On l’appelait autrefois le «Drogues Express». Ce bus 32, qui traverse la Langstrasse en ligne directe de la Limmatplatz à l’Helvetiaplatz, les familles n’osaient plus y grimper. Quant aux chauffeurs, ils frémissaient à chaque passage, débordés par les junkies à la susceptibilité à fleur de peau. C’était le début des années 2000. L’époque où Zurich se félicitait, d’un côté, de s’être débarrassé du Letten, sa morbide scène de la drogue peuplée de 3000 toxicomanes.
De l’autre, la métropole perdait le contrôle de sa rue populaire, la plus pauvre et la plus cosmopolite de toutes, et se voyait basculer dans le non-droit. La Langstrasse, le 4e arrondissement (Kreis 4) dans son ensemble s’appelait le Chreis Cheib – le cercle des charognes.
Les charognes sont toujours là. Des putes, des dealers et des flics arpentent le trottoir. Mais, à cette faune se mélangent les plus branchés des Zurichois, qui sirotent un cappuccino sur la véranda du Casablanca, dégustent des pâtes fraîches au Cinque et choquent les boules de pétanque au Xenix. La jeunesse branchée ne joue ici même plus à se faire peur: elle a pris possession du quartier et en a fait le cœur battant des nuits zurichoises.
Traverser la rue au volant à 2 heures du matin le week-end? Immanquablement, c’est se retrouver bloqué à la hauteur du Longstreet Bar par les noctambules en sitting éthylique. Leur vacarme a remplacé les agressions dans le classement des délits de la Langstrasse.
Comment l’enfer de violences s’est-il transformé en paradis nocturne? Rolf Vieli y est pour quelque chose. C’est ici que le sexagénaire est né, qu’il s’est forgé au fil des mouvements étudiants, qu’il a milité dans les associations jusqu’à devenir maire de l’arrondissement. En toute logique, c’est lui qui a écopé du projet de la ville pour sortir la zone du gouffre en 2001. Ici, tout le monde l’appelle Mister Langstrasse.
Une guerre d’usure. On aurait aussi bien pu le nommer Monsieur Propre. Car c’est par un grand nettoyage qu’a commencé l’assainissement du Kreis 4. Des dépotoirs d’ordures inondaient les entrées d’immeubles, des seringues jonchaient les rues par centaines, jusque dans les cours d’école et une odeur pestilentielle infectait le quartier. «Quand ça pue, ça pue aussi au sens figuré», lâche Rolf Vieli.
Il a fait installer des toilettes publiques et débarrasser les 80 décharges sauvages en un jour. Quant à la drogue, c’est par l’acharnement qu’il a empêché qu’une nouvelle scène prenne racine. «A chaque fois qu’on perçoit des signes que le «milieu» (de la drogue, ndlr) prend possession d’une zone, on harcèle les dealers: on les arrête tous les jours, même si on doit les relâcher quelques heures après, parce qu’ils n’ont jamais que deux ou trois doses sur eux.
On les embarque encore et encore.» L’usure constitue le nerf de cette guerre psychologique. Mais le basculement n’est jamais loin. Comme lors du dernier derby de foot entre Zurich et Bâle: réquisitionnés, les policiers ont laissé champ libre à la racaille. «D’un coup, j’ai vu réapparaître des vieux dealers, raconte-t-il. Ils sont réactifs. Il ne faut jamais perdre de vue une zone, où elle repasse entre les mains du milieu.»
La Langstrasse se bat contre son cancer. Un seul immeuble peut contaminer tout un pâté. Car une maison consacrée au sexe ou à la drogue – ce qui va de pair – répond à un modèle économique absurde. Des bâtisses délabrées, pas une seule fois rénovées en cinquante ans, sont louées le double du prix du marché normal: 2000 francs pour une pièce à peine salubre, c’est ce que paie cette Dominicaine qui tapine pour élever son fils.
«Il y a un système de sous-locations à l’infini où chacun prend une commission, explique Rolf Vieli. Cela empêche aussi l’identification du vrai locataire.» Amer de nostalgie, le sexagénaire s’arrête devant une bâtisse sur une rue transversale. Dans ses tendres années, c’est là que ses parents lui achetaient un croissant aux amandes le jour de Pâques. Dans les années 70, l’immeuble est tombé entre les mains d’un homme sulfureux, qui y a ouvert le premier peep show de Suisse.
«Des voitures de tout le pays se sont mises à défiler par centaines», se souvient- il. Aujourd’hui, le spectacle est fermé. Mister Langstrasse aurait voulu que la ville rachète le bâtiment, comme il a souvent procédé pour remplacer la prostitution par des artistes ou des associations, mais le propriétaire a refusé. C’est donc un sex-shop qui occupe le rez-dechaussée. Autour, d’autres enseignes du type ont pignon sur rue et des femmes défraîchies et presque difformes par les années de service font le pied de grue dans les passages exigus. Rolf Vieli les salue aimablement, elles lui répondent d’un sourire confiant.
Se balader avec Rolf Vieli, c’est un peu suivre un candidat en campagne. Les badauds l’arrêtent à tout bout de champ, qui pour l’alerter sur tel immeuble en passe d’être accaparé par le milieu, qui pour l’inviter à boire un verre en signe d’apaisement.
L’homme se montre cordial avec tous, même avec ce maquereau émacié par les drogues, qui se promène en famille avec sa jeune Sud-Américaine et sa fillette de 3 ans. Mais le sexagénaire sait aussi dégainer, partisan de la tolérance zéro qu’il est. Un «get away, this is my place» envoyé à la face d’un dealer africain qui menaçait de le tuer, qu’il mime en hurlant presque, habité d’une force insoupçonnée dans les tréfonds de ce corps menu.
Romantisme coupable. Estampillé de gauche, Monsieur Langstrasse se montre intraitable avec le dogmatisme de certains camarades. Pour lui, l’approche romantique des quartiers malfamés s’avère aussi nocive que la criminalité. «La victimisation des auteurs ne mène à rien: avec ce fatalisme, il n’y aurait pas de solutions. Pour moi, un délinquant est certes une victime du système, mais aussi un coupable.»
Lui qui travaille main dans la main avec la police de proximité s’exaspère face aux bobos qui crachent sur l’uniforme, mais courent au poste quand on vole leur vélo. A l’inverse, son cœur saigne lorsqu’il voit des contemporains, habitants du Kreis 4 de toujours, lui souffler à voix basse qu’ils votent dorénavant pour l’UDC. «Il y a un problème pour les 60 à 90 ans: ils ne trouvent plus leur place.»
Réintégrer les personnes âgées restera l’étape manquée. Les jeunes ont leurs bars, leurs boutiques de créateurs et leurs bureaux de design; les familles ont leurs parcs – le Bäckeranlage, une aire de jeux encore neuve où mêmes les furtives femmes voilées promènent leurs bambins; mais les aînés restent à l’abandon. Rolf Vieli rêve d’appartements protégés, afin de recréer les liens de voisinage et la solidarité qui faisaient battre le quartier dans son enfance.
Cette ultime tâche ne sera pas la sienne. Après une décennie exactement, Rolf Vieli se retire. Son projet Langstrasse PLUS disparaît avec lui. Une jeune femme, Alexandra Heeb, récupère la mission de l’étendre à toute la ville. C’est que des voix critiquent l’excès de zèle sur le Kreis 4, dont la gentrification laisse sentir ses effets pervers, comme la hausse des prix de l’immobilier.
Ceux qui ont la mémoire longue se souviennent que, jusqu’aux années 70, les quartiers chauds se déployaient sur Niederdorf et Seefeld – devenus aujourd’hui les zones les plus chics et chères de la ville. La Langstrasse tient à conserver son âme rebelle. Rolf Vieli, lui, passera sa retraite au vert, à Affoltern. «C’est mieux de ne plus être dans le Kreis 4 au jour le jour. Je préfère ne pas voir mon successeur faire soit mieux, soit moins bien que moi.»
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