Livre
L’appel de la forêt profonde

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 30.05.2012 à 17:13

Jil Silberstein signe avec «La terre est l’oreille de l’ours» un étonnant voyage initiatique en forêt.

Si le titre de ce volume étrange et beau est celui d’un poète, le texte qu’il annonce est celui d’un anthropologue, d’un écrivain et d’un marcheur infatigable. Signé Jil Silberstein, par ailleurs traducteur, essayiste, journaliste, libraire et éditeur, né à Paris en 1948 mais installé à Lausanne depuis de longues années, La terre est l’oreille de l’ours raconte comment un homme, la soixantaine venue, à la sauvagerie à peine dissimulée sous une délicieuse et sociable érudition, décide de faire connaissance avec la forêt.

Journal de quelques années entre 2005 et 2007, il s’écoute à trois voix: celle de l’approche concrète, quotidienne, de la forêt derrière la maison du narrateur, de son rythme saisonnier, de ses bruits, de la vie de ses animaux, de ses chemins, des espèces qui la peuplent, de ses cycles biologiques, de ses lumières, de la lutte acharnée entre arbres pour cette même lumière.

Celle du souvenir, ensuite, qui se remémore un long séjour auprès des Indiens du Canada, et qui tente de comprendre, dix ans après, ce qu’ils avaient voulu lui enseigner, en convoquant pour cela l’esprit des grands voyageurs, des curieux du monde ou des poètes chinois – Kerouac, François Cheng, Li Po, Jim Harrison, Guennadi Aïgui. De la mémoire de l’enfance, qui ne va pas sans une certaine appréhension au moment de franchir le seuil de l’obscurité du sous-bois – qui se cache derrière les arbres? Qui nous observe?

Celle de la douleur, enfin, discrète, humble, devant la maladie puis la mort de sa femme bienaimée. Monique, dite Mico, apparaît en pointillé, de simples traces joyeuses sur la neige, et puis un jour elle meurt. Au cœur de ces 480 pages de journal de bord, l’événement est court mais intense, fulgurant, et tient sur une page qui se consume au fur et à mesure qu’on la lit. Rapidement, la forêt reprend ses droits protecteurs, guérisseurs, mystificateurs; Jil Silberstein retourne se baigner dans le grand fleuve vert de la vie. Sans tristesse: tout – les feuilles, les oiseaux, le vent – lui parle de Mico.

«La terre est l’oreille de l’ours». De Jil Silberstein. Noir sur Blanc, 476 p.

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