Beau livre
De belles histoires de bêtes

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 09.11.2011 à 15:12

L’historien Michel Pastoureau nous emmène à la découverte des bestiaires médiévaux. Un pittoresque voyage au cœur du symbolique.

Tous les passionnés de littérature médiévale vous le diront. Les bestiaires sont un régal pour les yeux, le cœur et l’esprit. Fameux pour ses écrits sur les couleurs, les animaux et les emblèmes, l’historien Michel Pastoureau leur consacre aujourd’hui un livre magnifiquement illustré. Ony trouve les histoires les plus farfelues, les explications les plus folles, les représentations les plus audacieuses.

On y apprend que, comme l’éléphant, le chameau trouble l’eau avec ses pieds avant de boire (peut-être pour ne pas se voir car il est fort laid) et qu’il possède quatre ventres. On y lit que les chèvres pratiquent l’automédication et qu’elles sont sujettes à l’épilepsie. On y découvre que la baleine, par sa taille et son dos dépassant des flots, ne cesse de tromper les marins qui la prennent pour une île. Ils y accostent et yfont du feu pour cuire leurs aliments. On devine sans peine la suite...

«Ne vous méprenez pas! Nos ancêtres savent parfaitement observer la faune, la flore et représenter les animaux de manière réaliste. Mais ils n’ont guère l’idée que l’observation ait un rapport avec le savoir, ni qu’elle puisse les conduire à la vérité. Cette dernière ne relève pas de la physique mais de la métaphysique: le réel est une chose, le vrai en est une autre, différente», insiste Michel Pastoureau.

Les bestiaires du Moyen Age n’ont donc rien à voir avec nos traités d’histoire naturelle. Parlant des animaux, ces «livres de bêtes» parlent en fait de Dieu, du Christ, de la Vierge, parfois des saints et surtout du diable. Ils sont une manière de célébrer le Créateur et la Création. Au Moyen Age, en outre, le savoir sur les animaux est aussi à chercher dans leur nom, quitte à se livrer pour cela à quelques tours de passe-passe étymologiques à faire frémir les spécialistes actuels.

La fourmi est un ver. Le bestiaire médiéval aborde les animaux à travers leurs caractéristiques physiques. Il s’intéresse aussi à leurs pouvoirs réels ou supposés et procède à des regroupements qui peuvent aujourd’hui nous paraître pour le moins incongrus. Afin d’éviter tout anachronisme, Michel Pastoureau reprend ici les cinq grandes familles distinguées à l’époque: les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les serpents et les vers.

Ces derniers comprennent tous les animaux de petite taille qui n’entrent pas dans les autres classements. On y trouve larves et vermines, mais également petits rongeurs, insectes, batraciens, gastéropodes et parfois coquillages. La taupe, la fourmi et le grillon appartiennent aux vers. En revanche, le dragon et l’aspic - qui a coutume de se boucher les oreilles pour échapper au chasseur cherchant à l’endormir par son chant - sont des serpents.

Le caladre, l’oiseau «médecin». Dans les bestiaires médiévaux, animaux réels et créations fabuleuses cohabitent sans problème. Parmi les oiseaux, on découvre ainsi, à côté de la colombe et du corbeau, quelques spécimens étranges comme le phénix ou le caladre qui est capable de guérir un malade par son seul regard. Mais attention, s’il juge le cas désespéré, il tourne la tête et l’homme ou la femme meurt dans la nuit, car il ne se trompe jamais.

Au Moyen Age, l’animal n’est toutefois pas qu’un objet d’étude. Il est livre lui-même. Du parchemin aux liants des couleurs en passant par la plume ou l’encrier, de très nombreux produits animaliers entrent en effet dans la fabrication du livre, avec toute leur symbolique.

Une reliure, une couverture en peau de vache ou de truie? Pour les ouvrages sacrés, on préférera la peau du cerf, créature christologique, quitte à recourir à certains stratagèmes pour s’approvisionner. On raconte ainsi qu’un saint homme avait conclu un pacte avec un ours qui s’apprêtait à dévorer le cadavre d’un de ces animaux. Le plantigrade mangerait la chair, mais lui laisserait la peau.v

«Bestiaires du Moyen Age». De Michel Pastoureau. Seuil, 237 p.

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