faute si Madeleine Albright n'aime pas les banques suisses, résume une porte-parole de la banque.
Le choix de la firme chargée d'inspecter les livraisons de pétrole sera tout aussi opaque. Dans ce cas, c'est le groupe genevois SGS (Société générale de surveillance, 40 000 employés, leader mondial de l'inspection) qui dépose la meilleure offre. Mais le Chypriote Joseph Stephanides, l'un des principaux responsables du programme, penche pour la société hollandaise Saybolt qui, dans un premier temps, offrait ses services pour 2,4 millions de dollars, soit un montant 25% supérieur à celui articulé par la SGS! Curieusement, une nouvelle enchère est organisée. Saybolt dépose une offre moins chère et, le 30 juillet 1996, les Hollandais raflent le contrat.
Jamais deux sans trois. Le choix de la société responsable de l'inspection des vivres et autres marchandises donne aussi lieu à d'étranges échanges. Le groupe français Bureau Veritas offre 4,3 millions de dollars et son concurrent britannique Lloyd's 5,4 millions de dollars. Joseph Stephanides - décidément très actif - contacte alors crânement un diplomate anglais, lui détaille les offres et le renseigne sur le bon prix à proposer. Le Chypriote a-t-il touché de l'argent contre ses bons conseils? Il clame son innocence et assure à qui veut l'entendre qu'il n'était mû que par une seule bonne intention, celle de faire dépenser à l'ONU le moins d'argent possible.
Son explication n'a pas convaincu les dirigeants de l'ONU. Le 1er juin dernier, Kofi Annan a ordonné «son renvoi immédiat». Ces mesures ont été prises, a précisé un porte-parole de l'ONU, «après un examen approfondi des faits». Joseph Stephanides a été licencié pour «faute grave». Exit Stephanides.
L'Egyptien de Genève
Joseph Stephanides n'est pas le seul Chypriote à avoir agi de manière étrange dans les coulisses onusiennes. Son patron, Benon Sevan, nommé en octobre 1997 par Kofi Annan à la tête du programme «Oil for Food», vient du même pays. A 60 ans, cet apparatchik onusien - il entre à l'ONU en 1965, à 28 ans - apparaît alors enfin en pleine lumière. Il y a, chez Benon Sevan, un côté cour et un côté jardin. Le jour, il exerce sa charge, voyage, pond des rapports, mène en résumé la vie de tout haut fonctionnaire de l'ONU qui se respecte. Mais la nuit, quand les chats sont gris, il se livre à de bien curieuses activités. Dans son carnet d'adresses, il connaît un négociant égyptien, Fakhry Abdelnour. Résident dans la chic Cologny, cousin de l'ancien secrétaire général de l'ONU Boutros Boutros-Ghali, l'Egyptien est un marchand de pétrole qui possède une petite société, l'AMEP (African Middle East Petroleum) de droit panaméen avec de minuscules bureaux à Genève, Monaco et New York. Il flaire la bonne affaire et se met dans les rangs pour racheter du pétrole irakien. En juin 1998, il fait ses offres. Mais il possède un avantage sur ses concurrents: il connaît le boss de l'ONU chargé du programme. Les deux hommes se fréquentent, se croisent à Vienne, en marge d'un sommet pétrolier, ou déjeunent à Genève, après une ennuyeuse réunion onusienne.
Pendant longtemps, Benon Sevan a éludé l'importance de sa relation avec l'Egyptien. Pressé de questions par les enquêteurs de la commission Volcker, il finit par leur lâcher, le 21 janvier 2005, à quelques jours du bouclement de leur premier rapport: «J'ai fini par apprécier Fakhry Abdelnour. Il a du caractère, savez-vous. Il a fait le tour de la planète.»
Fakhry Abdelnour est-il un «bon type»? C'est surtout un négociant malin. Il y a quelques années, il avait été éclaboussé pour avoir vendu du pétrole égyptien à l'Afrique du Sud, en dépit de l'embargo qui pesait alors sur le pays de l'apartheid. Et puis, l'AMEP, ce n'est ni Total, ni Shell. Le pétrole acheté aux Irakiens, il le revend. En empochant, bien sûr, de coquettes commissions. Entre septembre 1998 et août 2001, l'Egyptien aurait ainsi engrangé 1,5 million de dollars. Ce résident genevois s'est apparemment évaporé dans la nature. L'Hebdo a essayé de le joindre, dans le bureau qu'il occupait rue du Rhône. Mais une secrétaire agressive a préféré raccrocher au nez du journaliste.
La tante de Chypre
De son côté, Benon Sevan doit s'expliquer sur la montagne d'argent - 160 000 dollars - qu'il a reçue en cash, par des voies à élucider, entre 1999 et 2003. Le Chypriote affirme la main sur le coeur que les fonds lui ont été versés non pas par un oncle d'Amérique mais par sa vieille tante de Nicosie, aujourd'hui décédée. Les enquêteurs se sont rendus sur place pour en savoir plus sur cette richissime tante de Chypre. Et ont découvert, stupéfaits, que l'aïeule vivait chichement dans un petit deux-pièces. Ancienne photographe travaillant pour le gouvernement chypriote, son train de vie était modeste. Un employé d'une caisse d'épargne locale se rappelle d'elle, venant chaque mois pour vérifier si sa pension et son AVS avaient bien été versées sur son compte. Benon Sevan, suspendu de ses fonctions, devra largement s'expliquer sur ces surprenants versements.
Un fils encombrant
La Lloyd's ne donnant pas satisfaction, l'ONU décide en 1998 de choisir une autre société pour inspecter les marchandises entrant en Irak. La compagnie genevoise Cotecna se met sur les rangs. La Cotecna avait déjà été sélectionnée par l'ONU en 1992 pour l'inspection des marchandises destinées à l'Irak sous embargo. Son offre présentée en 1998 est jugée plus avantageuse. En décembre 1998, la famille Massey, propriétaire de Cotecna, peut sabrer le champagne.
Deux mois plus tôt, Kojo Annan, le fils du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, quitte cette compagnie où il travaillait depuis fin 1995. Dès 1999, des journaux britanniques, inspirés par une firme concurrente sans doute déçue de ne pas avoir remporté le mandat, s'interrogent sur le choix de Cotecna. Ils évoquent le rôle joué au sein de la firme genevoise par le fils de Kofi Annan. Cotecna se défend de tout conflit d'intérêt: «Le travail de Kojo Annan était centré sur le Nigeria et le Ghana, pays dont il possède la nationalité. Kojo était basé à Lagos, au Nigeria. Son travail pour notre entreprise n'avait rien à voir avec le contrat en Irak qui a démarré en février 1999.»
Kofi Annan savait cependant que son rejeton travaillait chez Cotecna. Père et fils ont toujours été très liés. Ils s'appelaient au moins une fois par semaine. Le secrétaire général de l'ONU connaît aussi Elie Massey, fondateur et président de Cotecna. Il l'a rencontré au moins à deux reprises dans ses fonctions actuelles. En février 1997 et en septembre 1998.
En janvier 1997, Kofi Annan devient le nouveau boss de l'ONU. Un mois plus tard, dimanche 2 février 1997, il rencontre Elie Massey en marge du Forum économique de Davos. La réunion a lieu à l'hôtel Seehof, à 18 heures 30, en compagnie des épouses respectives, au cours d'une journée bien remplie pour le nouvel homme fort de l'ONU: discussion avec le président égyptien Hosni Moubarak à 9 heures 45 du matin, rencontre avec l'ancien premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à 11 heures, puis avec le ministre portugais de la défense à 12 heures 30, déjeuner avec des conseillers fédéraux à 13 heures au Musée Kirchner, meeting à 16 heures avec le président hongrois Arpad Göncz, puis avec Carl Bildt, commissaire pour la Bosnie-Herzégovine, interview avec un journaliste de la BBC à 17 heures 30...
Pourquoi Elie Massey s'est-il entretenu avec Kofi Annan? «Cette brève rencontre n'avait rien d'une réunion de travail. Elie Massey souhaitait simplement rencontrer Kofi Annan, parmi d'autres participants au Forum comme cela se fait de manière usuelle dans le cadre du symposium, et le féliciter pour sa nomination au poste de secrétaire général», a précisé Cotecna à L'Hebdo.
Ce qui est gênant pour Kofi Annan, c'est qu'il a d'abord déclaré aux enquêteurs de la commission Volcker n'avoir jamais rencontré Elie Massey avant l'attribution du contrat à Cotecna, en décembre 1998. Les limiers passent alors au scanner tous les documents qu'ils ont à disposition et découvrent l'existence de ces réunions. Dans un second temps, le secrétaire général de l'ONU admet s'être entretenu avec le fondateur de Cotecna.
La deuxième rencontre a lieu à l'initiative de Elie Massey. L'entretien entre Kofi Annan et le président de Cotecna, qualifié de «privé» dans l'agenda officiel du secrétariat, a lieu au siège de l'ONU à New York et dure un petit quart d'heure (de 12 heures 02 à 12 heures 17). Il se poursuit pendant 45 minutes sans la présence du Secrétaire général, avec le sous-secrétaire général de l'ONU responsable des finances. Nous sommes le 18 septembre 1998. Là encore, explique Cotecna, il ne s'agissait aucunement d'aborder des questions d'inspection. Elie Massey affirme avoir rencontré Kofi Annan pour lui expliquer un projet de vente de billets de loterie dans le cadre d'un projet humanitaire visant notamment à renflouer les finances des Nations Unies. Cette idée tombera finalement à l'eau, l'ONU ayant expliqué que ce projet ludique pouvait heurter certains de ses Etats membres musulmans.
Une troisième rencontre a-t-elle eu lieu entre des collaborateurs de Cotecna et Kofi Annan? Le 13 juin dernier, le New York Times révèle l'existence d'un mémo écrit le 4 décembre 1998 par le Ghanéen Michael Wilson, alors notamment chargé chez Cotecna du programme Oil for Food. Ce document évoque une «rapide discussion» qui se serait déroulée à Paris lors du Sommet de la Francophonie, en novembre 1998, avec le secrétaire général de l'ONU et son entourage. Selon les avocats de Michael Wilson, celui-ci «n'a pas rencontré Kofi Annan» à Paris. Dans une interview donnée dimanche 19 juin au quotidien El Pais, Paul Volcker annonce une nouvelle enquête pour déterminer le rôle de Kofi Annan, blanchi lors de son précédent rapport.
Michael Wilson, ami d'enfance de Kojo Annan, a quitté Cotecna en 2000. La Commission Volcker, dans son second rapport du 29 mars 2005, confirme que Cotecna avait remporté le mandat d'inspection dans des conditions régulières, en raison notamment de son offre la plus avantageuse. Les dirigeants de la compagnie genevoise ont précisé à L'Hebdo avoir déposé, le 14 juin dernier auprès de la Commission, d'autres documents qu'ils ont récemment découvert par leur propre audit interne.
Pour financer le Vevey-Sports
En quittant Cotecna, Kojo Annan signe un accord de non-concurrence. Selon les termes de cet accord, le Ghanéen reçoit chaque mois, de janvier 1999 à février 2004, la somme de 2500 dollars. Dès février 2000, les deux parties conviennent de verser l'argent sur le compte suisse d'une société britannique proposée par Kojo Annan et n'ayant rien à voir avec Cotecna: Westexim. La Commission Volcker estime que Cotecna a payé environ 178000 dollars à Kojo Annan. Les dirigeants de la société ont aussi remis à la Commission Volcker, le 14 juin, deux audits indépendants confirmant leurs précédentes déclarations sur les montants effectivement payés à Kojo Annan. Les limiers de la Commission Volcker sont intrigués par de si tortueuses transactions. En sus de l'argent versé par Cotecna, Kojo Annan aurait reçu entre février 2000 et mars 2004 plus de 300000 dollars. Ils s'intéressent donc à cette société Westexim.
Les enquêteurs: «A qui appartient cette société?»
Kojo Annan: «A un de mes associés, en Suisse»
Les enquêteurs: «Qui est cet associé?»
Kojo Annan: «Un de mes amis, Ralph»
Les enquêteurs: «Ce Ralph, il a un nom de famille?»
Kojo Annan: «Ralph Isenegger».
Cet ami n'est autre qu'un avocat genevois, Ralph Isenegger. Mais pourquoi utiliser de pareils paravents? Le fils du secrétaire général de l'ONU explique encore que «Ralph et deux autres gars en Suisse appartenaient au Vevey-Sports. J'en étais le président.» La société Westexim Ltd - simple boîte à lettres à Londres - aurait été utilisée pour verser de l'argent à des clubs sportifs, et au Vevey-Sports en particulier. Kojo Annan et ses associés voulaient attirer en Suisse des jeunes joueurs africains. La secrétaire de Ralph Isenegger nous renvoie à Clarissa Amato, l'une des avocates de Kojo Annan, qui précise lapidairement: «La Commission Volcker poursuit son enquête sur le cas "Oil for Food". Mon client juge qu'il serait inapproprié de sa part de s'exprimer en ce moment. En mars, un rapport intérimaire a conclu qu'il n'a joué aucun rôle sur le fait que Cotecna a remporté son contrat.»
Vaste traque aux Etats-Unis
Si la Suisse est l'une des plaques tournantes de cette affaire, aux Etats-Unis, les conservateurs profitent de ce scandale pour décrier le système onusien, que beaucoup d'entre eux abhorrent. Présidée par le républicain Norm Coleman, une commission du Sénat américain évalue à plus de 21 milliards de dollars le montant des commissions occultes reçues par le régime de Saddam Hussein. Trois autres rapports - tous américains - évoquent des montants beaucoup moins élevés, de l'ordre de 10 milliards de dollars. Mais cet argent noir n'est pas forcément lié au programme «Oil for Food». Les responsables de l'ONU signalent que plusieurs de ces rapports incluent la période antérieure au programme, lorsque les frontières de l'Irak étaient surveillées par la Force multinationale d'interception notamment composée de militaires américains et britanniques. L'insistance des Etats-Unis pourrait se retourner contre eux... D'autant plus que les frontières entre l'Irak et ses voisins ressemblaient plus à des passoires qu'à des fortifications hérissées de barbelés.
En commentant l'affaire «Oil for Food», Norm Coleman se demande cependant si l'ONU est équipée pour mettre sur pied de tels programmes humanitaires. «Les Américains contribuent à hauteur de 22% du budget de fonctionnement de l'ONU. Ils doivent être assurés que leurs dollars sont bien dépensés.» Le sénateur a notamment révélé le rôle apparemment trouble joué par un Portugais travaillant pour le compte de la société Saybolt. Armando Carlos Oliveira aurait ainsi reçu 105 000 dollars pour avoir falsifié la documentation liée à deux cargaisons de pétrole. Les bateaux ont chargé 500 000 barils de plus qu'autorisé, ce qui représentait une valeur de 9 millions de dollars.
Aux Etats-Unis, une vaste traque se met en place pour identifier les personnes qui ont profité du scandale «Oil for Food». Des têtes roulent, des entreprises sont sommées de s'expliquer. Le groupe britannique Weir aurait versé 8 millions de dollars dans un compte bancaire en Suisse. En janvier, l'Irako-Américain vivant en Virginie, Samir Vincent, a reconnu avoir exercé des activités de lobbying pour adoucir le régime de sanctions économiques imposé à l'Irak. En avril dernier, David Chalmers, propriétaire de la compagnie texane Bayoil Inc, l'une des sociétés américaines à avoir importé du brut irakien, est arrêté. Le Texan est accusé d'avoir versé des millions de dollars de commissions occultes au régime de Saddam Hussein pour s'assurer ses opérations d'importation. Mais il se défend, clame son innocence.
Punir la Russie et la France
Aux Etats-Unis, certains milieux conservateurs aimeraient punir les deux grands pays les plus ouvertement opposés à la guerre d'Irak: la Russie et la France. «Oil for Food» leur en donne l'occasion: ce sont précisément les sociétés domiciliées dans ces deux Etats qui ont le plus largement profité du programme. Les groupes russes ont importé du pétrole d'une valeur de plus de 19 milliards de dollars, et les compagnies françaises pour près de 4,4 milliards de dollars.
Des personnalités politiques sont à leur tour inquiétées. Le 12 mai dernier, Norm Coleman passe à l'attaque. Elle est frontale: il accuse un député du Labour, le Britannique George Galloway, et l'ancien ministre de l'Intérieur français Charles Pasqua, d'avoir «reçu» des millions de barils d'or noir irakien en échange de leur soutien au régime de Saddam Hussein. Vingt millions de barils pour Galloway (l'équivalent de 3,8 millions de dollars), onze millions pour Pasqua (2,4 millions). Les deux politiciens démentent en bloc toute implication. George Galloway affirme n'avoir jamais de sa vie «ni possédé, ni acheté, ni vendu, ni même vu un seul baril de pétrole». Le Britannique est aussi scandalisé de n'avoir jamais été interrogé ni même contacté par les membres de la commission sénatoriale. «J'ai rencontré Saddam Hussein autant de fois que Donald Rumsfeld l'a fait. A la seule différence que Donald Rumsfeld l'a rencontré pour lui vendre des armes et lui apprendre comment s'en servir.» Le ton est donné. Les mois qui viennent promettent de saignants règlements de comptes entre les deux côtés de l'Atlantique.
En France, c'est l'austère et crocheur juge Philippe Courroye qui mène le bal. Charles Pasqua est soupçonné d'avoir été mêlé à cette affaire via la société zougoise Genmar Resources, aujourd'hui en voie de liquidation. Un de ses proches, Bernard Guillet, est aussi accusé d'avoir empoché 5 millions de barils. Il a été mis en examen le 28 avril dernier pour «recel d'abus de biens sociaux» et «trafic d'influence aggravé» et laissé en liberté sous contrôle judiciaire. Genmar Resources est parfaitement inconnue des courtiers de la place. Cela n'a pas empêché la société zougoise d'importer du pétrole pour une valeur de 428 millions de dollars. L'un des liquidateurs, Lance Ranger, n'a pas souhaité répondre aux questions de L'Hebdo.
Le monde du pétrole est une véritable jungle. Avec ses lois, ses codes, ses systèmes. «Pour le commun des mortels, résume un courtier, nous sommes une bande de chacals. C'est vrai qu'entre nous, nous pouvons nous montrer très agressifs pour décrocher une affaire. Mais c'est aussi le lot de nombreux autres métiers.» A Genève, comme à Londres ou à Vienne, le pétrole rassemble tout un petit monde de grands négociants ou de modestes courtiers, d'importants banquiers ou de financiers de la 25e heure, de diplomates et de fonctionnaires internationaux qui se fréquentent, s'invitent, déjeunent. Le matin, ils se croisent dans une conférence, et le soir ils parlent affaires. Les opérations, blanches, grises ou noires, se font et se défont entre la poire et le fromage.
Tous vivent de l'image internationale de ces villes. Mais trop peu d'entre eux se rendent compte à quel point leurs petits négoces peuvent entacher une réputation. La rétablir coûterait beaucoup plus cher que les 30 millions de francs rapportés par le chargement d'un pétrolier. |
«Nous allons relancer l'enquête sur le rôle joué par Kofi Annan.»
Paul Volcker, président de la Commission indépendante sur l'affaire «Oil for Food», dans une interview parue le 19 juin dans El Pais.
chronologie
2 août 1990 L'Irak envahit le Koweït.
6 août 1990 Le Conseil de sécurité de l'ONU impose une série de sanctions.
Mai 1991 1er programme humanitaire en faveur des civils irakiens.
Septembre 1995 Cotecna engage Kojo Annan.
Eté 1996 Choix des sociétés chargées de superviser le programme: BNP Paribas pour le financement, Saybolt pour le pétrole, Lloyd's pour l'inspection des marchandises.
10 décembre 1996 Début du programme «Oil for Food». Du côté irakien, les exportations sont contrôlées par la SOMO (State Oil Marketing Organisation).
1er janvier 1997 Kofi Annan devient le nouveau secrétaire général de l'ONU, succédant à l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali.
15 octobre 1997 Kofi Annan nomme le Chypriote Benon Sevan à la tête du programme. Kojo Annan annonce son départ de Cotecna.
Décembre 1998 Cotecna remplace la Lloyd's.
Eté 2000 Les Irakiens convoquent les pétroliers à Bagdad pour leur réclamer le paiement de commissions.
18 mars 2003 En raison de l'imminence de la guerre, l'ONU évacue l'Irak. Le lendemain, Bagdad est bombardée.
Avril 2004 Création de la Commission Volcker.
Décembre 2004 Premières accusations sur Kojo Annan, fils de Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU.
3 février 2005 Publication du premier rapport Volcker, centré sur les conditions d'obtention des mandats et le rôle de Benon Sevan.
29 mars Publication du second rapport Volcker, consacré à Cotecna et Kojo Annan.
15 mai Des auditions devant des commissions parlementaires américaines évoquent le paiement de commissions occultes à George Galloway et Charles Pasqua.
1er juinL'ONU annonce le renvoi immédiat de Joseph Stephanides.
13 juin Le New York Times révèle l'existence d'un mystérieux mémo.
14 juin Cotecna fournit à la Commission Volcker deux audits confirmant leurs précédentes déclarations.
18 juin Après avoir demandé la levée de l'immunité diplomatique de Benon Sevan,
le sénateur républicain Norm Coleman annonce un projet de loi lié à l'ONU visant à prévenir un nouveau scandale du type Oil for Food.
19 juin Dans une interview au journal El Pais, Paul Volcker annonce la relance de l'enquête sur le rôle de Kofi Annan.
Février 1991 Première guerre du Golfe.
Novembre 1998 L'ONU en Irak.
Kofi Annan a finalement admis avoir rencontré à deux reprises le président de Cotecna.
TROC En 2000, Saddam décide soudain de changer les règles du jeu qui régissent le programme «Oil for Food» .
Licencié pour «faute grave», Joseph Stephanides avait renseigné un diplomate anglais sur le bon prix à proposer.
six acteurs expliquent leur rôle dans cette affaire
Madeleine Albright
L'ancienne ambassadrice américaine auprès de l'ONU avait avancé trois arguments pour éliminer les banques suisses.
Ralph Isenegger
Ami de Kojo Annan, l'avocat genevois aurait utilisé sa société boîte à lettres Westexim pour attirer de jeunes joueurs africains en Suisse.
Robert Massey
Selon le CEO de Cotecna, «le travail de Kojo Annan pour notre entreprise n'avait rien à voir avec le contrat en Irak».
Norm Coleman
«Je prépare un projet de loi destiné à améliorer la comptabilité et le management de l'ONU», a déclaré le sénateur américain le 18 juin.
David Chalmers
En avril dernier, le propriétaire de la compagnie texane Bayoil Inc., est arrêté: il aurait versé des commissions occultes.
George Galloway
«Je n'ai jamais ni possédé, ni acheté, ni vendu, ni même vu un seul baril de pétrole», a assuré le député anglais.
Aujourd'hui suspendu, Benon Sevan est accusé d'avoir «reçu» des millions de barils de pétrole.
Ancien cadre de Cotecna, Kojo Annan refuse de s'exprimer tant que l'enquête n'est pas bouclée.
Accusé d'avoir reçu des commissions, Charles Pasqua affirme être attaqué au nom de la France.
Les groupes pétroliers s'expliquent sur leurs achats
Parmi les 250 sociétés pétrolières qui ont participé au programme «Pétrole contre nourriture», une quinzaine ont pignon sur rue en Suisse, en particulier dans les cantons de Genève et Zoug. Certaines d'entre elles ont eu des contacts avec les enquêteurs de la Commission Volcker. Peu habituées à détailler leurs activités sous les projecteurs, elles ont finalement répondu aux questions de L'Hebdo, à l'exception de Genmar Resources.
Thomas Huemer (OMV Supply & Trading): «De 1997 à 2003, OMV a importé 6 777 000 tonnes de pétrole irakien dans le cadre du programme "Oil for Food". Ces importations - et les paiements qui leur sont liés - ont exclusivement été effectuées à travers le circuit officiel mis en place par l'ONU.»
Richard de Paulin (Petrogaz Distribution): «Notre société a toujours agi en stricte conformité avec les instructions du Seco et de l'ONU, auxquels nous avions d'ailleurs fourni tous les renseignements utiles à leur enquête. Nous n'avons jamais eu de contact avec la commission Volcker.»
Fraser Borens (VTT Vulcan Petroleum): «Il est rare que nous achetions du pétrole brut: ce n'est pas notre spécialité. Nous avons rempli un seul cargo, entre novembre 1998 et mai 1999, durant la 5e phase du programme, pour une valeur d'environ 20 millions de dollars. C'est tout.»
Pedro de Almeida (Addax): «En septembre 2000, la suspension unilatérale de notre contrat par la SOMO (State Oil Marketing Organisation) a été la conséquence directe de notre refus catégorique de verser toute somme d'argent en dehors des paiements officiels dus sur le compte BNP de l'ONU à New York.»
Mario Pezzane (Iplom International): «Iplom International a obtenu un contrat pour l'achat de pétrole irakien (un million de barils), avec l'approbation de l'ONU et une autorisation du Seco, en date du 9 février 2001. Par la suite, Iplom International, malgré des tentatives répétées, n'a malheureusement pas été en mesure d'obtenir l'adjudication de quantités supplémentaires.»
Bruno Schelbert (Zerich): «Zerich a soumis toutes ses opérations de livraison aux autorités de l'ONU. Il n'était pas possible de le faire sans passer par l'ONU. La Commission Volcker ne nous a jamais contactés.»
Sophie Pedretti (Medea): «En date du 18 janvier 2001, le Seco a autorisé Medea Consulting à acheter du pétrole brut et des produits pétroliers à l'Irak, selon les conditions fixées par le Comité des sanctions. Le 1er février 2001, l'ONU a accepté notre contrat d'achat de 2 millions de barils. L'opération, limitée dans le temps, s'est basée sur un seul et unique contrat et a été conduite de façon transparente, sans aucune interférence de tiers, et dans le respect de la légalité.»
Lance Ranger (Genmar Resources): Pas de réaction au moment où nous imprimons notre magazine. Selon des documents du Congrès et du Sénat, la firme zougoise aurait été utilisée pour récompenser Charles Pasqua et Bernard Guillet, son ex-«conseiller diplomatique».
David Fransen (Vitol SA): Le groupe Vitol est une compagnie privée avec sièges à Genève et Rotterdam et une présence globale dans l'industrie pétrolière. Le brut irakien n'est qu'une des composantes du pétrole brut que la société commercialise.
Lotti Grenacher (Glencore): «A l'exception de contacts autorisés liés à l'exécution de cargaisons de pétrole sous l'égide du programme «Oil for Food», Glencore n'a eu aucun contact avec des fonctionnaires du gouvernement irakien. Glencore n'a effectué aucun paiement illégal à des agents du gouvernement irakien.»
Principaux pays et groupes ayant importé du pétrole irakien entre 1996 et 2003.
premiers pays (en milliers de dollars)
1. Russie 19 256 557
2. France 4 394 162
3. Suisse 3'480'094
4. Grande-Bretagne 3 379 948
5. Turquie 3 343 253
6. Italie 2 718 083
7. Chine 2 624 808
8. Liechtenstein 2 467 771
9. Espagne 1 643 749
10. Malaisie 1 485 199
11. Vietnam 1 405 962
12. Emirats arabes 1 371 407
13. Syrie 1 134 317
14. Algérie 1 109 338
15. Chypre 1 048 438 négociants internationaux
Zarubezhneft (Russie) 2 949 449
Sinochem International (Chine) 2 227 199
AS Tupras (Turquie) 1 947 888
J.S.C. Alfa Eco ( Russie) 1 788 858
Total International (France) 1 745 693
Machinoimport (Russie/Vietnam) 1 692 865
Socap International (France) 1 497 032
Actec (Russie) 1 476 370
China National United Oil (Chine) 1 473 120
Rosnefteimpex (Russie) 1 037 089
Sonatrach Petroleum (Algérie) 953 182
Petrovietnam (Vietnam) 950 272
Tatneft (Russie) 898 280
Emercom Agency (Russie) 897 988
Mastek (Malaisie) 884 919 négociants suisses
Alcon Petroleum Ltd (Liechtenstein) 1 290 011
Fenar Petroleum Ltd (Liechtenstein) 1 177 760
Vitol SA (GE) 550 690
OMV Supply & Trading (ZG) 495 314
Genmar Resources (ZG ) 428 063
Zerich Gmbh (ZG) 421 689
Petrogaz Distribution (GE) 372 567
Alexoil SA (GE) 269 172
Glencore International (ZG) 240 035
Addax SARL (GE) 197 127
AMEP (GE/Panama) 144 817
Delta Services (GE) 114 293
Masefield (ZG) 63 033
Iplom International (VD) 22 000
VTT Vulcan (GE) 20 626
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