L'Hebdo;
2008-08-14 LES GRANDES CRISES FINANCIÈRES( 6/6) fin Crise des pays émergents De bons élèves lourdement punis
GENEVIÈVE BRUNET
Flux financiers.
La fragilisation des pays émergents n'a pas été provoquée par des politiques publiques laxistes, mais par des mouvements de capitaux privés.
La crise qui a frappé les «dragons» du Sud-Est asiatique en 1997, avant de s'étendre à d'autres pays «émergents», a surpris par son ampleur tant les banques centrales locales que les pompiers du FMI. Ils n'ont pas vu venir l'incendie qui allait plonger rapidement dans la crise des pays considérés jusque-là comme les bons élèves de la mondialisation et ont eu du mal à ajuster les jets de liquidités pour éteindre le foyer. Et pour cause: ces graves turbulences peuvent être qualifiées de première crise de la finance mondialisée. Les flux de capitaux privés y ont joué un rôle plus important que les politiques budgétaires et monétaires des pays concernés.
De 1970 à 1995, les pays émergents d'Asie bénéficient d'une forte croissance économique, a priori construite sur des bases solides. Les exportations de produits industriels permettent de créer des emplois et de distribuer du pouvoir d'achat. En Thaïlande, Corée du Sud ou Indonésie, les balances commerciales et des paiements sont excédentaires, les politiques monétaires raisonnables et les budgets publics équilibrés. Par ailleurs, l'épargne et l'investissement sont élevés et les nouvelles classes moyennes soutiennent la consommation intérieure. Le système bancaire est pourtant plus fragile qu'il n'y paraît, d'où la rapidité de la crise qui va frapper la région. Plusieurs pays ont lié leur devise au dollar. Les taux d'intérêt sont supérieurs à ceux pratiqués aux Etats-Unis. Un différentiel de taux qui incite les banques à emprunter en dollars - ou autre monnaie à taux d'intérêt plus bas que la devise - pour prêter aux entreprises nationales. Dans le même temps, des investisseurs étrangers - tant privés qu'institutionnels -, attirés par la forte croissance économique et la sécurité, qui se révélera fausse, d'un taux de change lié au billet vert, investissent massivement en Thaïlande, Indonésie, Corée du Sud, Malaisie ou aux Philippines.
Explosion des investissements étrangers. La mode est aux placements dans les pays dits «émergents». Un vocable qui englobe aussi, à l'époque, plusieurs nations d'Amérique latine, la Russie et les pays d'Europe centrale. Les flux de capitaux à destination des pays en développement explosent. De quelque 22 milliards de dollars dans les années 50, dont 9 milliards de capitaux privés, ils passent au milieu des années 90 au chiffre record de 282 milliards de dollars, dont 247 milliards de capitaux privés! Bons élèves de la mondialisation, les pays asiatiques sont la destination privilégiée de ces capitaux privés à la recherche de rendements allé-chants. Pour la seule Thaïlande, les investissements nets étrangers ont gonflé de 2,5 milliards de dollars en 1994 à 4,1 milliards en 1995, tandis que la dette à court terme passait de 29,3 milliards de dollars à 41,4 milliards...
Cette belle mécanique commence à se gripper en 1996 avec le ralentissement de la croissance des exportations de plusieurs pays d'Asie du Sudest, pénalisés par la hausse de leurs monnaies. Les investisseurs en viennent à s'interroger sur la solidité de ces changes rigides et des bulles financières et immobilières locales... Les attaques spéculatives commencent. Dans un premier temps, les banques centrales tentent de soutenir leurs devises en intervenant sur les marchés et en augmentant les taux d'intérêt. Sans succès: le 2 juillet 1997, la Banque centrale de Thaïlande annonce que le cours du baht sera désormais flottant. La devise thaïlandaise perdra plus de la moitié de sa valeur en six mois, entraînant dans sa chute le ringgit malaisien, le peso philippin, la rupiah indonésienne ou le dollar de Singapour. Avec des conséquences dramatiques pour les entreprises locales qui croulent désormais sous le poids de leur dette. En 1997, Hanbo Steel, un important chaebol sud-coréen (conglomérat regroupant plusieurs activités industrielles) - surendetté comme la plupart de ses homologues qui avaient investi massivement dans leur capacité de production - s'effondre sous les 6 milliards de dollars de son endettement. Les nombreuses faillites d'entreprises entraînent la fermeture de banques incapables de faire face à la dégradation de leurs portefeuilles de crédits. Les marchés boursiers piquent du nez sous l'effet de la panique des investisseurs étrangers: ils retirent massivement leur argent des corbeilles. Les entrées de capitaux, qui représentaient 6% du PIB des pays émergents d'Asie du Sud-Est en 1995, ne pèsent plus que 2% de ce même PIB en 1997...
La Malaisie opte pour un contrôle des changes limitant les ventes et achats d'actifs financiers par des étrangers, tandis que le FMI met en place un vaste plan de sauvetage pour la Thaïlande, la Corée et l'Indonésie. Les injections massives de liquidités n'évitent pas à ces pays un recul sensible de leur économie: en 1997, les PIB de la Thaïlande, de la Corée et de l'Indonésie diminuent respectivement de 6%, 7% et 14%. L'aide du FMI est assortie d'une obligation de mise en place d'un contrôle de la qualité des actifs et des crédits des banques. Il contribuera au retour rapide de la confiance des in-vestisseurs étrangers. Dès 1998, les entrées nettes de capitaux représentent à nouveau 5% du PIB des pays de la région et les exportations rebondissent, dopées par l'effondrement des devises.
Reste que la classe moyenne des pays du Sud-Est asiatique a payé le prix fort de cette crise: de nombreuses personnes ont perdu simultanément leur emploi et les économies de plusieurs années. L'année suivante, les Russes et les Brésiliens vivront le même cauchemar (lire ci-contre). De quoi laisser des traces durables dans les mémoires. Instruits par la dure leçon de la fin des années 90, les entreprises et les ménages des pays émergents sont très peu endettés, et donc moins exposés que leurs homologues américains ou européens aux effets de la crise dites des subprimes.
BANGKOK, 23 OCTOBRE 1997
Un enfant appelle à la démission du premier ministre Chavalit Yongchaiyudh.
SAKCHAI LALIT AP PHOTO
Hypothèques pourries, envol du prix des matières premières, effondrement des Bourses, la crise financière que nous traversons est terrible. Mais elle n'est ni unique ni même rare dans l'histoire de la finance. Tout au long de l'été, L'Hebdo décode les mécanismes de ces moments de folie collective.
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1997-1998 Crise des pays émergents: Thaïlande, Indonésie, Malaisie, Corée, Russie, Brésil
MOMENTS CLÉS
1970-1995 Forte croissance en Indonésie, Malaisie et Thaïlande.
1996 Les monnaies, liées au dollar, s'apprécient. Les exportations se tassent.
MAI 1997 Attaques spéculatives contre le baht thaïlandais.
2 JUILLET 1997 La Banque centrale de Thaïlande laisse flotter le baht. Le ringgit malaisien, le peso philippin, la rupiah indonésienne et le dollar de Singapour sont attaqués. Leur valeur chute fortement. Les dettes extérieures en dollars des entreprises locales deviennent insupportables. Les faillites se multiplient.
1997 Le FMI soutient la Thaïlande, l'Indonésie et la Corée.
1998 Le PIB recule de 14% en Indonésie, de 7% en Corée et de 6% en Thaïlande. La crise s'étend en Russie et au Brésil, avec la diminution de la valeur du rouble et du real.
LA CLASSE MOYENNE DES PAYS DU SUD-EST ASIATIQUE A PAYÉ LE PRIX FORT DE CETTE CRISE.
VÉCU
LE BLUES DE LA CLASSE MOYENNE RUSSE
«Mon chef est gêné. Il n'ose pas me dire les yeux dans les yeux que je suis virée.» Trente-trois ans, robe Gucci et lunettes Dior, Marina travaillait dans une grande firme de cosmétiques. Depuis un mois, elle se trouve en «congé administratif»: «J'ai bien un contrat. Mais, dans un pays où l'état de droit est encore à inventer, c'est un chiffon de papier. Quant à l'assurance chômage, inutile d'en parler.
Jusqu'à présent, je me considérais comme membre à part entière de la classe moyenne. (...) J'ai encore un peu d'argent, mais, d'ici à la fin de l'année, si je ne retrouve pas un nouveau travail, j'irai rejoindre l'immense cohorte des Russes qui tirent le diable par la queue.» (...) La classe moyenne gagnait entre 1000 et 5000 dollars. (...) Pour la première fois, depuis sept ans, elle connaît les mots «chômage», «restructuration», «licenciement». (...) A Moscou, la classe moyenne travaillait majoritairement pour les grandes firmes étrangères. (...) Depuis le 17 août, les entreprises européennes et américaines ferment leurs succursales et réduisent leurs effectifs.
Source: Reportage de Jacques Allaman paru le 25 septembre 1998 dans 24 heures.
MIKHAIL METZEL AP PHOTO
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