Danse avec les despotes

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 31.05.2012 à 05:46

Les dictateurs s’enivrent de trois passions: le pouvoir, la richesse et la gloire. Telle la dynastie Aliev qui contrôle l’Azerbaïdjan depuis la chute de l’URSS. Le président, assis sur son pactole pétrolier, veut faire briller son pays. Il a donc profité du concours Eurovision de la chanson pour en mettre plein la vue aux visiteurs et à une centaine de millions de téléspectateurs. Au passage, il a étonné les Romands avec une campagne d’affiches vantant les beautés du «stupéfiant Azerbaïdjan».

On aime tant la musique à Bakou. Le propre gendre du dictateur a poussé la chansonnette lors du show européen. La société pétrolière Socar, liée à ce clan, implantée à Genève, ne se contente pas d’investir dans les stationsservices: elle sponsorise le Montreux Jazz Festival.

Problème: la publicité, c’est bien joli, mais cela attire aussi l’attention sur les ombres du tableau. Même avec les meilleurs communicants, les plus distingués intermédiaires. Grâce à ce tapage, l’opinion publique s’est souvenue que cette république centre-asiatique bafoue tous les droits. On y casse la figure des journalistes trop curieux. On emprisonne et cogne les coquins qui critiquent le pouvoir. Derrière les discours libéraux, on contrôle les activités économiques qui doivent toutes contribuer d’une façon ou d’une autre à la fortune familiale.

Cela n’empêche pas la Suisse de faire une cour appuyée à ce charmant pays, peuplé comme le nôtre de 8 millions d’habitants. Il sent si bon l’or noir. Trois visites de conseillers fédéraux en 1 an! Qui dit mieux? Les délégations d’hommes d’affaires genevois se multiplient sur la mer Caspienne: au nom de la chasse aux opportunités comme on dit en franglais. Une véritable noria. Au sens propre qui désigne le vaet- vient, mais aussi une machine hydraulique composée de seaux à renversement utilisée pour l’irrigation. L’Azerbaïdjan irrigue très bien le bout du lac.

Dans la même région, un autre despote est plus finaud. Il ne recherche pas la pub. Il n’affiche pas son portrait dans les rues. Pourtant là aussi, sa famille tient tout. Islam Kadimov, président de l’Ouzbékistan, en place lui aussi depuis l’éclatement de l’URSS, ancien apparatchik communiste, à la main de fer. Les provinciaux n’ont même pas le droit de se rendre dans la capitale sans autorisation. La police est discrète mais omniprésente. Pas un pouce de liberté politique. Les opposants sont arrêtés, souvent torturés avec une perversité sadique. L’économie est totalement asservie. Notamment à la fille préférée du patron, la businesswoman Gulnara Karimova, blonde fringante, très «fashion oriented». L’«ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire» adore aussi chanter: écoutez donc son Besame mucho en duo avec Julio Iglesias (sur son site www.googoosha.uz). Où vit-elle? Mais à Genève, bien sûr !

Les Ouzbeks ne sont pas tous enthousiastes. Ils notent qu’elle parle mieux le russe et l’anglais que leur langue à la différence de son père qui sait aborder les paysans du fond des steppes. Ils savent que sa fortune est gigantesque, alors qu’eux gagnent entre 30 et 100 dollars par mois. Mais elle est si généreuse: elle anime plusieurs fondations humanitaires, elle octroie des bourses d’études sous le regard des caméras… «Elle redistribue au peuple les miettes du trésor qu’elle lui a volé…» murmurent les réfractaires à ce spectacle. De fait, ses sbires sont connus pour acheter à bas prix toute entreprise qui se développe bien, la menaçant de fermeture en cas de refus.

Cela dit, que personne ne renonce pour autant à visiter ce pays sur la route de la soie, ses admirables cités antiques… et sa population si hospitalière. Elle pratique un islam tolérant où hommes et femmes prient côte à côte. Elle apprécie les contacts avec les étrangers, prudente, on le serait à moins, mais pas aussi dupe que ne le croient ses dirigeants.

Les Aliev et les Kadimov n’ont peur de rien sinon de perdre le pouvoir et la fortune. Ils ont raison de s’en faire. Car ils savent qu’en cas de malheur, leurs chers amis suisses les laisseraient aussitôt tomber. Et le gouvernement qui les courtise aujourd’hui gèlera leurs fonds dès leur chute. Avec en prime, comme à la sortie de Ben Ali et Khadafi, un communiqué du style «le Conseil fédéral se réjouit de voir prendre fin une dictature impitoyable».
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