L'Hebdo;
2004-07-15 Derrière les muscles d'arnold et les liftings, la liberté
Alain Rebetez Rédacteur en chef adjoint
Voici un homme irritant: Arnold Schwarzenegger. D'abord il a commencé par être ridicule. Ou du moins le sembler. Il cultivait son corps comme un fruit monstrueux, il le gonflait démesurément dans une hypertrophie musculaire qui signalait forcément un étiolement du cerveau. Gros muscles, petite tête, ça rassure. C'étaient les années 70, Arnold Schwarzenegger inventait l'industrie du culturisme et définissait un nouvel idéal du corps masculin. Il a beaucoup été copié depuis lors, y compris dans l'usage de stéroïdes et autres dopants, qu'il a platement reconnu. Et puis la montagne de muscles s'est mis en tête de faire du cinéma, non seulement avec succès mais en montrant dès Twins (1988, la touchante comédie avec Danny De Vito) qu'il savait y mettre de l'humour. Enfin il a conquis le poste de gouverneur de l'Etat de Californie, devenant l'un des hommes les plus influents de la planète, au point que George W. Bush lui demande de l'appuyer dans sa campagne électorale, ce qu'il ne lui accorde qu'avec parcimonie pour marquer ses distances (lire dès la page 14 l'interview accordée à Bruno Giussani).
Comment un homme ridicule, qui sacrifiait il y a trente ans de la manière la plus caricaturale au culte des apparences, a-t-il pu connaître ce destin?
Voici un constat intrigant: le succès de la chirurgie esthétique. Depuis quelques années, son recours a tendance à se généraliser. Et pas seulement dans la Californie d'Arnold Schwarzenegger. Ici aussi, en Suisse, où le nombre de médecins spécialisés a augmenté de 50% en dix ans et où les patients se recrutent dans des milieux toujours plus diversifiés. Ce n'est pas seulement une question de prix, pas seulement une évolution des techniques qui rend les interventions moins invasives, c'est aussi et surtout la fin d'un tabou, qui permet l'expression d'un besoin nouveau. Transformer son corps, corriger des défauts qu'on n'arrive pas à assumer peut aider des gens à vivre. C'est aussi simple que cela (lire l'enquête de Sonia Arnal et Elisabeth Gordon, en page 48). Comprenons-nous bien, la chirurgie esthétique ne va pas rendre l'humanité heureuse, mais nous serons toujours plus nombreux à y faire appel. Comment un journal comme L'Hebdo, qui se prétend bon pour la tête, peut-il saluer le développement d'une médecine des apparences sans s'en inquiéter?
Ces deux phénomènes, le destin d'Arnold Schwarzenegger aussi bien que le succès de la chirurgie esthétique, indiquent en réalité un espace de liberté. Ils rappellent que nous ne sommes pas des êtres de nature, enfermés dans notre corps comme dans une fatalité. Ils prouvent qu'on peut changer son apparence sans trahir son être profond, mais aussi qu'on peut le faire sans se laisser enfermer dans cette nouvelle apparence. Il y a près d'un siècle et demi, Charles Baudelaire a écrit un petit texte provoquant intitulé L'Eloge du Maquillage. Il y décrivait la nature comme ce qu'il y a de pire en nous, perverse quand elle est livrée à elle-même, et déclarait que l'expression de la dignité humaine et de sa civilité résidait dans l'artificiel. Ce débat entre nature et culture est infini, mais ceux qui croiraient pouvoir résumer Arnold Schwarzenegger au diamètre de ses muscles ou une quinquagénaire à la fréquence de ses liftings feraient preuve d'un moralisme très étroit.
Depuis que L'Hebdo a choisi de dénoncer l'inégalité des investissements des CFF entre la Suisse alémanique et romande, beaucoup de fonctionnaires ou de politiciens nous encouragent à poursuivre, mais certains s'inquiètent de nous voir mener un combat partisan qui attiserait les tensions entres les régions linguistiques. Ce reproche est absurde, il n'est besoin que de citer la grande interview du maire de Zurich que nous avons récemment publiée. L'Hebdo s'est toujours considéré comme un magazine national d'expression française, mais quand une région est défavorisée, il n'y a pas lieu de le taire. C'est le cas de la Suisse romande en matière de transports, et notamment de transports publics. Nous le démontrons une nouvelle fois cette semaine à propos des trams genevois (lire l'article de Michel Guillaume en page 34). |
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