Nous adorons nous penser en pays exemplaire – la Suisse, ses cimes enneigées, sa démocratie semi-directe. Mais, en matière de financement de la politique, nous restons le champion mondial de l’opacité. La loi? Quelle loi? Les partis n’ont de comptes à rendre à personne, ni les politiciens d’ailleurs. Circulez, il n’y a rien à voir!
Les partis du centre droit ont tout intérêt à lancer le débat sur le financement de la politique.
On pourrait trouver ce particularisme attachant, à préserver absolument, comme on protège une espèce en voie d’extinction. Le problème, c’est que, avec l’OPA de Christoph Blocher & Co. sur le parti agrarien, cette formation profite depuis plusieurs années de moyens financiers sans commune mesure avec ceux de ses adversaires politiques. Et ce n’est qu’un début.
Comme le montre notre enquête, l’UDC dispose en effet de quasi deux fois plus de ressources que le Parti libéral radical (PLR), censé représenter l’économie. Le Parti démocrate chrétien (PDC) est, lui, quatre fois moins bien loti.
Et c’est sans évoquer les Verts. L’asymétrie des moyens n’a jamais été aussi grande. On peut même parler de concurrence déloyale (lire les articles de Michel Guillaume, Sophie Murith et Julie Zaugg).
L’essentiel de l’argent, d’ailleurs, ne vient plus aujourd’hui des entreprises, comme nous le révélons, mais de riches particuliers. Quand il s’agit de financer une campagne d’affichage coup-de-poing, l’UDC peut systématiquement compter sur des militants aux poches profondes et prolifiques.
Dans la plupart des cas, sous le couvert du plus total anonymat. A l’exception notable du canton de Genève, où les donations aux partis sont publiques (lire notre article).
Bien sûr, il ne suffit pas d’avoir des millions pour remporter une élection ou une votation. Mais ils permettent d’occuper le terrain, d’imposer l’agenda. On l’a bien vu avec l’affiche des moutons noirs ou celle des minarets: un visuel agressif, un slogan provocant, de quoi les placarder de Carouge à Urnäsch, des adversaires politiques et les médias qui embraient pronto. Le tour est joué.
Que faire? L’exigence de transparence est essentielle. Le plus petit dénominateur démocratique. Mais ce n’est qu’un premier pas. Faut-il plafonner les dépenses de campagne, comme en Grande-Bretagne? Faut-il opter pour un financement mixte public-privé, comme au Danemark ou en Allemagne? Faut-il interdire les donations des entreprises et limiter les dons de particuliers, comme en France?
Hostiles jusqu’ici à lancer ce débat en Suisse, le PLR et le PDC seraient bien inspirés de s’y atteler. Ils sont les premiers à pâtir de la nouvelle stratégie d’Economiesuisse qui, de manière ciblée, ne soutient désormais que les campagnes lui promettant un rapide retour sur investissement.
Une désertion qui a miné le Sonderfall helvétique. A moins qu’il ne faille aux ténors du centre droit essuyer d’autres défaites cinglantes pour qu’ils ouvrent l’œil. Et amorcent enfin un nécessaire et brillant réveil.
ALAIN JEANNET RÉDACTEUR EN CHEF
Tags: démocratie, financement, politique,
|