L’ambiance n’est plus à la fête. Les réjouissances et bombances achevées, le temps est venu de reprendre le harnais, dans un contexte économique que l’on nous annonce morose: il n’en faut pas plus pour qu’un certain abattement nous submerge. D’autant que la rigueur de l’hiver n’est pas de nature à nous remonter le moral. La déprime nous guette. Il n’y a pas là, a priori, matière à s’angoisser. Le spleen est inhérent à l’âme humaine et il est apparu bien avant que Baudelaire ne le décrive comme «ce jour noir, plus triste que les nuits». L’humeur noire vient de loin, puisque cette expression renvoie «à la théorie des humeurs développée par Hippocrate au Ve siècle avant J.-C.», rappelle Jacques Gasser, médecin-chef au Département de psychiatrie du CHUV. Déprime. Le terme, tout comme celui de «dépression» d’ailleurs, vient du latin «depressere», qui signifie rabaisser, tirer vers le bas. Toutefois, entre déprime et dépression, il y a le fossé qui sépare la baisse de régime et la panne sèche. Les deux mots ont beau avoir la même étymologie, ils recouvrent des maux différents, par leurs symptômes et surtout par leur intensité. «Médicalement parlant, la déprime est une dépression légère. Je considère cependant qu’elle intervient souvent avant que la seconde apparaisse», explique Michel Junod, généraliste à Prilly dans la banlieue lausannoise. Ce «sentiment de dépréciation de soi», selon les termes de Chantal Giddey, psychologue et psychothérapeute à Genève, est – contrairement à la dépression – un phénomène tout à fait normal. «Avoir la capacité de sentir des émotions négatives est une richesse des êtres humains.» La psychologue précise d’ailleurs qu’elle «serait dubitative» si l’un de ses patients lui disait qu’il ne connaît jamais de moments de découragement.
Malheurs et soucis. La tristesse fait partie intégrante de la vie. C’est une blessure qui répond à toutes celles que l’existence nous inflige. Avec de grands malheurs et de gros soucis: deuils, ruptures sentimentales, pertes d’un emploi. Avec des bouleversements physiologiques, notamment hormonaux, qui se manifestent à l’adolescence ou la ménopause. Avec simplement des baisses de régime passagères. «Quand ils sont fatigués, les enfants pleurent; les adultes ont le blues», constate Patrice,* un homme de 54 ans, souvent sujet au bourdon. La vie des parents est aussi généralement ponctuée de moments difficiles, notamment lorsque leurs enfants sont tout petits et que la mère ou le père craignent de ne pas être à la hauteur de la tâche ou, beaucoup plus tard, quand leur progéniture quitte le domicile familial. Quant à la vie professionnelle, elle est «l’une des causes les plus importantes de déprime», selon Michel Junod. Le stress, la pression, mais aussi l’évolution rapide de certains métiers qui fait que l’on se sent parfois dépassé, agissent sur notre moral. Notre société «valorise l’individu performant et responsable», constate Jacques Gasser, et cela devient parfois très lourd à supporter. A cela s’ajoutent des périodes de l’année ou de la semaine qui peuvent être propices au vague à l’âme (lire en page 47). Pour certains, c’est l’automne et l’hiver, ou encore la fin des week-ends et des vacances. Pour d’autres, ce sont les fêtes qui, «psychologiquement, mobilisent énormément d’émotions et conduisent à repenser nos liens familiaux», explique Chantal Giddey. Chacun reconnaîtra les siens. Car la déprime est affaire de circonstance, mais elle dépend aussi de l’histoire personnelle et de ce qui se passe «à l’intérieur de soi», précise la psychologue genevoise. Une femme à qui l’on dit «tu es moche» prendra cette remarque à la légère si elle est habituée à ce que tout le monde la trouve jolie; mais si sa mère lui a déjà fait cette réflexion dans son enfance, elle pourra en être profondément affectée. Les raisons de la mélancolie (au sens littéraire du terme car, pour les psychiatres, ce terme qualifie des dépressions sévères) sont nombreuses et variées. Mais les réactions sont pratiquement toujours les mêmes. Lorsque l’on est neurasthénique, on n’a plus envie de grand-chose. On a des troubles du sommeil et de l’alimentation – certains se ruent sur la nourriture, d’autres ont l’appétit coupé. On ressent une grosse fatigue. C’est d’ailleurs très souvent pour cette dernière raison que l’on va consulter son médecin. «C’est une porte d’entrée», constate Michel Junod. Souvent, les gens ne font pas le lien entre leur état de tristesse et les difficultés qu’ils rencontrent. «Ils minimisent leurs problèmes et me disent: “Ma voisine a les mêmes soucis et pourtant, elle n’est pas comme moi.”» Alors, le généraliste écoute ses patients et tente de les rassurer. «Nous parlons et souvent, au bout d’une heure, ils repartent soulagés.» Chantal Giddey ne dit pas autre chose : «Il faut pouvoir se confier à son entourage et reconnaître ses émotions.»
Remèdes individuels. A chacun sa parade pour surmonter le cafard. Patrice s’est fixé quelques règles de sagesse. «Il faut penser que la déprime a une durée limitée et que l’on peut s’en sortir. Puis s’extraire de soi et s’observer ayant le blues. Et quand c’est fini, il faut se rendre compte que l’on avait raison au départ, et que cela ne s’éternise pas.» «La plupart des gens ont les ressources nécessaires pour s’en sortir», souligne Michel Junod. Inutile donc de se précipiter sur les médicaments, ni de trop s’angoisser. A moins que l’humeur ne devienne trop noire et qu’elle ait «d’importantes conséquences sur le milieu proche ou dans la vie professionnelle», précise Jacques Gasser. Ou encore qu’elle s’installe dans la durée car, alors, elle peut virer à la dépression. «L’important est de ne pas rester dans un état de déprime, conseille Michel Junod. Lorsque l’on n’arrive pas à surmonter cet abattement, il faut consulter. Le médecin est en effet le seul à pouvoir faire la part des choses entre déprime et dépression», dit le généraliste qui, lorsqu’il le juge utile, envoie ses patients vers un psychologue ou un psychiatre.
Artistes, mystiques et révolutionnaires. La déprime, cette «fatigue d’être soi», selon l’expression du sociologue français Alain Ehrenberg qui en a fait le titre d’un de ses livres (publié chez Odile Jacob), peut d’ailleurs avoir des côtés positifs. Ne serait-ce que parce qu’elle fait mieux apprécier les instants de gaieté auxquels elle donne de la saveur. Les moments de cafard «sont difficiles à supporter, mais j’ai besoin de cela, avoue Didier.* Quand tout va bien, c’est ennuyeux. Rien de tel qu’une bonne déprime pour relancer la vie.»Ni la mélancolie ni la tristesse, ne sont d’ailleurs des maladies, souligne Elisabeth Roudinesco. «Cette structure mélancolique, on la retrouve chez de nombreux artistes et créateurs, mais aussi chez les mystiques et les révolutionnaires, à toutes les époques», poursuit la psychanalyste française ** qui y voit «l’expression de la révolte singulière contre l’ordre du monde». Une analyse à méditer pour mieux supporter l’hiver.
* Prénom fictif. ** Dans la revue L’Histoire, mars 2004. Des déprimes et des jours. Blues de l’automne et de l’hiver, lorsque les jours se font courts et la lumière plus rare. Tristesse du dimanche soir, quand la pause est finie et qu’il va falloir se remettre au boulot. Pour certains, la déprime revient de manière cyclique, à certains moments de la semaine ou de l’année. Pour d’autres, c’est un jour particulier de la vie ou un environnement, qui est cause de morosité. Florilège de moments, parfois inattendus, d’abat-tement.
ANNE «Il n’y a rien qui me déprime plus que d’être dans une maison de campagne avec piscine.» Les derniers jours des vacances sont rarement des moments d’allégresse; pour de nombreuses personnes, l’idée de reprendre le train-train quotidien et de retrouver les soucis professionnels est source d’humeur maussade. Anne n’aime pas la fin des vacances, mais elle n’en apprécie pas non plus le début. Cette femme active d’une cinquantaine d’années déteste le farniente: «J’ai l’impression que j’utilise mal mon temps et je me morfonds. Il n’y a rien qui me déprime plus que d’être dans une maison de campagne avec piscine.» Elle a toutefois trouvé comment s’en sortir: «Je bouge, je fais des grands tours à vélo, je nage ou je vais au cinéma. Dès que j’ai trouvé deux ou trois choses à faire, ça va, je m’installe dans les vacances.» Mais pas pour longtemps car, très vite, la voilà prise par l’angoisse du retour. «Cela ne me laisse pas beaucoup de temps entre les deux pour apprécier mes vacances», constate-t-elle dans un sourire.
CAROLE* «Je croyais que la déprime arriverait tous les dix ans. Mais non.» Energique, sportive, bien dans ses baskets, Carole n’est pas du genre à se laisser abattre. Pourtant, juste après avoir fêté ses 26 ans, elle a connu le «blues total». Soudain, elle s’est dit: «J’ai deux enfants, je suis prof, j’ai déjà fait des choix fondamentaux. Maintenant, je suis sur les rails jusqu’à ma retraite. Tous les possibles sont fermés: on regarde les JO, et on se dit que l’on ne sera jamais championne de natation.» Plus tard, elle a réalisé que ce moment d’abattement est arrivé l’année où sa mère est morte. «On se sent définitivement adulte, on doit assumer ses choix; c’est le côté coup de vieux.» Elle a aussitôt réagi, en déménageant de la campagne à la ville et en changeant de métier. Cette année, elle appréhendait l’arrivée de son 36e anniversaire. «Je croyais que la déprime arriverait tous les dix ans. Mais non.»
SOPHIE* «Le Noël de mon enfance n’existe plus.» Certains jours de fête peuvent aussi être mal vécus. Pour Sophie, le blues vient à Noël. «Tout commence au début décembre, avec les premières pubs pour les jouets à la télévision: je sens que Noël approche, l’ambiance se met en place avec les lumières dans les rues etc. Cela me déprime.» Pourquoi ce vague à l’âme? «Cette période me renvoie à mon âge avancé, dit en souriant cette jeune femme de 25 ans. Le Noël de mon enfance n’existe plus. La magie ne fonctionne plus de la même manière et je ne peux plus attendre les cadeaux avec mes frères et sœurs. Je ne crois plus à Papa Noël. En outre, certains membres de ma famille sont décédés: les fêtes de fin d’année me rappellent leur disparition.» Sophie se sent alors «dans une espèce d’état de fragilité sentimentale. Je reprends une attitude de petite fille et il me tarde que cela finisse. La déprime culmine entre le 24 et le 25 décembre. A partir du 26, je prépare le jour de l’an et c’est fini.» • * Prénoms fictifs.
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