L'Hebdo;
2003-02-13 De Cro-Magnon à la saint-glinglin
Et Cro-Magnon inventa l'amour
Que je t'assomme avec ma grosse massue, que je te tire par les cheveux jusqu'à ma grotte pour te prendre sauvagement? Certes, les hommes ne se sont pas mis à déclamer des poèmes d'amour à peine debout sur leurs deux pattes arrière. Mais ils n'étaient pas aussi sauvages que nous le fantasmons. L'amour est le propre de l'homme et c'est bien nous, les Cro-Magnon au cerveau compliqué, qui l'avons inventé. La révolution de l'art, vers -35000, est sans doute aussi la naissance de l'amour: se mettre à peindre des animaux et des chasseurs sur les murs des grottes dénote habileté, souci de l'esthétique et sensibilité certaine, bref, un cerveau capable d'imagination et d'émotion, donc de sentiment amoureux. Il faut cependant attendre pour trouver un sentiment profond qui ne soit plus directement de l'instinct; Homo sapiens et son «cousin» Néandertal sont véritablement les premiers à accorder un grand soin à leurs morts, enterrant les femmes avec leurs bijoux, ce qui dénote une forme indéniable d'attachement. Si vous les aimez morts, c'est que vous les aimiez vivants...
La fameuse découverte de la position du missionnaire, après des millénaires de levrette, fait beaucoup rire les préhistoriens. Qui sont cependant incapables de dire qui le premier a eu l'idée de ne plus faire l'amour comme les animaux... En tous les cas, les femmes avaient une longueur d'avance en matière de sophistication, puisque, avant même que les outils n'aient atteint une certaine perfection, la femme avait inventé des moyens de se parer et de se parfumer. Tout comme l'art, la parure demande imagination et sensibilité, tout ce qu'il faut pour faire une gentille amoureuse...
Les Romains machos privés d'orgie
On les imagine entraînant leur petite copine dans des orgies grandioses, offrant comme cadeau de Saint-Valentin d'obéissantes esclaves sexuelles. Las, Rome n'est pas la débauchée imaginée. Le «Satiricon» de Pétrone et les films de Fellini décrivent ce que l'on rêve de faire, pas ce que l'on fait. On en bave, aux temps des Romains. Ils auraient célébré l'art d'aimer? Ovide, qui le pense aussi, décrit les moeurs sexuelles de son temps, plutôt libres, dans son «Art d'aimer» et se voit... exilé à vie.
La société est très militaire, très macho, très hypocrite. D'où des rapports amoureux et une sexualité dignes d'un corps de garde. D'ailleurs, le jeune époux ne déflore pas sa femme pendant la nuit de noces, il la sodomise, et cela dans la meilleure société. C'est que les Romains naissent avec la conviction qu'ils sont faits pour commander: au monde, aux femmes, aux esclaves. Ils sont amoureux, comme nous, souvent. Mais ils ne le disent pas, ne l'écrivent pas. L'amour est un grand danger. La société ne tient que parce que les gens restent maîtres d'eux-mêmes, qualité nécessaire si l'on veut pouvoir commander autrui, de sa femme à ses soldats.
Cette maîtrise de soi militaire impose de ne pas céder à ses sentiments, et dans une institution noble comme le mariage, il n'est pas question de tomber dans une atmosphère sentimentale. La passion, le coeur qui bat à la vision de la femme aimée, c'est bon pour les poètes. Même s'il existe un idéal du couple modèle, comme on le voit sur de nombreuses fresques, il n'est pas forcément question d'amour. Il est surtout question de perpétuer l'ordre social et la lignée en donnant de bons citoyens à la cité.
Amour courtois? Mon oeil!
Ah! L'amour plus fort que l'exil, plus fort que la mort, ah Tristan et Iseult, Héloïse et Abélard... Iseult séparée de Tristan qui gémit: «De ma mort, vous aurez une telle douleur, ajoutée à votre grande langueur, que jamais vous ne pourrez plus guérir...» Las. Comme souvent, les fantasmes plus que la réalité auront passé à la postérité. Au Moyen Age, la chair devient péché. Le christianisme vient donner un tour de vis supplémentaire au lourd couvercle qu'ont posé les derniers Romains sur le couple. Foin d'amour courtois et des déclarations enflammées de preux chevaliers sur leur blanc destrier. Tout cela n'est que littérature et fantasmes. Les troubadours ne couchaient pas. L'amour courtois imprègne légèrement les moeurs des classes supérieures, mais ne les bouleverse pas en profondeur. Le mot amor est même péjoratif dès le XIIe siècle. C'est l'une des différences considérables entre l'amour au Moyen Age et l'amour aujourd'hui: on fait alors la distinction entre amor, qui indiquait la passion sauvage, violente et condamnable, et caritas, le bon, le bel amour au sens proprement chrétien.
C'est à ce moment que la sexualité devient responsable de tous les maux et le plaisir hautement blâmable. La violence guerrière propre à l'époque cohabite dans la littérature avec l'exaltation de la féminité, de la chasteté et de la passion, mais rien de courtois dans les relations amoureuses. L'Eglise réussit parfaitement à culpabiliser sexualité et sentiments. Il n'est pas bon de prendre du plaisir ni de se laisser aller à sa sensibilité.
Et puis avec la Renaissance, aux XVe et XVIe siècles, une petite mais scandaleuse revendication se fait jour au fond des campagnes: et si l'on pouvait aussi aimer celui ou celle avec qui l'on est marié?
Casanova libertin pour la bonne cause
Hélas, ladite Renaissance ne fut pas à proprement parler celle de l'amour. De 1500 à 1789, l'Eglise et l'Etat collaborent pour imposer un ordre moral sans égal, tout en laissant les Don Juan, Casanova et autre marquis peu divins en profiter en coulisses. On s'habille jusqu'au col pour se mettre au lit. La Réforme et la Contre-Réforme vont tout mettre en oeuvre pour réprimer l'amour et la sexualité. La virginité est exaltée et considérée comme supérieure au mariage.
A Naples, au XVIIe siècle, ceux qui embrassent publiquement une femme mariée sont condamnés à mort. Roméo et Juliette meurent de leur amour impossible, Bérénice se sacrifie au nom d'intérêts supérieurs. C'est donc dans les campagnes que s'esquisse une autre et discrète renaissance, celle du mariage d'amour. Car l'amour se vit de manière totalement différente, que l'on appartienne à la classe populaire ou aristocratique. Chez les riches, la jeune fille est une pièce de bétail, vendue sur le marché conjugal dès ses quinze ans, sans avoir son mot à dire. Au milieu du XVIIe siècle, on établit même une table des mariages qui fixe le parti à épouser: selon le montant de la dot, on a droit à un marchand, un commis, ou un marquis. En 1730, Silvia, le personnage de Marivaux dans «Le jeu de l'amour et du hasard», proteste contre ce mariage qui méprise les sentiments, mais sa revendication n'a aucun écho.
Les pauvres, par contre, comme ils ne possèdent rien, se marient après avoir fait des économies et donc commencent à choisir leur partenaire selon des critères affectifs. Les paysans inaugurent le mariage d'amour! Et les classes supérieures les suivent lentement. D'où des conflits entre générations de plus en plus fréquents, les enfants voulant avoir le droit de se marier librement et de vivre leur amour dans le mariage. D'où, aussi, dès le XVIe siècle, une réaction libertine de l'élite contre les réformes rigoristes. On passe lentement d'un libertinage caché à un libertinage revendiqué, qui devient carrément une mode au XVIIIe siècle, mode incarnée par Casanova, personnage bien réel. Don Juan en sera la théorisation, Sade le délire maximaliste. Jusqu'à ce qu'à la Révolution, l'Eglise enseigne aux jeunes que les péchés de leurs pères libertins ont provoqué la catastrophe...
Ô langueurs romantiques!
Quel époque plus propice aux amoureux que celle des regards langoureux, des rêveries amoureuses sans fin? Enfin, ce sentiment amoureux si longtemps réprimé et dénigré devient la priorité. Un nouveau code amoureux naît, on en appelle aux élans du coeur, on fuit loin du corps vers un angélisme diaphane, on s'abandonne à des rêves d'amours éthérées. L'amant est une créature céleste, la jeune fille un ange de pureté. On est éperdu d'amour, les coeurs saignent, tout se joue sur une silhouette fugitive aperçue au détour d'un bosquet. Mais est-ce la réalité?
Ce sentimentalisme nouveau ne concerne qu'une élite culturelle et constitue surtout une forme d'exorcisme, la compensation par l'imaginaire d'un manque éprouvé dans la vie quotidienne. Le sentiment amoureux a été contenu durant tant de siècles qu'il sort difficilement d'une telle prison. On nage toujours en plein marché matrimonial. C'est le temps des oies blanches et des maisons closes: les bourgeois font l'amour avec leur femme tout habillée et vont au bordel pour assouvir leurs frustrations.
L'avènement de la reine Victoria en Angleterre provoque une vague de pruderie supplémentaire qui atteint toute l'Europe. Tout bascule vers 1860. L'anticléricalisme s'affirme et l'on invente le flirt, qui emprunte à l'ancien code romantique et concilie la virginité, la pudeur et le désir. On commence à admettre, voire à rechercher les sentiments et le plaisir au sein du couple, à s'appeler «chéri» entre époux. C'est la première révolution sexuelle des années 60, un siècle avant la nôtre.
Mai 68 version 69
Tout nu, des fleurs dans les cheveux, on fait tourner des joints, et les partenaires. Heaven's Gate? Le paradis sur terre? A priori, puisque depuis le début du XXe siècle, c'est la soif d'aimer qui prend sa revanche. Les cartes postales amoureuses fleurissent entre 1900 et 1939. Désormais, il faut aimer. On se convainc que si l'on ne connaît pas l'amour, la vie est gâchée. On passe petit à petit de l'idée qu'il faut aimer son mari ou sa femme, ce qui est déjà une révolution, à l'idée, autrefois scandaleuse, qu'il faut vivre ses amours quand ils surviennent. 1968 est l'apogée de cette idée.
Et comme les années 60 font disjoindre sexualité, mariage et amour, on en profite pour défricher une terre encore très vierge, celle de la sexualité. Et devenir très exigeant en la matière. On ne se marie plus sans avoir testé sa future, on rompt parce qu'on trouve l'autre nul au lit. L'amour idyllique cède la place à la sexualité d'une permissivité inégalée. Mais cette mystique du sexe a son revers. Le plaisir se transforme en terrorisme du plaisir, l'orgasme devient une obligation, le sentiment amoureux est nié, le mariage ridiculisé. On dit «je te désire» et non plus «je vous aime». «Erection, insurrection», clamait Raoul Vaneigem, ce qui signifiait que plus on faisait l'amour, plus on faisait la révolution, et que le Graal du sexe allait apporter bonheur et paix sur terre. Dans ce fanatisme pansexuel, on est persuadé que les sentiments ne sont que l'expression du désir. Il est interdit d'être jaloux, pathétique d'être amoureux. Mais bien sûr l'amour n'est pas mort de honte et le sentiment amoureux n'a eu de cesse de revenir par la petite porte. Même si cette dictature de l'interdit inversé n'a pas fini de faire sentir ses effets.
En goguette au bureau
Sachant que 90% des couples se forment sur le lieu de travail, tout laisse à penser que c'est au travail que se vivent les grandes émotions amoureuses contemporaines. La faute à pas de temps pour flirter ailleurs et au travail qui, s'il n'était que du travail, serait tellement ennuyeux. Si plus de 80% des hommes et des femmes disent avoir flirté avec leurs collègues, deux tiers des femmes contre 50% des hommes sont allés jusqu'à avoir des relations sexuelles sur le lieu de travail, indique un sondage du magazine «Playboy» de janvier.
Ce qui signifie soit que les hommes mentent, soit que les hommes sont de plus grands consommateurs de collègues à jupette que l'inverse. Quant à savoir si l'amour a quelque chose à voir avec ces parties de jambes en l'air... Il faut croire que oui, puisqu'une part non négligeable de ces échanges de bons procédés finit en échange d'anneaux à la mairie. Il faut croire que non, si l'on considère que leur chef était le partenaire préféré de 46% des femmes qui ont eu des relations sexuelles au bureau. Si c'est pas intéressé, ça.... Seuls 18% des hommes ont couché avec leur chef - cela prouve qu'il y a effectivement plus de chefs que de cheffes et que nos braves mâles ne sont pas intéressés au point de nier leurs préférences sexuelles pour favoriser leur avancement. Autre différence fondamentale: les femmes préfèrent faire l'amour sur un bureau, les hommes préfèrent un canapé ou une chaise. Quant au bureau du chef, il n'est pas prisé. Ah bon.
Je t'M je te SMS
L'amour au temps des SMS est comme les SMS, il veut tout, tout de suite et en même temps: l'amour fou mais la sécurité, la fidélité mais l'ouverture au monde, l'enfant mais la liberté absolue, la monogamie mais les vertiges du libertinage. Nous voulons l'amour en permanence, dans toute son intensité, sans ombre et sans nuage. Héritage de Mai 68, l'amour est survalorisé, le sexe est devenu notre nouvelle théologie, la liberté sexuelle pèse sur les ados et les Bridget Jones célibataires. Bref, nous avons très peur d'être romantiques. On peut faire l'amour sans procréer, procréer sans faire l'amour, faire l'amour sans être amoureux. Pourtant nous n'avons jamais eu autant envie de les réunir: un amour durable mais enflammé, voilà l'idéal très paradoxal de notre temps! Sans pour autant savoir plus que Cro-Magnon ce qu'être amoureux veut dire.
Alors pour oublier que la vie, l'amour et le sexe sont drôlement compliqués, on a inventé le SMS. Simplifions, écourtons, dit le SMS: «- Tm - M ossi - Kl1 o li? - Biz» (je t'aime - moi aussi calin au lit? - bisous, ndlr). «Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour», disait La Rochefoucauld, repris aujourd'hui par Vincent Cespedes, le philosophe énervé de «I loft you», dans un «Je t'aime» à paraître: «Il se peut que l'amour soit une idée, oui, une idée-force, une idée prescriptrice, une idée sculptée par des siècles d'intrigues et de littérature et qui s'impose aux jeunes couples, vêtu de la flanelle légère de l'évidence naturelle, alors qu'il n'y a certainement pas plus artificiel, plus travaillé, plus contre-nature que ce ramassis d'émotions que l'on condense en ce mensonge immémorial». Aïe! S'il avait raison? «Non, rien de rien, je ne regrette rien!» Joyeuse Saint-Valentin les amoureux!
I. F.
«La plus belle histoire de l'amour». Entretiens de Dominique Simonnet avec Jacques Le Goff, Mona Ozouf, Pascal Bruckner, etc. Seuil, 186 p.
«Je t'aime». De Vincent Cespedes. Flammarion, 480 p. Sortie le 3 mars.
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