Photographier la France? S'il n'était signé par Raymond Depardon, le projet paraîtrait anachronique ou prétentieux. Avec lui, il devient invention, aventure et ravissement. Tout en revendiquant l'héritage de Walker Evans et de Paul Strand, le photographe et cinéaste français – né en 1942 à Villefranche-sur-Saône dans une famille de cultivateurs – nous invite à reformuler l'essence de ce qui peut se faire paysage.
Comme le peintre américain Edward Hopper, avec lequel il partage ici le goût des lieux presque vides, de la lumière immobile et des architectures anodines, Depardon rend au banal ses lettres de noblesse et confère une valeur quasi iconique à une simple épicerie de village, un pont perdu, un triste hôtel de province ou une villa rose à volets bleus isolée sur son petit tertre de gazon bien tondu.
L'épopée – qui prend aujourd'hui la forme d'un livre et d'une exposition à la BnF à Paris – commence en 2004. Depuis longtemps, Raymond Depardon rêvait de «photographier la France seul». Il s'achète un fourgon aménagé qui lui permet «d'attendre la météo et une lumière acceptables».
Il choisit la chambre 20 X 25, un outil encombrant, statique mais emblématique, et opte pour la couleur. L'aventure commence dans le Nord-Pas-de-Calais, plus précisément à Berck-Plage. Pendant cinq ans, Depardon sillonne le pays du nord au sud et d'est en ouest. Le Portel, Maubeuge, Mutzig, Nozeroy, Talloires, Menton, Arles, Cahors, Saint-Affrique, Bellegarde ou Quiberon figurent ensuite parmi les villages et les villes qu'il nous invite à redécouvrir, le temps de quelques clichés.
Les plages désertes l'ennuient, le patrimoine classique aussi. «Tout doucement, j'allais vers l'espace public, l'espace vécu, le territoire», explique-t-il dans son livre. Frontales et neutres, ses images oscillent entre un lointain porteur d'immensité et un trop proche souvent bouché par le plan d'une façade qui fonctionne presque comme un tableau.
A travers publicités, panneaux de circulation ou enseignes, la lettre et le mot jouent un rôle important dans ces vues étonnamment silencieuses où l'être humain ne fait que de discrètes apparitions. Après avoir si souvent filmé les gens et leur parole – souvenez-vous de ses saisissants documentaires sur les institutions judiciaires et les urgences psychiatriques – Raymond Depardon éprouve soudain l'«envie de revenir au silence de la photographie».
Choisir, isoler une ou deux images dans cet hommage plein de tendresse lucide, un brin mélancolique certes, mais jamais nostalgique ou mièvre? C'est douloureux, et quasiment impossible. Il faut les voir toutes (le livre en compte 300) et les déguster une à une comme autant d'étapes singulières au cœur d'un magnifique voyage en géographie subjective.
Multiple et unique, dépouillé du régionalisme, de l'anecdote et du pittoresque, La France de Raymond Depardon réussit la prouesse de rencontrer la mienne et la vôtre, tout en restant fondamentalement la sienne.
«La France de Raymond Depardon». De Raymond Depardon. Coédition BnF / Editions du Seuil, 336 p. Exposition à la Bibliothèque nationale de France François-Mitterrand à Paris. Du 30 septembre au 9 janvier 2011.
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