A l’heure où, partout en Occident, les lois répressives se durcissent et les caméras de surveillance s’enclenchent, Etat de vigilance, le livre d’un jeune philosophe français de 36 ans, sonne comme une drôle d’alerte. Michaël Foessel y déploie une critique passionnante de l’évolution de nos systèmes démocratiques, les constatant prêts à abandonner de plus en plus aisément leurs libertés devant les impératifs vrais ou fantasmés de la banalité sécuritaire.
Plutôt que d’y voir un retour de l’Etat, démontrant force et pouvoir de répression, Foessel, s’appuyant aussi bien sur Thomas Hobbes que sur Michel Foucault, y devine plutôt un affaissement de la légitimité étatique, réagissant à toutes les peurs, du terrorisme au climat, et se soumettant au fameux principe de précaution de manière à se défausser sur des individus enjoints solidairement à la vigilance.
Cela pour ne soutenir au final que le libre marché économique: la mise en lumière de ce nouvel Etat «libéral-autoritaire», oxymore dramatiquement contemporain, est aussi un utile appel à lui résister.
Le sécuritaire est devenu peu à peu l’unique champ du discours politique. Comment est-ce arrivé?
C’est un phénomène qui caractérise toutes les démocraties occidentales depuis une trentaine d’années. Une manière de légitimer toute mesure politique, quelle qu’elle soit, y compris sociale, par une référence à la sécurité comme horizon politique.
L’état de vigilance, c’est ce qui rassemble désormais l’Etat et le citoyen?
C’est évidemment l’équivoque du mot état. L’Etat, comme institution, présente son activité de plus en plus du point de vue sécuritaire. Mais ce n’est pas la critique de ce mécanisme qui est la plus intéressante. C’est plutôt de comprendre comment les citoyens sont eux-mêmes entretenus dans cette vigilance devenue consensuelle. Et de quelle façon les mutations que l’on a appelées néolibérales participent de cela.
Il existe une injonction contemporaine invitant les individus à devenir vigilants dans chaque partie de leur expérience humaine. Vigilants pour leur santé, vigilants pour leur sécurité matérielle, vigilants pour leur sécurité sociale, tout cela avec une individualisation obligatoire: chacun doit «prendre en charge» sa sécurité.
Le sentiment général qui en découle est évident: c’est la peur. Peur de l’avenir dont on pense qu’il sera pire que le passé. Et donc une demande qui porte uniquement sur la conservation des choses.
Par exemple il faut absolument «sauver» le système des retraites sinon il va disparaître, sauver ce qu’il reste de l’Etat, sauver la nature sous peine d’anéantissement, sauver le climat, etc. Cette peur qui s’est emparée de tout le corps social est entretenue par les institutions qui fondent sur elle leur légitimité.
Ce qui s’est passé ces derniers temps en France avec les Roms ou les menaces d’attentats est révélateur: plutôt que d’apaiser les peurs et d’y répondre sur un mode politique positif, l’Etat désigne les ennemis, et entend les faire aussitôt avaliser par l’ensemble des citoyens, afin de légitimer son action.
D’où la montée en puissance de ce que vous désignez comme la «dangerosité»?
Oui, le concept de dangerosité s’installe, en lieu et place de la culpabilité ou de l’innocence. Aux juges, par exemple, il est demandé de ne plus juger, mais bien d’évaluer les individus en fonction de ce qu’ils peuvent potentiellement faire et représenter en termes de danger social.
Comme la récidive est considérée comme insupportable, les juges sont devenus des risk managers, un peu à la manière des chasseurs de têtes dans le secteur privé. Il s’agit de jauger les individus en fonction de leur avenir, et ça peut aller jusqu’à des analyses génétiques sur la dangerosité des individus.
Toutes les réformes pénales, en France mais aussi ailleurs, vont par exemple dans le sens de la «rétention de sûreté», qui permet de conserver en prison ou en institution psychiatrique les individus, même au terme de leur peine. Alors que répression et prévention, traditionnellement, se complètent ou s’opposent, on fait désormais de la répression au nom de la prévention.
Une des thèses de votre livre, c’est le lien avec le néolibéralisme, que vous ne considérez pas seulement comme un libéralisme particulièrement dérégulé, mais plutôt comme un moyen de transférer la charge de la sécurité sur les citoyens: une logique de marché?
Bien sûr, puisqu’il y a paradoxalement une privatisation de la sécurité. Même si les Etats se fondent sur cette dernière, on constate la multiplication des milices ou entreprises privées sur ce thème.
On n’est donc pas dans un moment où l’Etat reprend le pouvoir: au contraire, il délègue de plus en plus à la société civile et aux individus le soin de garantir leur sécurité dans tous les domaines de la vie. Et quand je dis garantir, cela veut dire aussi la prendre en charge financièrement. Ce qui explique par exemple les attaques contre les systèmes de sécurité sociale.
Cela relève du néolibéralisme et pas du libéralisme classique, parce que ce dernier s’était fondé au XVIIIe siècle sur le concept de «sûreté»: cette sûreté était précisément, au départ, la sécurité de l’individu face à l’Etat.
Il s’agissait de lutter contre l’arbitraire de l’Etat. Tout ce qu’on a pensé à l’époque, aussi bien en termes de séparation des pouvoirs que de droits de l’homme, allait dans ce sens. Mais aujourd’hui, lorsqu’on parle de sécurité, l’Etat se prétend l’allié de l’individu contre d’autres individus: immigrés, délinquants, etc. Cette transformation épouse le néolibéralisme, où les clandestins, les pauvres, sont simplement considérés comme de la concurrence déloyale pour nos économies.
De ce modèle de marché découle un affaissement de l’Etat?
Evidemment, cette mutation vers un Etat libéral-autoritaire, c’est à la fois le démembrement progressif, plus ou moins avancé selon les pays, de l’Etat providence, et dans le même temps, un recentrage de l’Etat sur ses fonctions sécuritaires.
Et comment l’Etat intervient- il désormais? Toujours sur le modèle du marché, individualisant les parcours sociaux, responsabilisant les individus, désignant à la vindicte publique tous ceux qui représentent des concurrents, des dangers sur les marchées de l’emploi, de la santé ou de la sécurité.
L’Etat n’est donc pas de retour, comme on le dit parfois en raison de son interventionnisme: c’est un nouvel Etat, calquant son action sur les mécanismes de l’économie, cherchant sans cesse à la relancer et à préserver son fonctionnement.
Le sens politique de cette logique de préservation, selon vous, c’est l’abandon de l’idée de progrès?
Certainement, car l’idée de catastrophe s’est substituée à l’idée de progrès. Dans les deux cas, il s’agit d’un rapport au futur. On l’observe aussi bien au niveau écologique, climatologique, ou avec la mise en place de politiques de plus en plus hygiénistes. L’avenir est systématiquement représenté sous une forme complètement négative.
Le monde n’est plus un espace qu’il faut transformer dans le sens de ce que nous appelions le progrès, mais qu’il s’agit au mieux de préserver.
Cela conduit à une idéologie tout à fait discutable consistant à penser que le monde, l’espace social ou économique, doit être simplement maintenu en l’état contre l’agression du dehors. Nos démocraties occidentales se pensent comme des citadelles assiégées: les murs, le rétablissement des frontières, tout cela se justifie en attendant l’Apocalypse qu’on nous promet quotidiennement.
Tout concourt au final à enfermer les individus dans une immense solitude, rédhibitoire pour penser utilement la politique.
La vigilance s’oppose-t-elle au courage?
Je dis cela en conclusion, et c’est une référence à Hannah Arendt. Cela n’a cependant rien à voir avec un quelconque héroïsme individuel. Elle parle du courage politique et donc collectif d’affronter les enjeux. Il s’agit de considérer que l’alpha et l’oméga de la politique ne sont pas la vie ou la survie, donc qu’il est faux de tout envisager sur le modèle de la déploration ou de la perte.
La condition même de la démocratie est de faire face ensemble aux problématiques, avec l’ambition de transformer le monde. Cela suppose un certain courage, celui de dire «nous». «Etat de vigilance, critique de la banalité sécuritaire», Michaël Foessel. Editions Le Bord de l’eau, 155 pages.
Profil

Michaël Foessel
Né en 1974, enseignant en philosophie à l’Université de Bourgogne. Il a notamment collaboré à la revue Esprit, publié des essais remarqués sur Ricœur ou Kant.
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