Sur le plateau de 10vor10, l’émission d’actualité de la télévision suisse alémanique, Tobias Straumann paraît fébrile. Durant la journée de ce mardi 2 août, l’euro a plongé à 1,08 franc; huit centimes de moins que la semaine précédente.
Le visage blême, cet historien économique, chargé de cours à l’Université de Zurich, se justifie face à la journaliste. «J’ai dit il y a trois semaines dans la presse que la BNS avait usé toutes ses cartouches. Mais ce qui s’est passé maintenant est dramatique. Il faut intervenir.»
Avant lui, deux autres experts de la politique monétaire se sont exprimés devant les caméras. Yvan Lengwiler, professeur d’économie à l’Université de Bâle, affirme que la BNS doit «imprimer des francs» pour empêcher l’appréciation de la devise. Peter Bernholz, professeur émérite à l’Université de Bâle, va dans le même sens: «Le directoire de la BNS peut vaincre toutes les formes de spéculation, à condition d’avoir beaucoup de courage et d’endurance.»
Le besoin de freiner l’ascension du franc se fait sentir de manière urgente. Le pays gagne plus d’un franc sur deux à l’étranger et ses principaux débouchés sont l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Italie et la France, dont les devises sont en train de sombrer. En une année et demie, la Suisse s’est renchérie de plus 20%.
01. Le grand revirement
Quelque chose d’extraordinaire s’est passé dans les tout premiers jours de ce mois d’août 2011. Un revirement historique. Dans la tête des professeurs, des spécialistes en devises, des élites politiques du pays, le consensus a basculé. Et le mercredi 3 août, ô! surprise: peu avant 9 heures du matin, l’institution informe qu’elle «prend des mesures contre la fermeté du franc». L’annonce comporte deux volets.
Le premier consiste à faire baisser le taux d’intérêt directeur, un geste avant tout symbolique, car le taux est déjà proche de zéro. Le deuxième est une «injection de liquidités» destinée à augmenter la masse monétaire en circulation (lire encadré page 49).
Un effort dont la portée n’est pas encore visible: une semaine plus tard, l’euro passe en dessous de 1,07 franc, tandis que le billet vert tutoie désormais les 75 centimes. Mais la brèche est ouverte: nous voici dans l’ère des «mesures non conventionnelles» de politique monétaire.
Des mesures non conventionnelles, la BNS en a déjà tenté il y a dix-huit mois. Au premier semestre 2010, elle a acheté pour environ 100 milliards de francs d’euros. Cette opération visait à contrer – en faisant baisser la valeur du franc – un supposé risque déflationniste.
A la mi-juin, c’est la volte-face: la stratégie est abandonnée, le risque déflationniste a disparu, annonce la BNS. Pour la plupart des observateurs, tout cela s’apparente à un immense fiasco. L’envolée du franc n’a pas été freinée, tandis que la banque centrale a perdu des dizaines de millions de francs en investissant dans l’euro. Une pluie de critiques s’abat sur l’équipe de Philipp Hildebrand, président du directoire. La crédibilité de l’institution est entamée.
Deuxième épisode. Fin 2010, le franc s’apprécie très fortement. L’euro passe de 1,35 à 1,25 franc en l’espace d’un mois. Les milieux politiques s’agitent, les propositions fusent: on parle d’arrimer le franc à l’euro, d’introduire des intérêts négatifs, d’interdire la spéculation.
La BNS, le Conseil fédéral et la majorité des experts balaient ces idées de la table. Interrogé par L’Hebdo en janvier dernier, Alexandre Swoboda, ancien membre du conseil de la BNS, déclarait que «les interventions de la BNS seraient impuissantes à déprécier le franc, sauf si l’on est prêt à accepter une forte inflation, ce qui aurait des conséquences encore pires pour l’économie suisse».
Les crises à répétition au sein de la zone euro provoquent une nouvelle appréciation du franc durant l’été 2011. Dans les milieux politiques, dans les médias, le fatalisme est de mise. Deux voix détonnent et réclament une intervention musclée de la BNS: Nick Hayek, CEO de Swatch Group, et Peter Bodenmann, hôtelier à Brigue et ancien président du Parti socialiste suisse. Ce dernier commente le grand revirement de début août.
«En très peu de temps, tout le monde a changé de position. Regardez les discours des conseillers fédéraux le 1er Août: ils disent qu’on ne peut rien faire. Et soudain, dans le monde politique mais aussi dans les médias, on considère sérieusement des options qui étaient autrefois honnies.»
02. La fin des tabous
Parmi ceux qui ont basculé chez les prointervention, il y a Kurt Schiltknecht, ancien chef économiste de la BNS, qui a œuvré aux côtés du président du directoire Fritz Leutwiler entre 1974 et 1984. «La décision de la semaine dernière est un bon premier pas, mais ne suffira probablement pas», estime celui qui fut l’un des principaux artisans des mesures exceptionnelles prises en 1978 pour combattre l’appréciation du franc face au deutsche mark.
L’institution décidait alors de défendre par tous les moyens un niveau du deutsche mark nettement au-dessus de 80 centimes. La stratégie a fonctionné: la monnaie allemande est rapidement passée de 75 à 90 centimes. «Aujourd’hui, la BNS devrait à nouveau fixer un objectif de change», affirmetil.
Cette solution se présente comme une sorte d’arrimage en version «soft», une variante moins contraignante que le cours lié à l’euro, tel que pratiqué par le Danemark, la Bulgarie, la Lituanie ou l’Estonie.
Trois conditions. «Pour qu’une telle stratégie fonctionne, il faut remplir trois conditions», abonde Peter Bernholz, ancien professeur qui a vécu les événements de 1978 de près. «D’abord, il faut donner un objectif de change explicite, par exemple dire qu’on défendra un euro nettement au-dessus de 1,15 franc.
Deuxièmement, il faut montrer que l’on est prêt à fabriquer de la monnaie de manière illimitée – ce qui est tout à fait faisable pour une banque centrale qui a le monopole en la matière – pour ensuite acheter des devises étrangères en masse jusqu’à ce que le cours du franc baisse. Et troisièmement, la BNS doit communiquer clairement qu’elle ne réduira pas la masse monétaire par la suite, de façon à ce que son action soit crédible.»
Et quid de l’inflation, l’ennemi absolu de toute banque centrale? Tobias Straumann met les choses en perspective: «La situation est hors de contrôle et totalement exceptionnelle, c’est donc le moment de mettre entre parenthèses la politique monétaire conventionnelle.
Cela peut paraître étonnant, mais la BNS se doit désormais de paraître totalement irraisonnable, prête à tout pour arriver à ses fins. C’est la seule manière de vaincre face aux opérateurs de devises qui parient sur une appréciation du franc.»
03. La bataille électorale
Au vu de la violente détérioration de la situation, les politiques ont fini par empoigner le dossier. Même Johann Schneider-Ammann, critiqué pendant des semaines pour sa passivité, s’y est résolu début août. A l’heure où nous mettons sous presse, le ministre de l’Economie – élu radical et ancien capitaine de l’industrie d’exportation – entend concentrer ses efforts sur la répercussion du taux de change à l’importation.
Les importateurs rechignent de fait à répercuter la baisse de l’euro ou du dollar sur les produits vendus en Suisse. Pour les y obliger, le ministre vise entre autres une modification de la loi sur les cartels.
Au premier semestre 2011, les importations en provenance de l’Union européenne ont atteint 71,7 milliards de francs, tandis que la différence de prix de part et d’autre de la frontière saute aux yeux des consommateurs. Un contexte qui met tous les partis gouvernementaux d’accord avec Johann Schneider-Ammann. Le conseiller fédéral ne s’attaque toutefois pas ici au cœur du problème.
Soit la question de la surévaluation de la devise suisse et de ses conséquences pour les entreprises exportatrices. Au contraire des partis qui, unanimes à l’égard de la gravité de la situation, rivalisent de propositions plus ou moins réalistes pour y pallier. «Ce sera l’un des grands thèmes de la campagne pour les élections d’octobre, au côté de la question de l’énergie», estime Christophe Darbellay, président du PDC.
Gauche rapide. Les socialistes plébiscitent largement des solutions semblables à celles des années 70: un engagement des banques suisses à ne pas spéculer contre le franc, un arrimage du franc à l’euro ou la définition d’un palier à ne pas franchir, l’introduction d’intérêts négatifs. «Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre avant d’agir», souligne le socialiste Alain Berset, membre de la Commission de l’économie et des redevances du Conseil des Etats.
Quitte à prendre le risque de créer de l’inflation dans deux ou trois ans? «La situation est dramatique. On ne peut pas se priver aujourd’hui de mesures indispensables par peur des conséquences – qui ne sont d’ailleurs pas une fatalité.» En thématisant les risques de la hausse du franc depuis 2010, son parti a été le premier à se profiler sur la question. Un dynamisme qui ne suffit pas toujours à convaincre les experts.
Kurt Schiltknecht fustige l’idée des intérêts négatifs: «Il est établi depuis longtemps que c’est l’une des mesures les moins efficaces au monde. C’est le genre de proposition que l’on trouve dans la bouche de politiciens qui n’ont strictement aucune idée du fonctionnement de l’économie.»
Soutien aux entreprises. Les démocrates- chrétiens font – à l’inverse des socialistes – profil bas sur les questions monétaires, préférant se focaliser sur le soutien direct à l’économie, de manière immédiate. Le PDC réclame l’extension de l’assurance contre les risques à l’exportation, la prise en charge par l’Etat des heures supplémentaires effectuées pour doper la productivité, des allégements fiscaux temporaires pour les entreprises exportatrices.
«Nous voulons des mesures rapides et efficaces», insiste Christophe Darbellay, qui précise que les mécanismes de financement de ces instruments ne sont pas encore complètement définis. Leur nature montre toutefois que le parti mise sur une crise conjoncturelle, pas appelée à durer. L’analyse est en cela opposée à celle du PLR. «Le problème n’est pas conjoncturel, il est systémique», martèle Fulvio Pelli, président du parti.
Dans ses «recettes contre le franc fort», le PLR demande ainsi l’amélioration des conditions-cadres de l’économie. Diminution de la bureaucratie, baisse de la fiscalité des entreprises, libre circulation des personnes,… Les ingrédients ressemblent à s’y méprendre à ceux qui font le programme de politique économique du PLR.
Seule innovation forte, l’idée d’un fonds souverain alimenté par les bénéfices de la BNS et géré par celle-ci. Mais elle partage avec les autres le fait d’être un projet à moyen terme, ne répondant pas à l’urgence de la situation. «Nous ne pouvons pas nous substituer à l’économie», justifie le Tessinois.
Une forme de fatalisme également véhiculée par l’UDC. Longtemps absente du débat, la formation a fini par copier-coller son programme politique sur un discours contre le franc fort: diminutions d’impôts, réduction de la charge administrative… le parti y greffe même la gestion d’une immigration génératrice de coûts sociaux.
«Pour le reste, nous ne pouvons pas faire de miracles», argumente Martin Baltisser, secrétaire général. Difficile en effet, pour les plus véhéments défenseurs du libéralisme économique, d’imaginer que le politique puisse prendre le pas sur la BNS et les mécanismes de marché.
Autant de postures qui ne convainquent pas le politologue Claude Longchamp. «Aucun parti n’a véritablement su se placer dans ce débat, même si les socialistes ont été plus rapides que les autres. Il s’agit pourtant là d’un thème important, en particulier pour l’électorat du PDC et du PLR», conclut le spécialiste.
Les mesures évoquées par les experts
«En très peu de temps, tout le monde a changé de position. Regardez les discours des conseillers fédéraux le 1er Août: ils disent qu’on ne peut rien faire. Et soudain, dans le monde politique mais aussi dans les médias, on considère sérieusement des options qui étaient autrefois honnies.» Peter Bodenmann, ancien président du PS, hôtelier
«Le directoire de la BNS peut vaincre toutes les formes de spéculation, à condition d’avoir beaucoup de courage et d’endurance.» Peter Bernholz, professeur à l’Université de Bâle
«La situation est hors de contrôle et totalement exceptionnelle, c’est donc le moment de mettre entre parenthèses la politique monétaire conventionnelle. Cela peut paraître étonnant, mais la BNS se doit désormais de paraître totalement irraisonnable, prête à tout pour arriver à ses fins.» Tobias Straumann, historien économique
«Il est établi depuis longtemps qu’[introduire des intérêts négatifs] est l’une des mesures les moins efficaces au monde. C’est le genre de proposition que l’on trouve dans la bouche de politiciens qui n’ont strictement aucune idée du fonctionnement de l’économie.» Kurt Schiltknecht, ancien chef économiste de la BNS
Intervention
Comment la BNS "injecte des liquidités"
Le 3 août dernier, la BNS a pris des mesures pour lutter contre le franc fort en «injectant des liquidités» sur le marché monétaire. Que cache cette expression, que l’on remplace parfois par «assouplissement quantitatif» (quantitative easing aux Etats-Unis), ou encore «faire marcher la planche à billets»?
En ajoutant des milliards de francs sur les marchés, on augmente l’offre par rapport à la demande de monnaie, ce qui devrait faire baisser ses taux de change. C’est ce que la BNS a fait l’an passé, en émettant notamment quelque 100 milliards de francs qu’elle a dépensés pour acheter des euros sur le marché des devises.
C’est la mesure la plus directe, mais la plus délicate politiquement: suite à ces achats d’euros, la BNS a enregistré une perte de 19 milliards de francs dans ses comptes à la fin de 2010, à cause de la variation du taux de change. Une telle perte remet en cause le versement annuel d’une manne aux collectivités publiques. Cette fois, la Banque nationale a dès lors opté pour la voie indirecte.
Les banques du pays y ont toutes un compte de virement dont l’encours total est de quelque 30 milliards de francs. La BNS va l’augmenter ces jours à 80 milliards de francs, en transformant les bons que les banques ont souscrits auprès d’elle en argent liquide. Elle espère ainsi que les banques suisses achèteront avec cet argent des devises, imprimant une pression à la baisse sur les taux de change du franc suisse.
Mais aussi qu’elles utiliseront cette liquidité pour soutenir l’activité économique via des prêts aux entreprises et aux particuliers à des taux d’intérêt proches de zéro, taux qu’elle propose elle-même aux banques. En 2010 comme en 2011, les sommes de monnaie émises par la BNS sont une pure écriture comptable: il ne s’agit pas d’imprimer massivement des billets.
Taux de change
Le juste niveau du franc contre l'euro
Il est difficile de déterminer le taux de change le plus représentatif de la réalité économique.
Il est facile, aujourd’hui, de constater que lorsque la BNS est intervenue au printemps 2010, avec 1 euro aux environs de 1,45 franc, c’était beaucoup trop tôt. Du point de vue actuel, le franc était alors sous-évalué, et non surévalué. Mais aujourd’hui, eston vraiment sûr qu’il est surévalué?
Kurt Schiltknecht, ancien chef économiste de la BNS: «A 1,10 franc pour 1 euro, il n’y a plus aucun doute. La plupart des gens qui comprennent quelque chose aux devises considèrent que la parité de pouvoir d’achat entre franc et euro est aux alentours de 1,30. Ensuite la monnaie peut fluctuer raisonnablement de plus ou moins 15 centimes.»
Pour Joachim Klement, chief investment officer au sein du cabinet de conseil de l’ancien chef économiste d’UBS Klaus Wellershoff, «il aurait fallu commencer à intervenir à 1,20 franc, pas avant. Nos chiffres indiquent que la parité est à 1,38, avec une marge de fluctuation dite «neutre» qui va de 1,29 à 1,46. En juillet dernier, nous avons calculé que la probabilité que le cours du franc soit plus fort que 1,15 pour 1 euro dans deux ans est inférieure à 5%.»
L'euro face au franc

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