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NEUCHATEL
De la crise au rebond

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 01.02.2012 à 10:38

DÉPRIME. La faillite de Xamax crée la sinistrose. Tout semble aller mal dans ce canton. Mais si la politique cafouille, l’économie résiste bien. Et Neuchâtel a des atouts. A condition d’y croire.

C’est la sinistrose en pays neuchâtelois. En ce vendredi 27 janvier, L’Express plonge ses lecteurs dans la déprime. «Xamax en faillite, Chagaev en prison», titre-t-il. Parallèlement, le quotidien enquête sur les «promesses non tenues» de la raffinerie de Cressier, dont la très probable faillite coûtera 260 emplois à la région. Ce n’est pas tout: les semaines précédentes, le Conseil d’Etat s’est déchiré au sujet de la douloureuse réforme hospitalière et la marque Ebel a annoncé son départ pour Bienne. Quatre dossiers très différents, et autant de symboles cantonaux qui s’effondrent!

Ce même vendredi, il y a pourtant aussi de bonnes nouvelles. A Boudry par exemple, où le vice-président de la multinationale américaine Celgene Michael Morrissey reçoit L’Hebdo un grand sourire aux lèvres. Cette entreprise, encore inconnue en 2005 dans le canton, y a créé près de 500 emplois et elle y a investi quelque 180 millions de francs. Elle fabrique plusieurs médicaments très demandés, dont le Revlimid contre le cancer du sang, qui a généré à lui seul un chiffre d’affaires d’environ trois milliards de francs l’an dernier.

Un PIB robuste. «Il faut relativiser ce que les Neuchâtelois ressentent comme une crise. Le positif domine. Notre entreprise est la preuve que le canton a su se diversifier, qu’il a pris le bon virage», assure-t-il. C’est un Anglo-Irlandais qui le dit!

Dans la discrétion la plus totale, l’économie tient plutôt bien le choc. Affichant un taux de croissance à deux chiffres, son horlogerie connaît des moments euphoriques. Plusieurs entreprises – les montres Châtelain et Cartier à La Chaux-de-Fonds, Panerai à Neuchâtel – investissent des dizaines de millions de francs dans de nouveaux bâtiments. En dix ans, cette branche a créé 3300 postes dans le canton, le plus horloger de Suisse. Autre signal très positif: la révision de la loi sur la fiscalité des personnes morales, faisant de Neuchâtel un canton performant, en tête même pour les holdings.

En ce début d’année 2012, Neuchâtel offre un visage très contrasté, bien à l’image des couleurs du Xamax: rouge comme la vie, noire comme la mort. Si l’on n’en croyait que les affaires qui défraient la chronique, on pourrait s’imaginer qu’il court à la catastrophe avec sa fiscalité très lourde pour les personnes physiques, son taux d’assistés sociaux élevé et son chômage conséquent.

Amour-propre. Aujourd’hui, Neuchâtel a surtout mal à son amour-propre. Xamax était la fierté du canton, lui qui avait battu les clubs les plus prestigieux, même le mythique Real de Madrid, en Coupe d’Europe. Mais au-delà des émotions générées par le sport, le monde neuchâtelois continue de tourner. Et le tableau n’est pas si sombre. «La situation est moins grave que lors de la crise des années 70 et 80», commente l’ancien conseiller d’Etat Pierre Dubois. Avec un PIB de 66 000 francs par habitant, Neuchâtel se classe aujourd’hui deuxième canton romand, derrière Genève, mais devant tous ses voisins. La preuve que sa vigueur industrielle produit beaucoup de valeur ajoutée.

 

«JE ME DEMANDE S’IL N’Y A PAS UN GROS DÉCALAGE ENTRE LA RÉALITÉ DES FAITS ET LEUR PERCEPTION.»
Marie-Thérèse Bonadonna, animatrice du Club 44 à La Chaux-de-Fonds

 

Le problème c’est que cette richesse ne reste pas toujours dans le canton. Trop de cadres habitent ailleurs. Il manque 10 000 contribuables au revenu imposable de 100 000 à 120 000 francs.

Divisé en quatre. «Neuchâtel est malade de son régionalisme et de son conservatisme», dit un politicien qui préfère rester anonyme. Et lorsque ces deux vieux démons se cumulent, le canton se retrouve divisé en quatre: une gauche des Montagnes et une gauche du Littoral, une droite du Haut et une droite du Bas.

C’est à un désespérant conservatisme que se heurte le grand argentier Jean Studer lorsqu’il veut faire sortir le canton de son «enfer fiscal». Sa réforme vise clairement les familles et la classe moyenne par une déduction totale des frais de garde, une baisse de la valeur locative et un taux maximal du barème ramené de 14,5 à 13,5%. Mais la gauche veut un rabais d’impôt plus favorable aux contribuables modestes et la droite un taux maximal de 12%. Bref, on risque d’oublier en route les classes moyennes, soit le cœur de la cible.

Quant au régionalisme, il semble plus fort que jamais. Le Haut et le Bas ne cessent de se chamailler, à l’heure pourtant où les enjeux dépassent de plus en plus les frontières cantonales. Le départ de l’Ecole d’ingénieurs du Locle pour Neuchâtel a encore creusé le clivage, même s’il a permis au canton d’accueillir la Haute Ecole Arc en sa capitale.

Polycentrique. Pour y remédier, le Conseil d’Etat a défini une vision claire, celle d’une agglomération polycentrique de 120 000 habitants intégrant les villes de Neuchâtel, de La Chauxde-Fonds et du Locle. Il veut réaliser un RER devant fédérer les esprits. Un investissement de 920 millions, dont 560 à charge du canton et des communes, sur lequel le souverain devra se prononcer en septembre prochain.

«Ce canton a du potentiel, à condition de faire les bons choix. Les Neuchâtelois sont à la croisée des chemins. Ils devront dire cette année encore s’ils partagent ou non la vision d’agglomération de leur Conseil d’Etat», déclare François Cherix, mandaté par le gouvernement pour promouvoir ce projet.

Même s’ils n’ont rien en commun, ces deux dossiers sont liés. Jamais le peuple n’acceptera les dépenses du premier si sa facture d’impôts n’est pas allégée. Les deux paris sont ouverts. Laurent Kurth (PS), conseiller communal à La Chaux-de-Fonds en charge de l’Economie et de l’Urbanisme, veut y croire. «Le clivage entre le Haut et le Bas est largement exagéré. Ce canton vit d’importantes transformations qui créent beaucoup d’incertitudes et de craintes suscitant des réflexes de repli, explique-t-il avant de résumer les enjeux. Nous avons en mains les clés de notre avenir ou de notre déclin pour les cinquante prochaines années.»

Tout espoir n’est pas perdu. Le Littoral et les Montagnes ont très vite repris le dialogue après le cuisant échec de la fusion de leurs deux entreprises de transports publics, les TN dans le Bas et les TRN dans le Haut. Chef des Finances à Neuchâtel après avoir été magistrat durant seize ans dans les Montagnes, Alain Ribaux y travaille avec Laurent Kurth dans leurs conseils d’administration respectifs. Tous deux font partie d’une nouvelle génération de politiciens capables de s’élever au-dessus d’un régionalisme étriqué.

«Cette fusion sera sous toit en 2013», promettent-ils. Elle devrait permettre des économies d’un à deux millions de francs au budget d’exploitation. C’est dans les têtes que le déclic devra se produire. Chaque jour, 22 000 automobi l istes empruntent le tunnel de la Vue-des-Alpes, avec des flux plus ou moins égaux dans les deux sens. «Je me demande s’il n’y a pas un gros décalage entre la réalité des faits et leur perception», suppose Marie-Thérèse Bonadonna. La dynamique animatrice du Club 44 à La Chaux-de-Fonds, domiciliée à Neuchâtel «pour des raisons de cœur, mais à contre-cœur», multiplie donc les navettes. Elle a d’ailleurs démarré plusieurs collaborations avec des institutions culturelles du Bas, avec le Centre Dürrenmatt par exemple. «Dans les faits, ce canton est déjà une agglomération», affirme-t-elle.

Barrière franchie. Cette barrière de la Vue-des-Alpes, l’économie l’a déjà franchie. «Aux yeux du monde économique, elle n’existe pas, ou très peu», estime Laurent Geninasca, coassocié du bureau Geninasca-Delefortrie. Celui qui fut jadis l’un des initiateurs d’Expo.02 a été nommé commissaire d’un grand concours d’architecture lancé par la Chambre neuchâteloise du commerce et de l’industrie (CNCI).

Géographiquement ce concours ne concerne que la ville de Neuchâtel, mais son rayonnement sera régional. Son but: l’aménagement des Jeunes Rives pour en faire une petite cité du savoir côtoyant une zone de loisirs, mais aussi la création d’un quartier au nord de la gare CFF pour y loger 8000 habitants dans un espace aujourd’hui boisé. Quelque 60 entreprises, dont une moitié du haut du canton, ont participé au financement du concours, dont le budget a pu être porté de 300 000 à 400 000 francs. «L’économie a compris que le développement de Neuchâtel est bon pour tout le canton», en conclut Pierre Hiltpold, directeur de la CNCI. Qui attend avec impatience les idées de ce concours, ayant enregistré plus de 250 inscriptions.

En fait, le problème du canton est avant tout un problème de leadership politique.

 

«NEUCHÂTEL EST MALADE DE SON RÉGIONALISME ET DE SON CONSERVATISME.»
Un politicien qui préfère rester anonyme

 

De l’avis unanime des observateurs, son Conseil d’Etat actuel est non seulement faible, mais aussi divisé, comme le montre le dossier hospitalier. Inimaginable voici quinze ou vingt ans, à l’époque des Francis Matthey, Jean Cavadini, Thierry Béguin et autres Pierre Dubois. A de rares exceptions près, les locataires du Château étaient aussi unis que les cinq doigts de la main. «On n’était pas du même bord, mais on cherchait le même port», raconte Pierre Dubois en citant Jacques Brel. Le gouvernement n’hésitait pas à se déplacer in corpore à Berne pour y défendre un dossier important dans le bureau d’un conseiller fédéral.

Lorsque Hans Hürlimann, en 1980, leur apprend sa volonté de ne creuser qu’un seul tunnel autoroutier sous Neuchâtel, les cinq conseillers d’Etat se lèvent et quittent son bureau séance tenante. «Ils nous ont couru après pour nous faire revenir», sourit encore Pierre Dubois. Neuchâtel a obtenu son double tube.

Courroux genevois. Ce lobbying a toujours été la force du canton, qui a fait élire neuf conseillers fédéraux malgré sa taille très modeste. Tout récemment, Neuchâtel, grâce surtout au chevronné Didier Berberat, conseiller aux Etats socialiste, a réussi à faire intégrer la réalisation de la H20 – route de contournement de La Chauxde-Fonds et du Locle – dans le message du Conseil fédéral relatif à l’extension du réseau autoroutier. Un beau succès que ce tronçon devisé à 900 millions de francs, qui comme le RER doit ouvrir l’axe Berne-Besançon.

Mais il a fallu le courroux des Genevois, très jaloux, pour en faire prendre conscience aux Neuchâtelois. C’est cette sinistrose ambiante que les élus politiques devront commencer par combattre.

Il s’agit d’oser, de reprendre confiance. Directeur du Théâtre du Passage, dont le nombre d’abonnés a passé de 800 à 2000 en dix ans, Robert Bouvier en appelle à plus d’engagement: «Je fais partie du jury de la fondation culturelle d’une banque qui attribue chaque année un prix de 120 000 francs. L’an dernier, nous n’avons reçu que quatre demandes.» Et si les Neuchâtelois se montraient plus ambitieux?


Le bas plus riche, le haut plus industrialisé

Entre le Haut et le Bas, c’est toujours la rivalité, mais dans les chiffres, leurs différences ne sont pas aussi criantes qu’on le croit. Les Montagnes (les districts de La Chaux-de-Fonds et du Locle) sont plus industrialisées, avec 52% des 33 000 emplois dans le secteur secondaire. Pour sa part, le Littoral est plus axé sur les services, qui offrent 70% des 47 000 emplois des districts de Neuchâtel et de Boudry. Le Bas affiche une plus grande capacité contributive, ses habitants versant chacun 4500 francs en moyenne au fisc cantonal, contre 3500 francs dans le Haut. Quant au chômage, il atteignait 4,7% au Locle en décembre dernier, 5% à Neuchâtel et 6% à La Chaux-de-Fonds.


Transrun

RER: Enfin le XXIe siècle!

Aller en train de Neuchâtel à La Chaux-de-Fonds, c’est se retrouver plongé au milieu du siècle dernier: une demi-heure pour parcourir 15 km, avec un pittoresque «rebroussement ferroviaire» à Chambrelien!

Très sympathique pour les touristes, mais indigne d’un canton au savoir-faire industriel parmi les plus compétitifs du monde.

Le Conseil d’Etat et les CFF veulent désormais relier ces deux villes en 14 minutes, de manière à tripler le nombre de passagers et le porter à 11 000 par jour à l’horizon 2020. C’est l’épine dorsale du Transrun – qui englobe aussi Le Locle – qui offrira des cadences au quart d’heure.

Le Transrun s’inscrit dans un projet de RER plus vaste, faisant enfin entrer le rail dans le XXIe siècle.

Ce pari sur l’avenir coûtera 920 millions, 560 millions pour le canton et les communes. Le peuple se prononcera le 23 septembre prochain.

 

Microcity

Cent cinquante nouveaux chercheurs

C’est un gigantesque chantier, qui doit faire de Neuchâtel «un pôle mondial des microtechnologies», comme se plaisent à le souligner le conseiller d’Etat Philippe Gnaegi et le président de l’EPFL Patrick Aebischer. A côté du Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM), le canton finance entièrement un bâtiment de 72 millions dans lequel l’EPFL ouvrira plusieurs nouvelles chaires. C’est dire que 150 nouveaux chercheurs débarqueront sur les bords du lac, en plus des 150 déjà employés dans les six laboratoires issus du rattachement de l’Institut de microtechnique de l’Université à l’EPFL en 2009.

Une magnifique carte de visite pour Neuchâtel, un acte de foi et un bel hommage posthume à Charles-Edouard Guillaume, né à Fleurier et Prix Nobel de physique en 1920, l’homme qui a inventé le matériau des ressorts spiraux pour les montres mécaniques.



Dossier 'Canton de Neuchâtel'
ARCHITECTURE. Geninasca Delefortrie: l’architecture en questions (30.11.2011)
INITIATIVE. Salaire minimum: vraie chance ou fausse bonne idée? (23.11.2011)
Technologie médicale. T-shirt «intelligent» pour maniacodépressifs (16.11.2011)
Spiritisme. Hannes Jacob, professeur ès médiumnité, Neuchâtel (19.10.2011)
Espace. Mars, un nouveau monde accessible (21.09.2011)
Immobilier. Neuchâtel: A boire et à manger (06.09.2011)
Emplois. Frontaliers : nos meilleurs ennemis (31.08.2011)
Agota Kristof. Mort d’une écrivaine hongroise (03.08.2011)
Spécial été 2011. Neuchâtel : Les p'tits coins de paradis (27.07.2011)
Les meilleures adresses. Les plus belles plages de Suisse romande (06.07.2011)
Exposition. L’ Est demeure toujours à l’est (06.07.2011)



Tags: Neuchâtel, crise, canton, Xamax,

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