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Renaissance II
Derrière Stress, désormais se lève Andres

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 21.09.2011 à 14:44

Avec son nouvel album, dans les bacs dans quelques jours, le plus fameux rappeur suisse poursuit un bouleversant exercice de mise à nu: c’est bien sa vie, les coups qu’il y prend, que rime Andres Andrekson.

Un jour, vous verrez, il s’agira de raconter la geste de ce que furent le début des années 2000, par ici. Et l’on saura que ce rappeur en aura été la juste bande-son. On regardera étrangement, alors, un vieux tableau de Konrad Grob, demeurant un des classiques de la peinture suisse du XIXe siècle.

«PARFOIS, J’AIMERAIS NE PAS ÊTRE LUI, MAIS JE LE SUIS. PARFOIS, EN LUI JE VOIS MON PIRE ENNEMI.» Andres Andrekson, Fuck Stress

Il représente la bataille de Sempach, en 1386, qui eut lieu près de 100 ans après la fondation de la Confédération par Uri, Schwytz et Unterwald. La toile, dans un style terriblement pompier, saisit l’instant de la légende: lorsqu’un homme se projette vers les lances ennemies, se sacrifiant pour ouvrir une brèche qui aurait donné la victoire aux Suisses. Il avait nom Arnold von Winkelried.

Aujourd’hui, son aventure suicidaire est toujours apprise dans les écoles, mais prête souvent à ricanements. L’époque, ailleurs que sur autoroute, n’est plus guère au dépassement. Au temps des égoïsmes, l’idée du héros a mauvaise presse. Ou elle est ressentie comme l’allégorie d’une défense, pas comme le désir ardent d’une liberté conquérante. Un parti politique a même fait son miel ranci de cette façon peureuse de lire l’Histoire.

Mais une version revue du tableau de Grob orne désormais un disque de rap suisse, Renaissance II, qui fera événement le 7 octobre. Il est le fait d’Andres Andrekson, dit Stress, 34 ans, énorme vendeur cumulant les CD double platine, et artiste courageux.

La pochette montre les soldats helvètes à Sempach. Certains sont cependant des femmes, et aussi des Noirs, ou des basanés. Il faut s’habituer l’oeil pour les remarquer, constater le glissement de l’image vers cette Suisse multiculturelle, mais Suisse d’abord, Suisse ensemble, et héroïque.

Rien de simple. Le message peut paraître simpliste. Pourtant Stress n’a rien de simple. Dans ce bistrot sous-gare, à Lausanne, il a ses habitudes, des amis qu’il salue. Il se détend la nuque et le dos par des étirements de cabossé. «Ça va?» Il rappelle alors la hernie discale, il y a un an, qui le cloua au lit. Les concerts annulés, l’anxiété que ça ne passe pas.

C’est plutôt passé, finalement, à coups de yoga-stretching et d’acupuncture, mais l’alerte physique fut réelle: «Je m’étais mis tellement de pression. J’étais sûr que ma tête était plus forte que mon corps, et j’ai tout pris sur le dos.» Il additionne: musique, collection de vêtements et de chaussures, il aime l’inédit, il ne s’interdit rien.

La vie ne fait pas de cadeau. Il a un peu froid, reboutonne sa jaquette. Sa séparation d’avec son épouse, l’actrice et mannequin Melanie Winiger, a fait les gros titres il y a quelques jours. Il en parle avec une infinie pudeur. «On a été obligés de faire ce communiqué. Les journalistes s’affolaient, appelaient tous les jours, disant qu’ils n’avaient pas le choix, qu’ils étaient obligés. Tu parles, les gars: on a toujours le choix. Nous n’avions seulement pas envie que le gamin se fasse chambrer à l’école.» Il a 9 ans.

Sur son nouveau disque, un titre aux tourments prémonitoires, "A mes côtés", dit l’amour et suggère les difficultés à le faire durer: «Je l’ai écrit avant. Je ne l’ai pas enlevé de l’album. Parce que c’est une chanson sincère. J’ai son nom tatoué sur le bras. Tout ce que tu vis fait partie de toi.» Il n’en rajoute pas.

Il y a six ans, un album, 25.07.03, met sur lui la lumière forte. Parce qu’il est excellent, d’une puissance de son et de mots inégalée par ici. Stress y raconte avec une crudité émouvante les larmes intimes d’une vie sans père (quittant sa mère alors qu’il était jeune enfant), les déracinements (de Tallinn, Estonie, vers le canton de Vaud), et les amours déchirées (un premier divorce douloureux).

Et puis, il y a une colère chez lui, sincère et beaucoup plus contrôlée qu’on ne le pense: Fuck Blocher devient l’utile hymne anti-UDC d’une génération, des deux côtés de la Sarine, et fait de l’artiste un phénomène. Ce qui signifie que les chroniqueurs politiques se mettent soudain à écouter du rap. Stress a sa part d’ombre, enfin, et il la met en rimes en s’affublant sur certains titres d’un autre nom encore, Billy Bear, ours mal léché, soupape à grossièretés soulageantes.

Rap autobiographique. En 2007, c’est Renaissance. Le titre d’ouverture, Mais où?, assume l’insulte à l’UDC du disque précédent, fait un scandale, et l’album, construit sur cette même façon autobiographique, est un triomphe total. A peu près n’importe qui aurait pris la grosse tête, mais l’homme est trop angoissé pour cela: «Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. Il a fallu s’adapter. J’ai toujours les mêmes amis, le même entourage. Les choses ont l’importance que tu leur donnes.»

Il a décidé que son nouvel album allait s’appeler Renaissance II. Parce qu’il n’était pas très heureux du disque entredeux, en 2009: «Parfois, l’on croit que, parce qu’il s’agit d’exprimer des choses graves, faire lourd côté textes rend les choses plus authentiques. Ce n’est pas vrai. Certains lyrics n’étaient pas nécessaires, tout cet over drama est inutile.»

Il a donc voulu un album plus positif, plus dansant, mix entre club et hip-hop. «Les gens connaissent l’état économique, humain, social. Je me suis dit que plutôt que d’enfoncer le clou, il fallait mettre un peu d’énergie posit ive, aider à passer certains moments durs. On est d’abord là pour partager.» Il voit cela comme une mani è r e neuve, une renaissance artistique encore.

Le résultat est renversant, Stress planant toujours très largement hors de portée de la production du genre. Le son de la dance mènera immanquablement le disque en haut des classements. Animal Life, Drama Queen ou Comment Stopper, feront tubes irrésistibles. Des chemins de traverse étonneront par leur richesse musicale, comme Cassao, formidable titre aux brésiliennes couleurs cariocas. La voix aussi de la compère Karolyn, au grain jamais aussi présent, sonne comme un permanent incendie soul.

Il dit le besoin ressenti de «fraîcheur», la peur de se répéter, le dérisoire à se justifier sans cesse, le tâtonnement des décisions à prendre quand s’invente un disque, le doute: «Mais au fond, tu l’aimes, toi, cet album?»

Stress ne fait pas le malin. Ses mouvements et le regard droit traduisent le type qu’on n’a pas vraiment envie de chercher, mais aussi cette fragilité abrasive, des blessures ouvertes qu’il cherche désespérément à transformer en quelque chose à donner aux autres. Stress a du sentimental dans la dureté des mots, du violon dans la baston verbale, de l’embrassade dans les poings levés. Il n’oublie jamais d’où il vient, aimerait cependant ne pas en faire une excuse, juste un moteur.

Infinies mélancolies. Dès lors, ou surtout, Renaissance II est mâtiné d’infinies mélancolies, de questionnements pleins de douleurs sur lui-même (Fuck Stress, Elle, Young, What’s the Point), de volonté d’aller vers une vérité, de se mettre à nu, littéralement de décaper le cœur, enlever couches de fauxsemblants et masques de circonstances.

«Si je meurs, j’espère que ce sera dans le stress», scande l’ironie d’Animal Life avant que Libre, lyrique prière rap offerte en fin d’album, sonne comme l’Imagine d’un hip-hop devenu généreux. Car Billy Bear s’est échappé il y a déjà longtemps, estompé dans une époque ancienne. Le rimeur a pris des coups et les raconte en frère, comme autant de prétextes à grandir, à croire et à résister. Stress n’en a plus pour longtemps: c’est désormais un grand artiste, Andres Andrekson, qui s’élève.

Renaissance II, 1 CD Universal. Sortie le 7 octobre.





Tags: Stress, Andres Andrekson, Renaissance II,

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