C’est étrange: la claque électorale infligée à Christoph Blocher et au président de son parti n’a pas fait les gros titres. Alors qu’hier, les coups de gueule victorieux du Zurichois s’étalaient à la une et envahissaient les antennes. Comme si les journalistes déploraient secrètement le déclin de cette star aux slogans fracassants, bonne à animer le show politique. Pourtant il faudra s’y faire. Le premier parti de Suisse doit se réinventer.
Il fonctionne selon le système communiste d’autrefois dit «centralisme démocratique»: une poignée de leaders décide de la ligne et envoie son deuxième cercle au front pour faire passer le message. Les meilleurs porte-parole sont récompensés. Point de discussion à la base: on adhère ou n’adhère pas. Et si l’on dévie, on s’en va… ou on est chassé.
Ce schéma convient mal à la Suisse. La concentration du pouvoir à Zurich irrite de plus en plus les élus d’autres régions. Et cela continue: le dernier en date des candidats UDC au Conseil fédéral provient du même village qu’Ueli Maurer! Inutile de dire que dans ce jeu, les Romands n’ont pas la moindre chance. Ils diffèrent trop du profil type, ne serait-ce que par la langue, peu ou pas pratiquée dans cet état-major. Francophones et italophones sont vus, dans ce cénacle, comme les ressortissants des DOM-TOM à Paris: on aime bien savoir que le drapeau national flotte dans ces contrées lointaines, mais pas question de mettre un Noir au gouvernement.
A sa manière, le vice-président du parti, Yvan Perrin, ne dit pas autre chose. Droit, lucide… et courageux: il ose exprimer en public ce qui ne va pas dans sa boutique. Chapeau.
A force de s’égosiller, les tribuns monomaniaques finissent par s’enrouer.
Jacques Pilet
Mais la crise de cette formation va au-delà du style et des personnes. C’est le fonds de commerce qui devra tôt ou tard être remué. Qu’a-t-on vu cet été? Une formidable campagne, menée avec des moyens financiers jamais vus dans l’histoire, axée sur «l’immigration massive». Et à l’automne, le repli du parti, la gifle à ses plus hauts dirigeants. Le thème reste pourtant sensible. Mais à force de s’égosiller, les tribuns monomaniaques finissent par s’enrouer. Il arrive un moment où plus ils poussent les haut-parleurs, moins leur voix porte.
Depuis le mois de juin, avec la question du franc fort, l’inquiétude sur l’emploi, les électeurs ont eu soudain autre chose en tête. Or, la crédibilité de l’UDC, en matière économique, est quasi nulle. On l’a vue zigzaguer face aux décisions de la Banque nationale. On la voit à la botte des importateurs qui refusent la baisse des prix malgré celle de l’euro. On l’entend s’adresser aux «petites gens»… du haut des rivages dorés du lac de Zurich. Les patrons de PME s’inquiètent des croisades de leur parti contre les étrangers… dont ils ont bien besoin.
Les grincements de ces contradictions finissent par s’entendre même dans le vacarme de la fanfare nationaliste. Le frère français de l’UDC, le Front national, a connu aussi de tels dilemmes.
L’inimitable Le Pen s’adressait à «la France d’en bas» tout en brassant les millions hérités de vieilles dames dans son château de Saint-Cloud: c’était le cap à droite toute. En économie aussi. Sa fille Marine a repris la barre et changé la route. Fidèle aux antiennes nationalistes et xénophobes mais soudain avec des accents de gauche! Diatribes contre les banques, les superriches, les inégalités sociales… Et cela marche: la cote du FN dans les sondages est plus haute qu’au temps du père.
Phénomène européen: un modèle de populisme social – à l’extrême droite et à l’extrême gauche – se dessine: nationaliste, antieuropéen, anti-immigrés… mais aussi, sinon anticapitaliste, dressé contre les oligarchies, contre la classe dominante. Ces tendances se retrouvent à des degrés divers dans certains pays de l’Est, en Grande-Bretagne, en Allemagne de l’Est, et même en Scandinavie.
L’UDC va-t-elle suivre ce cap? C’est peu probable. Mais son ancrage pseudo-libéral ne lui assure plus le succès d’antan. Alors comment tentera-t-elle de rebondir? En restant accrochée à ses sujets favoris? L’histoire apprend que l’obstination autiste, à la longue, mène à l’échec. Souvenonsnous des heurts et malheurs de James Schwarzenbach dans les années 70. Le drame, pour ce parti, c’est que dans les années Blocher, il n’a appris qu’à obéir. L’imagination n’est pas son fort. Qu’il médite encore un peu au Parlement. La Suisse n’a pas besoin de lui au gouvernement.
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