L’histoire de Philipp Hildebrand est romanesque.
Tel DSK – sur un mode plus crapuleux, il est vrai –, on voit un homme brillant, puissant, trop sûr de lui, qui trébuche sur une étourderie et voit sa carrière se briser.
Les leçons à en tirer? D’abord en finir avec le juridisme étroit. Avant le dénouement, une ribambelle de politiques et d’experts expliquaient que le patron de la BNS n’avait rien fait d’illégal. En effet. Mais pour un haut responsable de l’Etat, tout ce qui n’est pas interdit n’est pas forcément admissible. L’élégance physique est un plus, l’élégance civique un devoir.
La défense de la star ne fut pas à la hauteur du brio intellectuel qu’on lui prête. Au dernier jour, il tenta encore de se disculper. Sans convaincre. Hildebrand n’a pas annulé la transaction sulfureuse de sa femme quand il en a eu connaissance. Pire, il a pris son gain. A-t-il vraiment compris ce qui lui est arrivé? Pas sûr.
Mais l’intérêt de l’histoire va bien au-delà. Elle illustre une évolution des mœurs capitalistes. Qui étaient traditionnellement les superriches? Des héritiers et des entrepreneurs, qu’ils soient commerçants ou industriels. Les premiers savent le prix et la fragilité de l’argent, tant d’entre eux ont vu leur pactole s’effriter… Les seconds mesurent mieux encore ce que les sous veulent dire, si durs à gagner, si faciles à perdre. Les uns et les autres ont intérêt à garder les pieds sur terre.
Cruelle contingence: ce sont des filous qui ont révélé l’affaire.
A ces deux catégories, depuis une vingtaine d’années, s’en ajoutent deux autres, aux profils fort différents. Les managers de haut vol qui accumulent des fortunes colossales en se surpayant dans des sociétés pas forcément en bon état: les Ospel, les Grübel, les Vasella… Totalement coupés du réel. Et enfin une caste surgie à New York et à Londres qui a essaimé dans toutes les places financières du monde: les traders. Les nouveaux superriches. Pour eux, la richesse ne résulte pas du travail, d’un effort soutenu: elle naît d’une jonglerie de clics habiles. Ce qui compte pour eux n’est pas la réalité économique mais la fluctuation des courbes. Il en résulte un rapport au monde vaporeux. Emergent ainsi une nouvelle culture, de nouveaux réflexes, des critères échappant au sens commun.
La vieille classe dominante que la gauche appelait autrefois «bourgeoisie» est dépassée. Dépossédée souvent. A la merci des jongleurs de hedge funds, des brasseurs lointains de fonds insondables. On vient de le voir: ces genslà, lâchés sur le terrain des réalités, sont à hauts risques.
Qu’il ait fallu un de ces superchampions pour diriger la Banque nationale suisse, peut-être. Mais n’allons pas nous étonner que sa femme, elle aussi formatée dans les officines new-yorkaises, ait cédé à la tentation d’un coup juteux après sa lecture quotidienne du Financial Times.
Double ironie du sort. Le coupable n’est de loin pas un représentant typique de la horde des requins cyniques. Hildebrand aime le pouvoir plus encore que l’argent. Son rêve était de figurer parmi les dix leaders de la finance mondiale et mieux encore: de la réformer. Fin, cultivé, prônant l’éthique, il s’est néanmoins piégé lui-même. Et cruelle contingence: ce sont des filous qui ont révélé l’affaire. Un défenseur acharné du secret bancaire qui se fait complice de sa violation. Les meilleurs feuilletons sont les plus grinçants.
Echaudé, le gouvernement choisira probablement un successeur d’une autre trempe. Un père tranquille, un serviteur de l’Etat plus modeste, un banquier de la vieille école. Si possible à l’image terne. A l’exemple des prédécesseurs: taiseux mais fiables.
Même les banques, plus observées qu’hier, vont commencer à se méfier des virtuoses. Leurs hauts cadres se vanteront moins de leurs stages à Wall Street. Ces parcours à l’américaine n’inspirent plus confiance aux clients.
De même, Mario Draghi, le nouveau chef de la Banque centrale européenne, comme son compatriote Mario Monti, le premier ministre italien, se donnent une peine folle pour faire oublier leur passage chez Goldman Sachs. Ils s’efforcent de parler comme des instituteurs besogneux.
Ces changements de tonalité ne modifient en rien les rapports de force dans le capitalisme d’aujourd’hui. Ils visent à les rendre plus présentables. Guère plus rassurants.
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