Carrefour-Feuille, bidonville de briques et de ciment de Port-au-Prince. Pour y parvenir, il faut monter et descendre des collines de roche friable, colonisée par l’expansion anarchique de la capitale d’Haïti, 3 millions estimés d’habitants. Du quartier de Delmas, nous devons demander notre chemin dans Pétionville, Canapé-Vert et de multiples autres lieudits aux noms poétiques. Mais depuis le 12 janvier, la voix du poète s’est muée en sirènes de l’enfer.
Carrefour-Feuille, quartier de Décaillette. La pente de la route qui y mène n’a rien à envier à celle du Petit-Chêne à Lausanne. Le pick-up est en première, slalomant entre les gravats des maisons écrasées et les échoppes de rue improvisées à même le sol. A la misère habituelle s’ajoute la souffrance des survivants du séisme. Les visages scrutent abasourdis une terre meurtrière qui les a piégés par surprise. Un sol qui se dérobe, jour après jour dans des répliques terrorisantes, et en lequel la confiance n’est plus possible. Les démarches des passants sont lourdes et lentes. La faute aux carences en nourriture. A la chaleur aussi. Les femmes sont assises sur des pas de porte serrant dans leurs bras des enfants traumatisés, dont la seule obsession est un sachet plastique d’eau. Ici, dix jours après le drame, l’aide humanitaire est un fantasme exacerbé par les hélicoptères insaisissables des Nations Unies qui sillonnent le ciel. Carrefour-Feuille est aussi trop éloigné des standards de l’«aide CNN» livrée au monde par des télévisions aux gros moyens, mélange bien huilé de distributions d’eau organisées sur le Champ-de-Mars ou de sauvetages spectaculaires. Aucun, parmi les dizaines de véhicules se déplaçant sirène hurlante dans la cohue du centre de Port-au-Prince, n’a trouvé l’entrée du quartier de Décaillette. Car celui-ci n’existe simplement pour personne. Ni avant – aucune école publique, aucun policier – ni après le séisme.
«Vous êtes journaliste?» Pourtant nous avons bien rendezvous à la rue Snelac avec Jean-Marc Andris, reconnaissable à sa queue de cheval fournie. Vingt-quatre heures plus tôt, l’homme, 25 ans, nous avait abordé dans la rue à quelques encablures du Palais présidentiel. Il cherchait à attirer l’attention de quelqu’un: «Vous êtes journaliste? Venez chez nous. Il y a des choses à dire. Venez voir comment nous avons géré les morts. Combien? Beaucoup. Non, nous n’avons pas reçu d’aide pour le faire.»
Jean-Marc nous accueille en compagnie de sa femme, Néaline Exil, et de quelques amis. Devant leur demeure fissurée, la route, puis une falaise d’où provient l’écho de coups sourds. Deux hommes sont sur le toit d’une maison aplatie, «crasée» comme l’on dit ici. Armés de marteaux, ils tentent de casser la dalle de béton. Leur espoir? Aucun, sauf à récupérer un bout de métal, une planche ou quelque objet leur permettant à la fois de continuer à vivre et de se rappeler qu’il y a eu un avant. Peut-être aussi une dépouille que l’on brûlera. Car le cimetière, situé à 100 mètres de là, déborde.
Jean-Marc est le coordinateur d’une association créée il y a un peu plus d’un an: l’Organisation des jeunes Haïtiens pour une mentalité nouvelle de Décaillette. Tous ses membres sont du coin. Ils s’appellent Samuel, Philippe ou Josué. Leur rêve: se construire un avenir. Hurler dans cet état corrompu, où l’on ne peut espérer travailler sans le soutien d’un «parrain» ou d’une «marraine», que la jeunesse est un espoir. Et pour Carrefour-Feuille, que l’endroit existe et qu’ils ont de l’énergie pour transformer le pays.
783 cadavres. Le 12 janvier a modifié leurs plans. Livrés à eux-mêmes, ces jeunes gens sont devenus contre leur gré administrateurs de cimetière et fossoyeurs. «Dès le premier jour, nous sommes allés vers toutes les familles. Nous avons recensé les vivants, les disparus et les morts pour chacune d’entre elles. Et aussi les maisons étaient complètement détruites...», se souvient Jean-Marc. Mais le nombre de morts, il ne pourra le sortir de sa gorge. Dans cette petite cour, assis sur des chaises que Néaline a pris soin d’épousseter, le silence est de plomb. Finalement, c’est Philippe, en sortant de sa serviette un cahier d’écolier devenu registre d’état du drame, qui se lance: «783 corps retrouvés.» Il y a quelques jours Décaillette comptait près de 10 000 habitants. «Nous avons passé la semaine à les enterrer dans le cimetière. Venez.»
Trente centimètres. La venelle qui monte au lieu de paix ne laisse passer qu’une personne à la fois. L’entrée du cimetière est commune avec celle d’une maison sans toit. A deux mètres de la première fosse, deux fillettes, cheveux tressés et tenus par un ruban rose, ainsi qu’un petit garçon, attendent. Seule une paroi de tôle les sépare du royaume des morts. C’est à cet endroit également que les cadavres ont été entassés avant de trouver une place pour l’éternité.
Jean-Marc ne peut entrer. C’est Néaline et Samuel qui prennent le relais. Le cimetière est exigu: 30 mètres sur 40. Partout la terre est poussièreuse et fraîchement remuée. Les allées sont bosselées. Néaline s’arrête: «Nous avons creusé partout.» Je regarde le sol sous mes pieds. «Oui, c’est bien une fosse», confirme-t-elle. Les jambes tremblent. «Nous avons creusé très profond pour mettre le maximum de corps. 20, 30 par fosse? Nous ne savons pas.» Trente centimètres de terre recouvrent les derniers cadavres. «Notre souci, c’est la pluie. Que va-t-il se passer si elle emporte cette fine couche?» Silence.
Impossible de recenser le nombre de fosses. Deux d’entre elles sont identifiables par des couronnes mortuaires de fortune. Armatures de fer entouré de plastique noir dans lesquelles sont plantés des morceaux de bois. A l’autre extrémité des «fleurs» confectionnées dans du plastique rose ou bleu sorti des décombres.
Toutes les anciennes tombes ont été réouvertes et les cercueils de bois des défunts les plus récents démontés. Pour faire de la place. Les caveaux bleu ciel, vert et blanc, surmontés de croix blanches ont été démurés. Là aussi les cercueils ont été sortis pour entasser la chair meurtrie. «Parfois nous avons placé six, jusqu’à dix corps, dans un emplacement prévu pour un seul», continue la jeune femme la voix cassée, en montrant les cases fraîchement murées. Elle se déplace jusque vers deux hommes accroupis. Ceux-ci plantent un arbuste avec leurs mains. Ce sont les fossoyeurs attitrés du lieu. Néaline leur touche l’épaule, échange un sourire et quelques mots en créole. Le malheur soude.
Le bonheur des rats. Nous rejoignons Jean-Marc dans la rue. La baie d’un azur limpide à couper le souffle. De loin, les artères de Port-au-Prince sont mieux dessinées que sur une carte routière. De près, elles sont bouchées. L’embolie cérébrale n’est qu’une question de temps. Dans ce grand corps meurtri, Carrefour-Feuille n’est qu’un membre. Un doigt. Et ses habitants luttent contre l’amputation.
Des campements de fortune ont été montés dans les zones que les bâtiments ne menacent pas. Comme dans la cour de cette école privée. Quelques bouts de planches récupérées, des draps et des rideaux offrent une protection fragile à des matelas souvent éventrés. Inutiles contre la pluie. Inutiles aussi contre les rats qui sont nombreux dès la tombée du jour. Attention aussi où l’on met les pieds: hors des sentiers étroits comme des fils, pierres et touffes d’herbes sont autant de WC improvisés. A deux pas, les entrées des demeures de fortune sont réservées aux casseroles bosselées, dans des cuisines improvisées.
Quinze viols. L’atmosphère est tendue. Une voiture, des étrangers: il doit y avoir à manger, peut-être de l’eau. Un homme décline son identité dans un allemand enrobé de créole. Il perd la tête, s’échauffe. Jean-Marc, Néaline et Samuel sont inquiets de l’attroupement qui se crée. «Nous ne devons pas rester. Non, il ne faut pas parler avec les gens. Cela pourrait être dangereux. Pour vous et pour nous.» Parce qu’ici, un simple contact inhabituel suscite la jalousie. Les hôtes doivent bien avoir reçu quelque chose.
Depuis le drame, l’insécurité est montée d’un cran à Décaillette. Et les rats ne sont pas les seuls à en profiter. Leurs cousins humains, les chimères, tueurs à gages de l’ex-dirigeant Aristide, aussi rigolent. Le séisme a éventré la prison centrale de Port-au-Prince où ils étaient détenus. Les brigands se sont envolés. «Plusieurs ont trouvé refuge dans notre quartier. Ils savent comme tout le monde qu’il n’y a aucune force de sécurité.» Certains sont des anciens du lieu. Résultat: le nombre de viols de jeunes filles a pris l’ascenseur. «Nous en avons recensé une quinzaine en sept jours», se désole Néaline à qui les victimes racontent leur traumatisme. «Je suis devenue un peu leur grande sœur.» Elle ne dira pas, par pudeur, que les familles des victimes sont impuissantes face à cette violence brute. A la rue, elles se retrouvent totalement à la merci de représailles de gangs couronnés rois par les gravats et la disparition de l’Etat. Un phénomène similaire s’est produit dans le bidonville de Cité-Soleil, situé au bord de la mer. Mais vendredi dernier, les habitants se sont révoltés. Ils se sont rendu justice en éventrant et découpant «Blade», chef de gang du quartier de Boston, qu’ils avaient réussi à attraper. L’homme était haï et craint pour les enlèvements d’enfants qu’il finissait toujours par tuer malgré la remise de rançons se montant parfois à 1000 dollars.
Prier plutôt que dormir. A Décaillette également, les parents tremblent pour leur petits. Les nuits sont particulièrement difficiles. Les groupes alors se tournent vers Dieu pour se donner du courage: «Souvent nous prions sans interruption. C’est plus important que de dormir et cela permet de protéger nos enfants», raconte Néaline qui «a très peur pour (sa) fille de 2 ans. Sans compter que ces abris ouverts au vent font la part belle aux loups-garous. Ils sont très nombreux et maléfiques en Haïti. Nos enfants sont fragiles.»
La prière encore lorsque la Terre a des soubresauts. Solidarité gratuite. Comme le mardi 19 où, à l’aube, la réplique a dépassé le 6 sur l’échelle de Richter. «Nous avons pensé que les dernières maisons allaient s’écrouler et que nous allions tous mourir», explique Jean-Marc en montrant du doigt les fissures qui n’épargnent aucun mur. Mais finalement, il n’y aura eu «que huit morts dans le quartier.» Après la secousse, les habitants se sont réunis pour des louanges, parce que sept jours après le drame, ils étaient encore en vie et «qu’Il doit être remercié pour cela. C’est Lui qui permet au cœur d’Haïti de battre encore, même faiblement.»
Deux cuillères. Dans ce chaos, l’Organisation des jeunes Haïtiens pour une mentalité nouvelle est devenu l’unique voix vers l’extérieur. Mais à l’image des pancartes «SOS, we need help» qui fleurissent partout dans Port-au-Prince, elle peine à être entendue. «Nous avons téléphoné à la télévision pour qu’elle parle de nous. Sans réponse», constate sans animosité Jean-Marc. Un effort surhumain lorsque l’on sait que l’électricité est rare et que recharger son téléphone dans la rue coûte 50 gourdes (un peu plus d’un dollar). «Comme les vendeurs d’eau, dont le prix a doublé, les gens qui ont une génératrice profitent du désarroi.»
Malgré les difficultés, le groupe bénévole s’accroche. «Nous avons préparé une lettre. Nous irons à la radio. Peut-être qu’un directeur nous laissera entrer.» Espoir futile, mais essentiel, qui permettra peut-être à l’aide d’urgence de trouver le chemin du quartier. Car jusqu’à présent, la seule action de soutien dont les habitants de Décaillette ont bénéficié est dérisoire. «Un magistrat habitant ici a fait préparer un repas pour la population. Cela nous a permis de distribuer deux cuillères de riz-pois par personne. Un autre soir, une voisine a voulu préparer du thé. Mais nous n’avions pas assez», explique Néaline. D’eau? De thé? Peu importe.
Une photo pour vivre. On se quittera plus bas, hors de Décaillette. En laissant deux bidons de 10 litres d’eau, quelques centaines de gourdes pour les ramener sur la colline en moto-taxi et des «bonbons», ces biscuits secs dont rêve chaque survivant. Un «trésor» qui sera distribué avant la tombée de la nuit, mais qui ne calmera aucune angoisse. Car dans la désolation de Port-au-Prince, il y a les survivants sauvés des décombres, les blessés soignés dans les hôpitaux d’urgence, les cadavres dont on se débarrasse, les gens qui fuient la capitale, mais aussi et surtout des gens debout, pas sûrs d’être en vie. Détruits au plus profond d’eux-mêmes, ils cherchent à se persuader par les moyens les plus dérisoires qu’ils ne sont pas aux portes de l’enfer. Comme de quémander une photo en donnant son nom. Le portrait instantané sur l’écran digital, associé au patronyme écrit sur un coin de papier, est une preuve de vitalité, plus convaincante que la soif. Un premier pas vers le futur. Même si, c’est sûr, le traumatisme psychologique ne pourra jamais se refermer.
«QUE VA-T-IL SE PASSER SI LA PLUIE EMPORTE LA FINE COUCHE DE TERRE QUI RECOUVRE LES CADAVRES?» Néaline Andris
«NOUS AVONS RECENSÉ UNE QUINZAINE DE VIOLS DE JEUNES FILLES EN SEPT JOURS!»
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