Les tripatouillages du courtier américain Bernard Madoff, soupçonné d’avoir délesté sa clientèle de près de 50 milliards de dollars, n’en finissent pas de livrer leurs secrets. Depuis lundi, les députés au Congrès cherchent ainsi à comprendre comment la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, avait «contrôlé» le fonds d’investissement dudit courtier huit fois en seize ans sans rien déceler. Quant au volet judiciaire, celui-ci promet encore quelques surprises et des sueurs froides chez des banquiers jadis en affaires avec l’indélicat financier. Et pourquoi pas jusqu’en Suisse.
Evasion fiscale. Tombée le 31 décembre, la nouvelle est passée inaperçue. En effet, selon le New York Times, les limiers américains enquêtent, notamment, sur le rôle joué au sein du meccano de Bernard Madoff par des fonds installés dans des paradis fiscaux. La justice tient à savoir, par exemple, si des fondations philanthropiques grugées ont autorisé, en toute illégalité, le virement de leurs avoirs sur des places off-shore. De son côté, le FBI cherche à déterminer si des banques ont aussi usé des comptes Madoff pour échapper au fisc américain. Une autorité fiscale qui, depuis, prend une part active aux investigations en cours. A ce jour, on sait qu’une douzaine d’institutions financières offshore étaient liées à Madoff et consorts. En tête de liste figure le Fairfield Greenwich Group (FGG), un fonds de fonds qui a perdu 7,4 milliards de dollars et qui a été le premier canal par lequel Bernard Madoff voyait arriver de l’argent frais sur ses comptes. En septembre passé, le Genevois Bénédict Hentsch avait d’ailleurs annoncé la fusion de sa propre banque avec FGG, avant d’amorcer presto un rétropédalage sitôt le scandale connu. En plus d’une perte de 56 millions de francs suisses, la Banque Bénédict Hentsch figure sur cette liste d’institutions qui, selon le New York Times, auraient aidé le courtier Madoff à contourner le fisc. Contactée, la banque n’a pas répondu à nos appels.
Chut! Autre banque helvétique, et non des moindres, évoquée par la même liste: l’Union bancaire privée (UBP), fondée par Edgar de Picciotto à Genève en 1969 et dont les avoirs sous gestion avoisinaient les 127 milliards de dollars cet été. Une banque devenue un acteur majeur de la gestion alternative (hedge funds et private equity) au plan mondial et qui, en Suisse du moins, s’en est fait un ardent promoteur. Logé à la prestigieuse rue du Rhône, l’établissement compte, à l’instar d’autres banques, des filiales aux Bahamas et aux Bermudes, des paradis fiscaux. Aujourd’hui, ses liens avec la nébuleuse Madoff suscitent l’interrogation de la presse financière anglo-saxonne, à commencer par le fait de savoir jusqu’où l’UBP était impliquée dans l’opérationnel de FGG. Après une valse-hésitation, la banque genevoise – dont les clients ont perdu près de 800 millions de francs – a précisé qu’elle n’avait agi que comme conseiller de FGG, les seules décisions d’investissement appartenant à Fairfield. Détail piquant, l’un des conseillers genevois n’était autre que Michael de Picciotto, neveu d’Edgar et membre de la direction générale. Un homme proche du financier colombien Andres Piedrahita qui, avec son beau-père Walter Noel, le fondateur de FGG, sont désormais présentés comme les principaux «rabatteurs» de Bernard Madoff de ce côté-ci de l’Atlantique. Contacté mardi 6 janvier, Jérôme Koechlin, directeur de la communication à l’UBP, n’a fait aucun commentaire sur les allégations d’évasion fiscale, ni sur le montant des commissions qu’aurait pu encaisser l’UBP pour son expertise auprès de FGG. Rien non plus sur le rôle d’un ex-haut cadre de l’UBP: Philipp M. Hildebrand, le vice-président en exercice de la Banque nationale suisse (BNS) que beaucoup imaginent un jour à la direction de l’institution, une fois Jean-Pierre Roth parti à la retraite.
Génie. Dès le 11 janvier 2002, Philipp M. Hildebrand accède en effet à la direction de l’UBP en charge des activités de gestion de fortune. Un poste qu’il occupe jusqu’en août 2003, avant de partir à la BNS. A son entrée à l’UBP, l’homme – multimillionnaire de surcroît – est auréolé, après cinq ans passés auprès du très rentable hedge fund Moore Capital Management, d’une réputation de génie de la finance alternative. Et encensé comme tel, de Genève à Zurich, y compris par un Marcel Ospel, assez porté lui aussi sur cette finance si alternative qu’elle fera flamber des dizaines de milliards à sa banque, l’UBS. En recrutant le financier Hildebrand, l’UBP met donc la main sur une pointure de l’industrie des hedge funds muni d’un carnet d’adresses forgé en travaillant au World Economic Forum, puis dans la gestion alternative de l’autre côté de l’Atlantique.
Re-chut! A lire les mots des dirigeants de l’UBP, l’établissement rend «des visites régulières à la société de Bernard Madoff et aux véhicules d’accès depuis 2002» (Le Temps, 18.12.2008). On peut donc supposer que l’UBP ne se serait pas privée lors de ces visites de l’expertise reconnue de Philipp M. Hildebrand, d’autant plus que ce dernier avait comme charge de faire fructifier les avoirs gérés par l’établissement bancaire genevois. A-t-il été impliqué, de quelque manière que ce soit, dans les relations de gestion entre l’UBP et FGG? S’agissant des véhicules d’investissements administrés par le groupe Madoff dans lesquels l’UBP avait investi une partie de l’argent de ses clients (Ascot Fund, Fairfield Sentry, M-Invest et Kingate Euro Fund), quel a été le rôle de Philipp M. Hildebrand? Est-ce que le futur vice-président de la BNS a eu entre ses mains la documentation du M-Invest qui, enregistré le 23 janvier 2003 dans les îles Caïmans, allait être un formidable instrument à siphonner du capital par Bernard Madoff? A-t-il eu des doutes sur ces produits? C’est pour parler de tout cela que L’Hebdo a requis, le 19 décembre déjà, un entretien avec Philipp M. Hildebrand. Et pour évoquer aussi le thème des hedge funds, tant au niveau suisse qu’international, de leur régulation et leur avenir pour la place financière suisse. Cher à l’intéressé, ce thème l’est assurément. Ainsi, depuis son entrée à la BNS, Philipp M. Hildebrand a publié un long article sur la question dans son Bulletin trimestriel (1/2005). Plus récemment dans un cénacle de banquiers centraux, il a plaidé pour un renforcement de la protection des investisseurs qui s’aventureraient dans les hedge funds (Revue de stabilité financière, Banque de France, avril 2007). Las, deux jours avant Noël, Werner Abegg, porte-parole de la BNS, nous apprenait que «ce n’est pas un sujet» pour son institution et que «Monsieur Hildebrand n’aimerait pas actuellement faire des interviews sur ce genre de thème». Patience donc.
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