Il y a encore quelques mois, au moment où l’économie suisse voyait la vie en rose dans une Europe en pleine déconfiture, cette affaire aurait fait sourire. Mais aujourd’hui, alors que le franc fort commence à faire ses premières victimes et que le spectre du chômage revient hanter les nuits des patrons helvétiques, elle fait grincer des dents dans le petit monde soucieux de l’industrie à croix blanche.
Imaginez que la très puissante et très libérale Swissmem, la plus grande association patronale du pays, présidée jusqu’à son entrée au gouvernement en 2010 par le conseiller fédéral bernois Johann Schneider- Ammann, a tenté d’organiser le 7 décembre un séminaire destiné à ses membres sur «le sourcing et l’outsourcing en Europe de l’Est».
Ou comment faire baisser ses coûts et compenser les désavantages d’exportation, dus à la cherté du franc, en profitant d’une main-d’oeuvre roumaine, bulgare ou slovaque bien meilleur marché, et surtout taillable et corvéable à merci...
Consultants allemands. Mis sur pied par la société allemande MCG Consulting Group, ce cours d’un après-midi devait proposer «LE» mode d’emploi facile et précis pour faire des bonnes affaires dans les pays de l’Est. Ou mieux, pour y délocaliser une partie ou la totalité de la production, afin d’assurer la pérennité des entreprises suisses qui tirent la langue.
Et ceci en assurant une qualité égale, se vante Andreas Wälti, directeur de MCG Consulting Group dans un courrier «personnel et confidentiel» daté du 14 octobre 2011 et adressé aux membres de Swissmem. Le logo de l’association figure d’ailleurs en bonne place sur la lettre.
Scandale. «Trahison», «scandale», «honte», a alors tonné vonRoll infratec. Swissmem veut-elle tuer le Swiss made, s’est demandé dans un courrier, dont L’Hebdo a obtenu une copie, la société qui emploie près de 900 collaborateurs à Choindez, Delémont, Emmenbrücke, Moudon ou Oensingen, dans les domaines de la fonderie, de l’informatique et de l’eau.
Signée par Jürg Brand, président du conseil d’administration de vonRoll infratec holding AG, et par quatre autres administrateurs et membres de la direction de vonRoll, cette missive – plutôt ce missile – a été envoyée le 24 octobre à Hans Hess et Peter Dietrich, respectivement président et directeur de Swissmem. Et c’est un petit bijou d’ironie... Un ton qui tranche dans l’univers habituellement très bien comme il faut des industriels helvétiques.
Délocaliser Swissmem. «Naturellement, écrivent les responsables de vonRoll infratec, nous n’avons pas besoin de produire ou d’acheter en Suisse. Ni un produit, ni une prestation, ni une force de travail. Et quand tout cela sera optimisé à l’étranger, nous pourrons aussi supprimer les associations dont les prestations peuvent être fournies par des centres de service d’Europe de l’Est ou même plus à l’est pour moins cher.»
Les dirigeants du groupe vonRoll infratec, qui quittera Swissmem à la fin de l’année à cause notamment de son inaction contre le franc fort, poursuivent leur réflexion en expliquant que, quand ils se seront autosupprimés après avoir suivi le riche enseignement (de Swissmem), ils déménageront à l’est, entre le lac Balaton et les plages du Vietnam, «où nos petitsenfants trouveront peut-être un jour un emploi…».
Attaque frontale. Voilà pour la teinte de ce courrier d’une page qui se termine par une attaque frontale. Ou quand les patrons s’offrent une plume plus acérée encore que celle des syndicats... «En tant que membres de Swissmem, nous aurions attendu que notre association se batte contre les difficultés que traverse notre place économique plutôt que pour son démantèlement», tonnent les responsables de vonRoll infratec, dont la lettre a été adressée en copie à Johann Schneider-Ammann, aux collaborateurs du groupe, aux parlementaires fédéraux de leurs zones de production et au Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie).
«LE SÉMINAIRE DE SWISSMEM EST STUPIDE ET IRRESPONSABLE.»
Roger Nordmann, conseiller national (PS/VD)
Swissmem s’excuse... La réponse de Swissmem, qui pèse plus de 330 000 emplois en Suisse et plus du tiers de nos exportations, ne s’est pas fait attendre. Le 28 octobre, Hans Hess et Peter Dietrich tentaient une contre-offensive auprès de leurs membres afin de rectifier le tir et de défendre leurs nombreuses initiatives contre la cherté de la monnaie nationale.
«Swissmem a plus qu’aucune autre association ou parti» sensibilisé la Suisse au problème du franc fort «dans des centaines d’interviews», indiquent-ils avant de reconnaître une bourde sur la forme et de s’en excuser. Jamais l’invitation à ce séminaire n’aurait dû être envoyée par MCG Consulting Group avec le logo de l’association.
Des mesures de correction ont d’ailleurs déjà été prises. L’entreprise allemande n’est ainsi plus en charge du séminaire du 7 décembre. Exit également la thématique de la délocalisation de la production. Seule la question de l’optimisation des stratégies d’achat sera traitée ce jour-là.
... mais assume. Reste que sur le fond, les pontes de Swissmem ne regrettent rien. Alors que leur industrie est «sous une énorme pression», ils estiment que leur conférence répond à un besoin. La preuve: ils ont reçu pléthore d’inscriptions. «Vous devrez donc prendre d’autres mesures», prédisent les deux responsables de Swissmem. Notamment l’augmentation des achats à l’étranger ou le déplacement d’une partie de la production.
«Notre sondage sur le franc suisse nous a démontré que 95% des entrepreneurs se penchent sur ce thème. Et si des entreprises sont forcées de faire le pas pour assurer leur viabilité ou pour être de nouveau rentables, il fait sens qu’elles soient aidées par des spécialistes et qu’elles puissent profiter de l’expérience d’autres entreprises.»
La Confédération et la BNS apprécieront... D’autant qu’elles sont mises sous pression par Swissmem qui vient d’exiger la conclusion des accords de libre-échange avec la Chine et l’Inde, l’augmentation des budgets de recherche, l’abaissement de la charge fiscale, des taxes et des contributions, et surtout la souplesse des syndicats.
Maladroit. Dans les milieux économiques, l’initiative «maladroite» de Swissmem ne surprend qu’à moitié puisque le mot «délocaliser» est désormais sur toutes les lèvres. Mais, prévient Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, «ce n’est pas la bonne solution pour soutenir et sauvegarder les places de travail en Suisse.»
De son côté, Giovanni Giunta, secrétaire général du GRPM (Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité) et de Relève PME, aurait préféré que «Swissmem mette sur pied des séances sur le reengineering». Ou comment optimiser son processus industriel pour conserver des emplois en Suisse...
«NOUS AURIONS ATTENDU QUE NOTRE ASSOCIATION SE BATTE CONTRE LES DIFFICULTÉS QUE TRAVERSE NOTRE PLACE ÉCONOMIQUE PLUTÔT QUE POUR SON DÉMANTÈLEMENT.»
Jürg Brand, président du conseil d’administration de vonRoll infratec
«Stupide.» Quant aux politiques, en apprenant l’affaire par L’Hebdo, ils tombent des nues. «L’idée de Swissmem est stupide et irresponsable, s’énerve Roger Nordmann, conseiller national socialiste vaudois. Swissmem s’est enfermée dans le piège idéologique du moins d’Etat, du laisser-faire, alors qu’au contraire nous avons besoin d’une politique industrielle forte. Cela démontre surtout qu’il faut des mesures urgentes pour corriger le cours du franc par euro à 1,35 au lieu de 1,2 actuellement.»
Dans le camp bourgeois, Dominique de Buman, conseiller national PDC fribourgeois, tempête lui aussi. «Ce séminaire est une ânerie. Nous sommes tous sur le même bateau. On doit se battre pour sauver le pays.»
Mais le mal est fait. Et il pourrait éclabousser Johann Schneider- Ammann qui est resté très proche de son ancienne association. Lui qui peine à gérer la crise d’un franc trop cher et dont l’inaction commence à exaspérer les milieux économiques se serait bien passé d’un tel faux pas à trois semaines de sa réélection au gouvernement. D’autant qu’elle n’est de loin pas assurée. De loin pas.
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