Réaliste, le banquier privé Gaétan Bordier. «Aujourd’hui, les gens courent davantage le monde. Il y a moins de dîners que du temps de nos ancêtres, il n’y a plus d’apéro.» Bigre! Au fil des ans, les grandes familles genevoises subiraient-elles le sort des séries de livres dans les bibliothèques, «les premières étant reliées plein cuir, les suivantes en toile, les dernières emballées à l’aide d’une ficelle», pour reprendre l’image de l’historien Bernard Lescaze?
Au vrai, la globalisation n’a pas (encore) dilué ces noms qui traversent les siècles. Arrivés à Genève avant la Réforme, les Pictet, Naville ou Rilliet continuent à dérouler leur singulière destinée. Les Micheli, Turrettini et Lombard sont les derniers à incarner les protestants réfugiés italiens du XVIe siècle alors que les Sarasin, les Candolle et les Bordier perpétuent une immigration française de la même époque. Les Fatio, apparus quatre-vingts ans plus tard, précèdent les Aubert, les Boissier, les Ferrier et les Odier, alors que le XIXe siècle ouvre la voie aux Darier, Hentsch, autant de patronymes qui sont familiers aux Genevois. Qui, plus récemment au siècle dernier, assimilent les Firmenich à leurs illustres familles.
Le Genevois bien éduqué. Que ce soit à l’occasion du 1er Août, de la fête de l’Escalade ou pour célébrer plusieurs siècles de bourgeoisie, ces familles aiment à se retrouver. En cercles fermés, bien sûr, mais aussi les unes avec les autres, pour signifier leur attachement collectif à une cité qui, à leurs yeux, est encore et toujours celle de Calvin, même si les catholiques y sont majoritaires depuis quelque 150 ans. Certes, l’endogamie n’est plus vraiment à la mode, la fréquentation du collège de Calvin qui opère une sélection culturelle et sociale n’est plus systématique dans les nouvelles générations. Mais au-delà des rivalités et des circonstances, une certaine forme de solidarité perdure autour de quelques principes et valeurs. Le calvinisme demeure le socle de toutes ces valeurs.
Dans la biographie qu’il brosse du révolutionnaire Jean Janot (1754-1820), Ami Bordier considère que «l’ambition est honorable et légitime, qui consiste à vouloir s’élever, soi et les siens, vers un meilleur social». Son portrait du Genevois vaut un arrêt sur image: «Tel qu’il est éduqué, il travaille, réussit et grandit moralement à chaque génération, se procurant la noble satisfaction de laisser après lui une progéniture laborieuse, énergique et simple, laquelle bénéficie d’un développement plus grand, tant dans son bien-être matériel que dans son domaine intellectuel.»
Indépendance chérie. Les familles genevoises ont aussi en commun une volonté farouche d’indépendance. Qu’elles soient ou non distinguées, les «grandes gueules» de la ville-canton qui exaspèrent tant les Vaudois ont gardé dans leurs gènes quatre siècles de lutte contre des voisins toujours considérés comme des envahisseurs, même quand ils viennent à leur secours. D’où un talent pour la diplomatie. «Les Genevois ont appris à jouer les Bernois contre les ducs de Savoie, ces derniers contre Louis XIV, celui-ci contre les Bernois», relève l’historien Olivier Fatio dont le grand-père Guillaume a été l’un des artisans de l’installation de la Société des Nations (SDN) en 1919, l’ancêtre de l’ONU.
Contrairement aux conseillers d’Etat de l’époque qui ne parlaient pas anglais, Guillaume maîtrisait la langue du nouveau monde qu’il avait largement pratiquée lors d’un apprentissage dans la banque à New York en 1880. Cet atout a sans doute été déterminant dans la réussite de son entreprise.
Qui plus est, une certaine fascination de l’univers anglo-saxon est une autre caractéristique des grandes familles genevoises. Ce n’est pas seulement pour elles l’occasion de se démarquer de la monarchie républicaine française, envers laquelle elles éprouvent des sentiments complexes d’amour-haine, mais c’est aussi une démarche naturelle. Le business, c’est l’affaire des Etats-Unis et les Genevois qui en ont les moyens ne manqueront pas de parfaire leurs connaissances à la Harvard Business School. Au tout début du XIXe siècle, la Bibliothèque britannique, journal mensuel des sciences et des arts édité par Marc-Auguste Pictet, son frère Charles et Frédéric-Guillaume Maurice illustre bien ce penchant pour ce qui nous vient d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique.
L’essentiel. Mais l’affaire des fonds juifs en déshérence en 1996 et les coups fourrés d’UBS aux Etats-Unis dix ans plus tard ont quelque peu indisposé l’Oncle Sam qui l’a fait savoir à ses petits-neveux genevois, du coup un peu moins sous le charme. Cette nouvelle donne ne va cependant pas empêcher les grandes familles de continuer à exister. A l’image des Naville, Bordier et Turrettini (lire pages suivantes) dont le souci de la mémoire familiale est une garantie pour l’avenir. Les futures familles à faire date? Les Picciotto, les Bertarelli? S’ils ne se noient pas dans l’envoûtant océan du dérisoire, l’Histoire s’en souviendra peut-être. Les Naville, leurs rendez-vous avec l'Histoire
PIONNIERS. Depuis un demi-millénaire, la famille Naville laisse son empreinte, plus ou moins discrète, dans la politique, la science et la philosophie.
Avoir plus de 500 ans d’histoire – et quelle histoire! – dans la Cité de Calvin sans avoir connu en son sein un seul banquier privé genevois, c’est sans doute l’un des traits les plus étonnants de la famille Naville. Il faut aller à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle pour dénicher l’un des rares banquiers de la famille, Pyrame-Frédéric, président de la Banque impériale ottomane, émigré dans la capitale française pour s’éloigner le plus possible des radicaux genevois emmenés par le turbulent James Fazy. La passion pour la banque ne fera d’ailleurs pas long feu. Son fils Arnold-Adrien se passionnera davantage pour la littérature, se liant d’amitié avec André Gide et cofondant la Nouvelle Revue Française (NRF). La finance, ce n’est donc pas la tasse de thé des Naville.
Lors des mémorables festivités célébrant les cinq siècles de l’accession de la famille à la bourgeoisie genevoise en 1506, Christine Magistretti-Naville se souvient avoir visité de somptueux domaines, des Bougeries à Hauterive, en passant par l’Hôtel Buisson, rue Calvin, ou les demeures sises à Vernier ou à Villette, qui ont tous été cédés à des tiers! Même la célèbre chaîne des librairies Naville & Cie SA, développée par Jacques-Lucien dans la première moitié du siècle passé, ne compte désormais plus aucun membre familial dans son conseil d’administration.
Sur la paille la famille Naville? Bien sûr que non! Au cours des siècles, la gent masculine a eu la sagesse d’épouser maintes jeunes femmes fortunées qui ont singulièrement contribué à enrichir le patrimoine familial. Comme le souligne Jean de Senarclens dans son livre Drapiers, magistrats, savants (Editions Slatkine), «qu’il s’agisse d’immeubles d’habitation, de centres d’activité commerciale en ville, ou de domaines à la campagne ils représentent autant de témoins de la réussite professionnelle et financière de leurs propriétaires». Il n’empêche que ces richesses matérielles n’ont souvent été qu’un moyen de développer d’autres richesses plus subtiles, intellectuelles, scientifiques, sociales ou spirituelles. Premier membre de la famille à ne pas se vouer au commerce, Isaac-Louis Naville (1748-1801) a sans doute ouvert la voie.
Rencontres historiques. «Il y a aujourd’hui des porteurs du nom. J’espère que ces derniers resteront des porteurs de la tradition.» Jean-Frédéric, conseiller d’entreprise à Genève et aussi président de la Fondation Naville, résume ainsi l’ambition familiale: laisser une empreinte dans l’Histoire, mais le faire sans ostentation, avec une retenue toute calviniste, presque par hasard. Comme le hasard de cette rencontre avec Bonaparte, un soir de 1800. Le jeune Jean-Edouard est assoupi dans une maison où l’état-major discute avec le futur empereur de son projet de traversée des Alpes. Un lieutenant surprend le garçon. A-t-il tout entendu, va-t-il trahir le secret de la discussion? Finalement, Napoléon Bonaparte estime qu’il n’y a aucun danger et laisse le jeune Naville, qui a tout entendu, finir son somme.
Autre rencontre historique, celle d’Eugène-Albéric avec le capitaine Dreyfus, faussement suspecté d’avoir transmis aux Allemands des secrets militaires et condamné à la déportation. Dans le Journal de Genève, Eugène-Albéric défend ardemment Dreyfus qu’il accueillera chez lui à Cologny (GE) juste après sa réhabilitation. Enfin, la rencontre entre Pierre-Louis Pyrame et Trotski, en 1927 à Moscou, vaut le détour. Pierre Naville, militant actif, adhère aux Jeunesses du Parti communiste français en 1926. La fréquentation et le soutien de Léon Trotski rejeté par le PC soviétique vont l’inciter à rejoindre la quatrième Internationale jusqu’à la Mobilisation générale de 1939. Auparavant, ami d’Aragon, de Breton et d’Eluard, il a été l’une des chevilles ouvrières du mouvement surréaliste.
Victimes de la Révolution. Confetti rouge dans une marée blanche, Pierre ne reflète guère les opinions politiques dominantes de la famille, très engagée dans les différents conseils de la République genevoise dès le XVIIIe siècle. Enrichis par les mariages et les affaires, ses principaux membres cherchent surtout à défendre leurs privilèges dans ce «laboratoire des révolutions européennes» qu’est devenue Genève. Comme le relève l’historien Olivier Fatio, François-André Naville sera «l’une des plus illustres victimes de ce processus violent». Il est exécuté le 2 août 1794 après avoir été condamné par un tribunal révolutionnaire, devant lequel il a tenu à se présenter alors que l’occasion de s’échapper lui avait été offerte. Il meurt lentement faute d’avoir été tué proprement par un peloton d’exécution maladroit.
François laisse derrière lui sa femme Anne-Renée de Gallatin et ses quatre enfants. Comme les Gallatin, les familles genevoises Gautier, Lullin, Rilliet, Sarasin, Turrettini, Micheli, notamment, ont été un jour ou l’autre liées aux Naville. Autant d’alliances qui renforcent l’ancrage de ces derniers dans Genève. Mais, au-delà des relations et des rencontres guidées par le destin ou la providence, comme l’on voudra, l’histoire retient les actes avant-gardistes d’une famille qui, au cours des deux derniers siècles, s’est singularisée à maintes occasions.
Réformes. En politique, le philosophe Jules-Ernest Naville a beau être conservateur, il n’est pas allergique aux réformes. Le 22 août 1864 une fusillade entre libéraux et radicaux, à la suite d’une élection contestée, fait cinq morts. Aux yeux de Jules-Ernest, le système électoral doit être réformé. Il propose alors l’introduction d’un nouveau mode de scrutin, le système de représentation proportionnelle qui donne à chaque parti un nombre de représentants correspondant aux voix qu’il a récoltées. Ce système sera ensuite adopté à l’échelle planétaire.
La diplomatie, au carrefour de l’Histoire, est aussi un terrain de prédilection pour les Naville. Consul de Suisse à Paris durant la Seconde Guerre mondiale, René va jouer un rôle majeur aux côtés de l’ambassadeur de Suède pour éviter que la Ville lumière ne soit détruite par les nazis. Plus insolite, son épouse et lui-même vont adopter l’enfant d’une princesse ottomane en exil morte en couches, qu’un eunuque aura déposé à l’entrée de la résidence de l’ambassade de Suisse en France.
L’esprit scientifique. Pionniers, les Naville le sont également dans le domaine scientifique. En 1887, Henri-Adrien publie un ouvrage de référence visant à classifier les sciences selon un ordre logique. Edouard-André se singularise comme naturaliste passionné et renommé. Quant à Henri-Edouard, il «demeure sans aucun doute un des grands savants de l’égyptologie, toujours très reconnu par les spécialistes», selon Corinne Eggly-Naville. De 1883 à 1914, Henri-Edouard a passé chaque hiver sur le terrain à diriger les fouilles avant de les étudier chaque été dans sa bibliothèque genevoise. «Mon arrière-grand-père a dépensé tout ce qu’il pouvait dans ses recherches», observe Jean-Frédéric Naville. Ici encore, l’argent sert à nourrir des passions.
En plus de ses activités scientifiques, Henri-Edouard s’est aussi préoccupé de problèmes humanitaires, prenant ainsi une part active au secours de l’Arménie après les persécutions dont ce peuple a été victime à la fin du XIXe siècle. Membre du CICR pendant plus de vingt ans, il en a été le président ad interim, remplaçant Gustave Ador appelé au Conseil fédéral. C’est cependant Marcel-Alfred qui aura marqué le plus la mémoire de l’organisation internationale qu’il préside de 1969 à 1973. «Homme plein de charme et de tact, il a ouvert le CICR à l’Europe de l’Est et à la Chine, ainsi qu’au monde arabe et à l’Afrique», souligne Jean-Frédéric Naville qui ne cache pas une grande admiration pour son père. Un homme de lettres qui a su mettre sa culture historique, philosophique et littéraire au service de l’humanitaire.
Le rôle des femmes. «La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.» Ce qui reste, finalement, c’est l’homme avec son authentique et une rare dimension humaine. Chez les Naville, cette dimension a bien sûr été incarnée par certains membres masculins tels que François Marc-Louis (1784-1846), pasteur, éducateur, psychologue et fondateur de l’Institut de Vernier très renommé à l’époque. Mais les femmes, qui hélas n’ont pas eu l’honneur de véhiculer le nom, laissent aussi de profondes traces. Ainsi Gabrielle (1852-1913), fille de Jacques-Adrien, consacre sa vie à la protection de l’enfance et au patronage d’orphelins arméniens immigrés en Suisse. Emilie de Morsier-Naville (1843-1896), petite fille de François-Marc-Louis, milite à Paris pour la paix et le désarmement avant de s’engager plus tard pour l’abolition de la prostitution et le rapprochement des hommes et des femmes de nationalités et de religions différentes. Aujourd’hui, Christine Magistretti-Naville représente la branche zurichoise de la famille. Son arrière-grand-père, qui a quitté Genève pour Zurich, a fait partie de ces pionniers de l’industrialisation de la Suisse, notamment en ayant été l’un des trois fondateurs d’Alusuisse. Coprésidente du Business and Professional Women’s Club, elle ne ménage pas ses efforts pour encourager les femmes à s’affirmer dans le monde des affaires. De son côté, Danielle Maurice-Naville a suivi les passions de son ancêtre François Marc-Louis en travaillant aux côtés de Jean Piaget. Ainsi, certains Naville continuent discrètement à faire évoluer les consciences. Peut-être ont-ils en mémoire les recommandations d’Edouard à ses fils (valables aussi pour les filles!): «Je leur demande de se souvenir que la vie de ceux dont ils portent le nom a été avant tout une vie de devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers la patrie.»
Retrouvez l'arbre généalogique complet et des photos de la famille Naville (vingt générations) dans L'Hebdo "Spécial Genève" du 5 novembre. «PROTESTANT, UN NOM DE GUERRE»
En matière de religion, le pasteur et philosophe François-Marc-Louis Naville tient au milieu du XIXe siècle des propos qui, aujourd’hui encore, secouent certains membres de la famille: «Nommer les romains simplement catholiques de la part des membres des Eglises séparées de Rome, c’est une sottise, puisque c’est la désigner par un nom qui semble leur accorder qu’ils forment à eux seuls l’Eglise universelle. Les appeler papistes, c’est une intolérance injurieuse en opposition avec la charité. En les appelant catholiques romains, je satisfais par le premier de ces termes à la charité chrétienne, et par le second je maintiens mes droits contre l’usurpation de l’Eglise romaine.
«J’ai en aversion le titre de protestants: c’est un nom de guerre, c’est un nom qui n’exprime qu’une négation et un mensonge puisque les Protestants forment plusieurs Eglises différentes. (…) C’est véritablement le génie de la discorde (…) à garder le titre Protestants au lieu de s’approprier celui de réformés ou d’évangéliques qui auraient répondu à une idée honorable.» Les Bordier banquiers privés et les autres
TRADITION. Des trois branches de la famille Bordier, celle qui incarne la banque est la plus visible et la plus attachée aux rites destinés à entretenir la mémoire collective.
Les 11 ou 12 décembre de chaque année, une bonne cinquantaine de membres de la famille Bordier, répondant à une centaine d’invitations, ont coutume de se rencontrer. En 2008, les retrouvailles se sont déroulées au Cercle de la Terrasse en la Vieille-Ville. Une date mythique pour tous les Genevois. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, selon le calendrier julien, ces derniers ont vaincu les troupes du duc de Savoie Charles-Emmanuel 1er. La fameuse Escalade, célébrée tous les ans, évoque la tentative d’escalade par les Savoyards des murailles de la ville au moyen d’échelles. Que les Bordier aient choisi cette date pour sceller leur unité n’est donc pas le fait du hasard.
Durant ces rencontres ne sont invitées, en dehors des membres de l’auguste famille, que les personnes sur le point d’y entrer. C’est une manière très pratique de présenter à la communauté le ou la futur(e) marié(e). La plus jeune des personnes présentes, qui doit avoir au moins 12 ans, fait l’éloge des morts tombés en défendant Genève et cite leurs noms.
«CHEZ LES BORDIER, ON NE MENT PAS. NON POUR PLAIRE À DIEU MAIS PARCE QUE C’EST UNE VALEUR FAMILIALE.» Gaétan Bordier
Dieu n’est plus au centre. C’est par amour de la sainte Réformation et aussi pour éviter les bûchers que l’ancêtre Guillaume Bordier fuit, en compagnie de son épouse, son petit village de l’Orléanais. Pour Londres, puis Genève où ce marchand de toiles acquiert la bourgeoisie le 30 avril 1571. Si au cours des siècles la religion protestante a été le ciment des Bordier, il en va tout autrement de nos jours. Comme le constate avec franchise et réalisme Gaétan, associé de la banque privée genevoise Bordier & Cie, «la notion de Dieu n’est plus très forte dans la famille». Ce qui n’empêche pas cette dernière de rester fidèle à des valeurs morales. «Chez les Bordier, on ne ment pas. Non pour plaire à Dieu mais parce que c’est une valeur familiale.» De la tradition calviniste, la nouvelle génération semble avoir gardé l’essentiel: «l’individualisme, l’esprit d’initiative, la ténacité et la foi agissante», selon les termes mêmes d’Ami, à l’origine de l’épanouissement de la maison de banque à la fin du XIXe siècle.
Une certaine idée de la banque. Contrairement aux Naville qui ne manquent pas l’occasion de souligner l’inexistence de banquiers genevois dans leur arbre généalogique, les Bordier ne cachent pas leur fierté d’avoir développé une institution financière encore bien vivace au 16 de la rue de Hollande. La branche des banquiers, qui organise le rendez-vous annuel de l’Escalade, semble d’ailleurs relativement éloignée de toute une partie de la famille à laquelle appartient notamment Alain Bordier, responsable d’un bureau de gérance de biens immobiliers à Genève.
Pour comprendre l’état d’esprit d’un banquier privé, à tout le moins au siècle passé, rien ne vaut la lecture des messages qu'Ami envoie à ses fils en août 1914. La Grande Guerre vient d'éclater. La Banque nationale suisse décrète un moratoire sur le remboursement des effets pour éviter de voir ses caisses se vider. Ami écrit: «Tu vois nos soucis, non pour moi et pour les miens, mais pour nos clients, qui sont nos amis dans l'embarras. Je viens de passer la plus vilaine quinzaine de ma vie, avec quinze nuits blanches, et il en est de même pour tous mes collègues de l'Union.» Il s'agit en l'occurrence de l'Union financière, alors dirigée par Albert Turrettini membre d'une autre célèbre famille genevoise (lire page XIV). Ami y adhère, tout en passant du métier d'agent de change à celui d'authentique banquier.
Poil à gratter. Ce souci de la clientèle n'a apparemment pas été perçu par tout le monde. Antoine et Michel Bordier, respectivement ex-réalisateur de la TSR et journaliste indépendant se souviennent avoir entendu leur grand-père Gustave et son épouse Danielle Peronne maugréer contre la banque Bordier à qui ils avaient confié leur argent alors qu'ils séjournaient à Marseille. De retour à Genève après la Deuxième Guerre mondiale, ils eurent la mauvaise surprise de constater que leur magot avait singulièrement fondu. Conséquence de la crise économique et financière qui n'a pas épargné les banques suisses dans les années 30, d'une gestion hasardeuse des fonds, des deux à la fois? Impossible à déterminer. Mais la rancœur s'est transmise à Jean, fils de Gustave, qui ayant lui aussi vécu à Marseille puis en Belgique ne s'est par ailleurs jamais vraiment senti accueilli par sa parenté genevoise. Aujourd'hui, Antoine et Michel continuent à garder une certaine distance en regard d'un monde bancaire genevois qui n'est assurément pas le leur. Dans la branche des banquiers privés, précisément, la transmission du flambeau de père en fils semble le fait d'une immuable tradition. Pourtant Edmond, membre de la troisième génération, sera le dernier à devenir associé par allégeance. «Je suis entré chez Bordier & Cie pour obéir à mon père, mais j'aurais souhaité m'occuper d'Art et d'Antiquités», lit-on de sa bouche dans un ouvrage édité par la banque. Ce que confirme André, de la quatrième génération: «Edmond était un grand théoricien, avec un caractère absolument adorable, mais il n'était pas fait pour être banquier.»
Aujourd'hui, les nouveaux associés choisissent leur métier en toute connaissance de cause. «On nous donne des outils pour travailler. Quand on part, on les laisse derrière soi», résume Gaétan. Entre deux générations se glisse désormais un associé extérieur. La transmission ne se fait plus automatiquement de père en fils. Il est fortement conseillé que chacun fasse d'abord ses preuves à l'extérieur de l'établissement.
L'appel des sommets. Dans la famille Bordier, un ex-associé prend de la hauteur, dans tous les sens du terme. Pierre, passionné de montagne et membre du Club alpin suisse, fait un don qui permettra la construction d'une cabane au-dessus de Saint-Nicolas (VS), inaugurée le 11 septembre 1927. Pour lui, cette cabane est une occasion de marquer un temps d'arrêt «dans l'agitation de la vie actuelle», d'un retour aux sources, d'une quête dans l'invisible et l'essentiel. Plus de 80 ans après, la cabane récemment rénovée n'a jamais été aussi nécessaire.
«EDMOND ÉTAIT UN GRAND THÉORICIEN, AVEC UN CARACTÈRE ADORABLE, MAIS IL N'ÉTAIT PAS FAIT POUR ÊTRE BANQUIER.» André Bordier
Retrouvez l'arbre généalogique et des photos de la famille Bordier dans L'Hebdo "Spécial Genève" du 5 novembre. AU CŒUR D’UN SCANDALE
Alors membre du comité de l’Association des banquiers privés suisses, Philippe Bordier se souvient d’une fameuse assemblée de cette dernière, en juin 1977, à Zurich. Un scandale financier, l’affaire Chiasso, vient d’éclater. Fritz Leutwyler, président du directoire de la BNS, est présent. «Nous étions tous d’accord: il faut faire quelque chose! Et là, en pleine nuit, nous avons jeté les bases de ce qui deviendrait la Convention relative à l’obligation de diligence des banques. Il s’agissait de définir une ligne de conduite qui soit désormais respectée par tous.» Les Turrettini, bâtisseurs de Genève
RÉFORMÉS ITALIENS. Les Turrettini ont laissé leur empreinte très libérale dans la Genève industrielle, financière et politique.
 Le quai Turrettini à Genève. C’est aujourd’hui la première référence tangible d’un homme qui aura singulièrement contribué à la transformation de sa ville. Comme le relève une brochure éditée en 1939, «Théodore Turrettini (1845-1916) inaugure une ère d’essor industriel en résolvant d’un seul coup trois problèmes vitaux: il régularise le niveau du lac, mettant ainsi fin à une querelle séculaire entre cantons riverains; il capte la puissance du Rhône et construit les usines de force motrice dont la puissance alimente les fabriques et les ateliers; il transporte la force motrice à domicile d’abord par l’eau sous pression puis par électricité». Egalement directeur de l’ex-Société genevoise d’instruments de physique, la fameuse SIP, l’ingénieur Théodore Turrettini donne des avis qui n’ont rien perdu de leur actualité. Aux objections d’un de ses collègues qui lui reprochait de n’avoir pas fait procéder à une expertise destinée à fixer l’emplacement de l’usine de Chèvres, il déclare: «Avec ce système des expertises, l’on n’arrive jamais à une solution . (…) Quand on veut marcher et arriver à une solution, il faut prendre ses responsabilités et savoir courir des risques.» Voilà un sujet de méditation pour le monde politique genevois. Le 8 rue de l’Hôtel-de-Ville. C’est l’autre référence, immobilière cette fois, de la famille. Accueillant aujourd’hui Jean et sa famille, la maison est occupée par les Turrettini depuis 1620, passant d’une branche à l’autre au cours des siècles. Pour entretenir la mémoire dans les esprits, et pas seulement dans les pierres, la branche cadette se rassemble régulièrement depuis une vingtaine d’années. «Rien n’est jamais acquis», reconnaît l’avocat genevois Maurice Turrettini, qui appartient à l’étude Poncet, Turrettini, Amaudruz & Associés.
Aux origines. Parmi les ancêtres, François, Francesco dans sa langue maternelle, reste la première mémoire familiale. Poursuivi par l’évêque de Rimini parti jusqu’à Lucques pour chasser les hérétiques, il a tout juste le temps de s’enfuir avec deux balles de soie, pour les affaires, et la Bible sous le bras, pour approfondir sa foi. Finalement installé à Genève en 1592 après un petit périple européen, il ne manque pas de s’associer à d’autres réformés d’Italie, les Micheli, Diodati, Balbini et Burlamachi. Comme ces familles, François va investir sa fortune accumulée dans l’immobilier. Il acquiert de nombreux terrains agricoles dans les communes de Satigny et de Saconnex. C’est lui qui est à l’origine de la maison rue de l’Hôtel-de-Ville.
Au cours des siècles, les relations des Turrettini avec les autres familles ont été à la fois les pires et les meilleures. Côté sombre, il y a l’assassinat de Daniel Turrettini en 1684, à l’âge de 42 ans, dans les bois du domaine de son père Jean, à Satigny. L’assassin, un Lullin, reprochait à Daniel d’avoir tué son chien, par mégarde. Passant en justice, il fut acquitté. Ce qui a fait dire à la sœur de la victime: «On ne peut rien faire contre un Lullin ou un Pictet dans la République; ils tiennent tout.» Tout cela n’empêche pas les plus belles transactions immobilières entre familles. Ainsi, construit par un Lullin, le château de Choully a été vendu aux Marignac avant d’être cédé à Albert Turrettini il y a près de quarante ans.
Avec Bordier. Côté lumière, à noter la fructueuse rencontre entre Albert Turrettini et Ami Bordier. Au seuil du XXe siècle, Albert Turrettini qui est sur le point de quitter Genève pour aller prendre la direction de la Banque de Paris et des Pays-Bas laisse entendre à Ami Bordier qu’il le proposerait volontiers comme son successeur à la direction de l’Union financière (lire en page X). A condition toutefois que la maison d’Ami Bordier se retire de la Société des agents de change. L’offre est acceptée. Albert Turrettini aura donc singulièrement contribué à l’entrée des Bordier dans le métier de la banque à part entière. Aujourd’hui, une partie de la famille est restée active dans le monde de la finance: Henri et Charles sont associés à la société de Pury Pictet & Turrettini, active dans la gestion de fortune.
Diplomatie. Les Turrettini ne se sont pas seulement distingués dans l’industrie et la finance mais aussi dans la diplomatie, principalement au XVIIIe siècle. Gédéon participe aux négociations qui aboutissent en 1754 au Traité de Turin par lequel les princes de Savoie reconnaissent pour la première fois l’indépendance de Genève. A la fin de sa vie, cet avocat et philosophe, membre du Conseil des Deux Cents, se voit confier des missions fort délicates auprès des cantons suisses desquels Genève souhaite se rapprocher. Gédéon fait chou blanc mais l’avenir lui donnera finalement raison. Son fils Albert reprend très jeune le flambeau de la diplomatie. Quant à Bernard, dernier ambassadeur de la famille, il a notamment été observateur auprès des Nations Unies à New York. De nos jours, les Turrettini qui ne sont plus directement impliqués dans la vie politique de la cité n’ont rien perdu de leur esprit libéral.
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