|
01 Plus d’un mois de crise
La Guadeloupe est entrée le 20 février dans son deuxième mois de grève, conjuguée à de violentes émeutes. Cette crise, d’abord économique et sociale, se fait plus identitaire et désormais politique. A Paris, 10000 manifestants ont défilé samedi dernier en solidarité avec les grévistes qui revendiquent une hausse de 200 euros sur les plus bas revenus. Le cortège a rassemblé tous les partis et syndicats de la gauche française.
Dimanche, Ségolène Royal s’est rendue dans l’île, aux funérailles du syndicaliste Jacques Bino, tué par balle dans des circonstances obscures. La socialiste a enjoint le premier ministre François Fillon à se rendre sur place sous peine d’une «révolution». Le PS n’oublie pas ses électeurs antillais. De son côté, Nicolas Sarkozy, après avoir promis trois jours plus tôt 580 millions d’euros à la Guadeloupe, estimait que «le paroxysme de la crise est peut-être derrière nous». Avis non partagé par Laurence Parisot, présidente du syndicat patronal français (Medef) qui déclarait, elle, que les négociations seraient «encore très complexes». La suite lui a donné raison. Elie Domota, leader du collectif guadeloupéen LKP («Liyannaj Kont Pwofitasyon», Mouvement contre l’exploitation outrancière) déclarait au Journal du Dimanche: «On est encore loin d’un accord.»
Les négociations, interrompues vendredi passé, ont repris lundi 23 février à Pointe-à-Pitre. Mais les neufs heures de pourparlers n’ont débouché sur rien. L’Union des chefs d’entreprises de Guadeloupe (UCGE) avait suggéré une augmentation de 200 euros, partagée entre les entreprises et les collectivités d’Etat, mais le Medef a refusé. Sorti furieux de la réunion, Elie Domota a appelé au durcissement de la grève, «le seul langage qu’ils comprennent», a-t-il ajouté.
02 Pourquoi les Guadeloupéens sont-ils en colère?
Département français d’Outre-mer, la Guadeloupe affiche un taux de chômage de 22,7% contre 8,1% en métropole, donc presque trois fois supérieur. Sur 458000 habitants, 37751 Guadeloupéens touchent le RMI, soit 17,8% contre 3,1% dans l’Hexagone. Cette crise sociale et économique, se double d’une question raciale et identitaire. Ex-colonie, la Guadeloupe a hérité des tares d’un passé qu’elle n’a jamais digéré. Les ex-planteurs blancs, les «békés», très minoritaires, dominent à présent la grande distribution et les entreprises d’import-export. L’administration publique est aussi tenue par des Blancs issus de la métropole, les «z’oreilles» ou «métros», encouragés par des allocations de l’Etat et des voyages payés. Ainsi, «les maîtres d’hier sont restés les maîtres d’aujourd’hui», résume dans Libération Jack Damohay, professeur de philosophie à Point-à-Pitre et ex-membre du Haut-Conseil de l’intégration. «La LKP a su fédérer les revendications sociales qui taraudaient la société. Mais quelque chose de ce mouvement exprime une quête identitaire».
Semblables en cela aux «pigmentocraties» latino-américaines, la clarté de la peau reste un déterminant social fort en Guadeloupe. «Enfant blanchi, enfant sauvé», disent encore les vieilles doudous tout en traitant leurs maris de «pauv’ Nég» à la moindre incartade. Et même les images télévisées des négociations montrent aujourd’hui d’un côté de la table, une partie blanche et de l’autre une partie noire.
Cette réalité, que Paris ne veut pas voir, est aussi une des dimensions du problème et sans doute les mots ne suffiront-ils pas à convaincre les Guadeloupéens qu’ils ne sont pas «des citoyens entièrement à part», selon la formule du poète Aimé Césaire. Après avoir fait la sourde «z’oreille» puis dépêché dans l’île son secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Nicolas Sarkozy va sans doute devoir s’y rendre en personne.
03 Pourquoi cette crise maintenant?
Depuis l’automne passé, la crise mondiale a d’abord semblé frapper les économies développées. Mais ses répercussions sur les pays du Sud, bien plus fragiles, commencent à se faire sentir: baisse des investissements, baisse du tourisme, renchérissement des denrées alimentaires de base. Géographiquement, la Guadeloupe est située dans les Antilles, mais administrativement, c’est un département français. Ce que rappelait involontairement le 24 février ce journaliste de France 2 en évoquant le taux de chômage de l’île comme «le plus élevé de l’Union européenne»...
La Guadeloupe est donc au carrefour de deux réalités. A 7000 kilomètres de l’Hexagone mais totalement dépendante de lui. Serge Bilé, présentateur du journal de RFO et historien, résume ainsi cette idée: «Ce pays est tellement jacobin, tout doit passer par Paris. Nous sommes plus proches des Etats-Unis, du Venezuela – et de son pétrole – et pourtant 90% de nos importations viennent de la métropole».
04 Pourquoi Paris tergiverse?
C’est un trait du pouvoir français, hypercentralisé, et de ses élites, éloignées des réalités. Dans les années 1950-1960 déjà, elles étaient restées passives face aux revendications dans les colonies. Puis, elles ont surréagi par une répression violente suivie de guerres inadaptées et vaines. Les héritiers de la Révolution peinent à voir la réalité en face. «L’identité républicaine française, explique Jack Damohay, est universaliste dans son énoncé, mais nationaliste dans la réalité. Dans la société américaine, qui est plus raciste, le Blanc pourra considérer que le Noir est un homme inférieur, mais il ne dira pas qu’il n’est pas Américain. En France, c’est l’inverse: un Noir est un homme égal, mais pas un Français à part entière. L’actualité le confirme: si le Gers ou Marseille étaient en grève illimitée, le président se serait déplacé.»
Ces mêmes raisons expliquent pourquoi le pouvoir actuel ne semble pas avoir pris la mesure des problèmes d’intégration en France, malgré la crise des banlieues à l’automne 2005 (au cours de laquelle L’Hebdo avait fondé le Bondy Blog). Et aujourd’hui la politique de pourrissement en Guadeloupe, qui commence à s’étendre notamment en Martinique, est interprétée par les grévistes comme du mépris, laissant la place à tous les malentendus.
05 Les Guadeloupéens veulent-ils l’indépendance?
Non. 70% ont d’ailleurs rejeté le changement de statut en 2004. Sans les aides massives de la France, injectées notamment sous forme d’assistance sociale, le niveau de vie des Antilles françaises subirait une chute vertigineuse. Sur place, tout le monde en est conscient. L’île voisine de la Dominique, entre la Martinique et la Guadeloupe, sert de parfait repoussoir. Indépendante depuis un demi-siècle et membre du Commonwealth, elle vivote misérablement et nombre de ses citoyennes, lorsqu’elles sont enceintes, tentent d’accoucher dans les îles françaises dans l’espoir de bénéficier des avantages sociaux liés au droit du sol.
|