«Encore un peu de rien?» Le serveur penche la soupière vers vous avec un air conspirateur. «Euh, volontiers!» Une fois votre assiette remplie de «rien», vous la regardez interloqué. «Vous ne goûtez pas votre plat?» Pour faire plaisir, vous portez la cuillère vide posée sur une assiette nue à la bouche. Et là, surprise: c’est une explosion de saveurs qui inondent votre palais, tomates, concombres, gaspacho. La cuillère apparemment vide, était entourée d’une pellicule transparente de gelée goûteuse, et Denis Martin vient de vous faire une bonne blague.
Depuis quelques semaines, le chef cuisinier de Vevey, 2 étoiles Michelin et 18/20 au GaultMillau, l’inventeur du fameux Pigeon voyageur vous arrivant tout cuit dans son enveloppe postale, pape suisse de la cuisine moléculaire, a décidé de tordre le cou à la morosité et d’instaurer le règne du rire dans son royaume veveysan. Il a repeint les murs de son restaurant en rouge, remplacé sa vaisselle par des assiettes colorées, chassé les couverts, posé des boîtes à meuh au milieu des tables et fait lire Ubu roi à sa brigade: vous qui entrez ici, abandonnez tout a priori, bienvenue au pays de l’ironie gastronomique.
Ce que vous mangerez n’aura pas le goût de son apparence, et inversement. Vous serez appelé à rire, à plaisanter avec le serveur et pourquoi pas, les tables voisines. Vous mangerez avec les doigts des sucettes pour adultes et retrouverez votre âme d’enfant devant de la barbe-à-papa verte. «Pourquoi un restaurant gastronomique devrait-il être un lieu compassé?, explique le chef. J’ai toujours aimé utiliser l’humour dans ma passion, mais désormais je me sens libre d’être vraiment moi-même, de me laisser guider par mon inspiration. Dans cette période de crise, il est impératif que le restaurant gastronomique devienne un vrai lieu de vie. Le plus beau compliment que l’on m’a fait, c’est un homme d’affaires qui m’a dit qu’on ne pouvait pas faire d’affaires chez moi, qu’il avait passé le repas à parler cuisine et non business. Le bonheur!»
Si la vingtaine de plats de son nouveau menu ne sont pas tous des plaisanteries, on se retrouve au détour de la soirée soudain nez à nez avec des Lingots d’or au goût parfait de tomates (pomodoro en V. O…), des A nous les petites Anglaises sous forme d’After Eight maison réveillant la madeleine de Proust des voyages linguistiques adolescents, ou un Air de rien cachant sous un nuage mousseux un risotto de pâtes au parmesan bien crémeux. L’encre de seiche du Sourire sur vos lèvres fera rire la tablée, et le premier qui osera faire «meuh» aura une tapette. «Les gens coincés se lâchent après trois plats. Depuis que l’humour est entré dans notre restaurant, les parents ont commencé à venir avec leurs enfants, petits ou grands. Qui adorent et s’amusent au lieu de s’ennuyer!»
Et si on ne plaisante par contre pas avec le prix du menu, à 300 francs à Vevey (200 à Champéry), c’est que «ça doit rester quelque chose d’exceptionnel, dont on se souvient». Tout un symbole: Denis Martin a ressuscité la signature qu’il avait à 13 ans, et en a fait le logo de son restaurant. •
Salon du livre et de la presse de Genève
Denis Martin sur le stand de L’Hebdo.
Dimanche 26 avril, 13 h, Denis Martin présente: L’humour en cuisine. Et aussi: 10 h 30 La gastronomie moléculaire n’est pas celle que vous croyez! Par le Dr Marc Heyraud UNINE).
12 h Projection: Chocolat, Maggi & Co. Les archives Nestlé.
15 h Qu’est-ce que le (bon) goût? Avec: Josef Zisyadis (Semaine du goût), Bernardino Fantini (Université de Genève).
16 h Profession critique gastronomique: comment leur plaire? Avec: Daniel Fazan (RSR), Annick Jeanmairet (TSR), Knut Schwander (GaultMillau). Animé par Isabelle Falconnier.
Tags: Denis Martin, Gastronomie, Portfolio,
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