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AMBIANCE Grandeur, par la dimension des bâtiments, et convivialité, par les formes, les couleurs et l'omniprésence de l'eau: le campus reflète la nature et la cité arabe.
Kaust

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Kaust, Arabie saoudite
De l'or noir à l'or gris

Par Philippe Le Bé - Mis en ligne le 27.09.2011 à 18:55

La seule université mixte d'Arabie saoudite veut attirer les meilleurs professeurs, étudiants et chercheurs de la planète, dans les sciences et les nouvelles technologies. Des collaborations sont en cours avec l'EPFL.

 

Jessica Bouwmeester avait l’intuition qu’un événement important allait se produire ce 16 avril 2011. Une nuit de pleine lune. En plongée dans la mer Rouge, au large de la King Abdullah University of Science and Technology (Kaust), cette doctorante d’origine vaudoise, seule étudiante suisse au sein de l’unique campus mixte d’Arabie saoudite, avait vu juste: après une heure trente d’attente, des milliers de petites boules roses étaient expulsées des récifs coralliens qu’elle observait depuis des jours.

«Comme de la neige tombant à l’envers, un spectacle fascinant!» Festin d’une kyrielle de poissons venus à ce rendez-vous annuel, ces boules roses étaient des œufs relâchés par les coraux afin d’être fertilisés en surface. La découverte de ce phénomène de reproduction touchant plusieurs espèces de corail a valu à Jessica une première publication scientifique, récompense suprême de tout chercheur.

Quatre priorités. La mer Rouge, dont la température et la salinité sont particulièrement élevées, est considérée par la communauté scientifique comme un modèle d’expérience valable pour tous les espaces marins dont l’écosystème est progressivement bouleversé par le réchauffement de la surface des océans.

Les coraux sont particulièrement menacés. C’est notamment pour mieux connaître cette mer entre l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient que Kaust a vu le jour, officiellement le 23 septembre 2009, sur une bande de désert le long de la mer Rouge, à 80 kilomètres au nord de Djeddah et à deux heures en voiture de La Mecque. Aujourd’hui, l’enseignement et la recherche qui l’animent s’articulent autour de quatre domaines prioritaires, aussi vitaux pour l’Arabie saoudite que pour la planète: l’eau, la nourriture, l’environnement et l’énergie.

Mille jours. Le roi Abdallah avait donné mille jours à la compagnie nationale d’hydrocarbures Aramco, numéro un mondial du pétrole, pour construire une université des sciences et des technologies unique au monde, avec le concours de nombreux consultants dont le Stanford Research Institute. Il importe, a-t-il souligné dans son discours inaugural, de «poursuivre l’œuvre entreprise par la civilisation islamique dans son âge d’or» et de faire de ce noyau de la science «la première ligne de défense contre les extrémistes».

Sous la houlette du cabinet international d’architectes HOK, jour et nuit, jusqu’à 50 000 ouvriers ont édifié un campus d’un exceptionnel raffinement, inspiré par les formes et les couleurs de la médina et de la nature volcanique environnante. Et cela sur plus de 36 kilomètres carrés. «Une construction à l’image de celle des pyramides», commentent les témoins de ce chantier pharaonique.

N’entre pas qui veut à Kaust, dont les installations scientifiques de grande valeur sont protégées. Deux barrages, à quelques centaines de mètres d’intervalle, contrôlent si le visiteur possède bien un laisser-passer en bonne et due forme. Prêt à accueillir jusqu’à 20 000 âmes – il n’y en a aujourd’hui que 4000 – le campus est une véritable ville avec son école qui compte déjà 900 élèves, notamment pour les enfants des enseignants et des chercheurs, avec son hôpital parfaitement équipé, ses centres sportifs haut de gamme. Quelque 60 nationalités y sont représentées.

Unique, Kaust l’est d’abord par la mixité de ses 755 étudiants, masters et doctorants, dont 30% viennent d’Arabie saoudite. May et Nouf, toutes deux vêtues de leur abaya traditionnelle couvrant leurs jeans, sont arrivées à notre rendez-vous dans une sorte de petit véhicule à moteur qu’elles conduisent elles-mêmes. Contrairement à la règle en vigueur en Arabie saoudite, les femmes peuvent conduire et s’habiller à l’occidentale sur le campus de Kaust.

Le regard pétillant d’intelligence et parlant un excellent anglais, les deux jeunes doctorantes en bio-ingénierie apprécient de pouvoir étudier à proximité de leurs familles qui résident à Djeddah. A Kaust, May est confrontée aux étudiants dont la majorité vient d’Asie (34%) et la minorité d’Europe et des Etats-Unis (10%).

«A la faveur de ces échanges, je me questionne moimême.» Quant à Nouf, elle espère que «dans les cinq à dix ans, les femmes occuperont des positions plus importantes dans la société et notamment au gouvernement». Et d’ajouter, avec assurance: «Les femmes vont jouer un plus grand rôle en Arabie saoudite.»

Rude sélection. May et Nouf ne font donc pas partie des quelque 100 000 étudiants saoudiens bénéficiant d’une bourse généreuse que le roi leur accorde pour qu’ils aillent se frotter aux autres universités de la planète. Recevant un revenu annuel de 20 000 dollars (jusqu’à 30 000 dollars pour les postdocs), logés gratuitement dans un appartement spacieux, au sol tout de marbre, les étudiants séjournant à Kaust sont plutôt bien lotis.

Il est vrai que la sélection d’entrée est rude: sur 5000 candidats en 2011, seulement 250 ont été reçus sur dossier. «Kaust n’est pas faite pour ceux qui s’accrochent à leur petit confort mais pour ceux qui ont un esprit d’aventurier», s’enthousiasme son président, le Chinois Choon Fong Shih, précédemment à la tête de l’Université de Singapour.

Unique, Kaust l’est aussi par sa genèse. Avant même que la première pierre ne soit posée, elle a noué de multiples contacts avec les universités les plus prestigieuses telles que Berkeley, Stanford ou l’Imperial College London. Un réseau de collaboration a été financé, ce qui a permis d’attirer de grosses pointures académiques parmi la centaine de professeurs aujourd’hui en fonction à Kaust.

Parallèlement, dès l’origine, l’université saoudienne s’est rapprochée étroitement du monde de l’industrie avec des compagnies telles que IBM, General Electric ou Siemens. Aujourd’hui, trois grandes sociétés y ont installé un centre de recherche: les saoudiennes Aramco et Sabic ainsi que l’américaine Dow Chemical Company. Ce n’est qu’un début. Une immense zone industrielle, destinée à accueillir de nombreuses nouvelles entreprises, est en phase d’aménagement.

Avec l’EPFL. En faisant travailler ensemble, depuis sa création, la science fondamentale, la science orientée vers des applications industrielles et de puissants services communs dont peuvent profiter tous les laboratoires de recherche (comme par exemple un superordinateur, un centre de nanofabrication ou de biologie marine), Kaust se distingue des autres universités de la planète.

Lesquelles, pour la plupart, ont démarré leurs activités en se focalisant sur la recherche fondamentale avant de se tourner vers les transferts industriels. Reste à ne pas sacrifier la première mission au profit de la seconde. Recteur depuis janvier 2011, le Suisse Stefan Catsicas, ancien partenaire du président de l’EPFL Patrick Aebischer, est conscient de ce risque.

Les deux hommes discutent par ailleurs d’un contrat de collaboration concernant Human Brain, un ambitieux projet de modélisation du cerveau piloté par Henry Markram. Kaust fournirait les services de ses supercalculateurs et l’expertise de professionnels en visualisation tandis que l’EPFL poursuivrait ses travaux de recherche dans le domaine des neurosciences.

Abondance d’équipement. Unique, Kaust l’est encore par le nombre et la qualité de ses équipements. «Un rêve pour tout chercheur», s’exclame Rachid Sougrat, chercheur venant de l’Institut français du pétrole, en passant devant une rangée de microscopes électroniques utilisés à 85% et de microscopes optiques utilisés à seulement 20%.

Plus loin, une dizaine de gros aimants sont rassemblés dans une seule pièce. A Kaust, il y a encore bien plus d’outils que de scientifiques pour les exploiter. «Quand j’ai créé ce labo, j’ai halluciné, dit son collègue Samy Ould-Chikh. Je pouvais aisément passer des commandes impossibles ailleurs!»

L’argent du pétrole. L’argent, c’est clair, vient du pétrole. Le roi Abdallah a doté Kaust de plusieurs milliards de dollars. Mais l’objectif est de financer l’entreprise par des fonds privés, à raison de 20 à 30% d’ici à 2020. «Il faut avoir la sagesse de diversifier ses sources de revenus», explique le Saoudien Nadhmi al-Nasr, chargé de l’administration et des finances, qui espère que «Kaust attirera bientôt des philanthropes du calibre de Bill Gates».

e pétrole, précisément, l’Arabie saoudite ne veut plus le gaspiller. Elle ne serait pas non plus fâchée d’en exploiter dans la mer Rouge. Aramco a dès lors tout intérêt à profiter de l’expertise des scientifiques de Kaust pour prévenir toute catastrophe écologique.

Détenteur des plus grandes réserves d’or noir dans le monde, le royaume saoudien cherche à réduire sa propre consommation qui atteint désormais le tiers de sa production d’environ 10 millions de barils par jour. Climatisation et désalinisation sont fort gourmandes en énergie.

Dans ce pays au soleil ardent, l’énergie solaire a toutes ses chances. Ali Ibrahim al-Naimi, ministre saoudien du Pétrole et président du conseil d’administration de Kaust, attend de cette dernière qu’elle aide son pays à remplacer progressivement le pétrole exporté par de l’énergie solaire.

Cette énergie solaire, qui ne représente encore qu’une faible partie de l’électricité consommée par le campus, est à la base de nombreuses recherches au sein de ce dernier. L’une des plus prometteuses est celle conduite par Nina Fedoroff, exconseillère en sciences et technologies de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton.

Il s’agit d’utiliser le solaire pour rafraîchir et désaliniser l’eau de mer en vue d’une agriculture contrôlée, notamment sous serre. L’experte en biotechnologie cherche par ailleurs à «domestiquer» des plantes poussant dans l’eau salée afin de les rendre plus productives. Kaust, de par la grande complémentarité de ses disciplines, est pour elle un terrain idéal. Qui plus est, bien loin du débat très vif suscité en Europe autour des organismes génétiquement modifiés (OGM).

Wanted étudiants européens. L’avenir de Kaust? Le successeur du roi Abdallah, âgé de 88 ans, poursuivra sans doute l’œuvre entreprise dans un pays qui a vu tripler en cinq ans le nombre de ses universités (il y en a 26) et qui tient à présenter au reste du monde un authentique joyau de recherche et de technologie.

Mais pour qu’elle soit vraiment internationale, cette université hors du commun devra attirer davantage d’étudiants européens et nord-américains. La création de diplômes conjoints, à l’image de ceux désormais délivrés par quatre universités (en Allemagne, aux Etats-Unis et en Chine), pourrait accélérer cette tendance. Les deux écoles polytechniques fédérales pourraient, elles aussi, participer de cette manière à cette étonnante aventure.





Tags: Kaust, Arabie saoudite, université, sciences, nouvelles technologies, EPFL,

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