Lors des processions de la semaine sainte il ne faut pas loin d’une cinquantaine d’hommes pour porter chacune des figures du Christ martyr et de Marie endolorie, couvertes d’ornements et de fleurs. Les villes du sud de l’Espagne rivalisent d’ardeur, multiplient les «confréries» qui préparent les défilés, mobilisent des milliers de personnes pour les processions de Pâques.
Or à Melilla, cette année, les porteurs n’étaient pas assez nombreux pour tous les motifs du parcours de pénitence. Qu’à cela ne tienne, les organisateurs ont fait appel à des dizaines de «Subsahariens» comme on désigne là-bas les sans-papiers d’Afrique noire. Les notables, plutôt conservateurs, probablement un brin xénophobes, n’eurent rien à redire. Ils ne bronchèrent pas non plus lorsque, à cette occasion, selon un rite local, un prisonnier musulman fut solennellement gracié et invité à se joindre au cortège pieux.
Il faut dire que ce lieu n’est pas banal: petit bout d’Espagne implanté en Afrique du Nord depuis cinq siècles, devenu aujourd’hui une enclave de l’Union européenne au Maroc. Personne ne sait au juste combien d’habitants compte ce territoire de douze kilomètres carrés. Probablement plus de 150 000, dont la moitié au moins sont des Marocains en situation légale ou non.
Melilla est connue pour la barrière qui l’isole et retient l’afflux des migrants du Sud attirés par l’Europe. Hauts treillis, miradors, spectacle cru du face-à-face des pauvres et des riches. On sait moins que cette ville a une autre particularité peu dans l’air du temps: musulmans, catholiques, juifs et hindous y vivent côte à côte, peu mélangés mais en paix. L’office du tourisme est fier de proposer un «tour des temples», allant de la cathédrale à la mosquée en passant par la synagogue, jusqu’à un modeste oratoire créé par des immigrants asiatiques. Minarets et clochers ponctuent un paysage urbain fortement marqué... par une belle architecture art déco.
La guerre des civilisations n’a pas lieu partout. Mais les conflits nationaux ne sont pas réglés. Pour le Maroc, Melilla est un territoire occupé, un vestige du colonialisme. La visite du roi d’Espagne, en 2007, a provoqué une crise entre Madrid et Rabat. Reste que cette bizarrerie historique a son attrait. Sur le bord de mer, propret et planté de palmiers, les jeunes Espagnoles ont le nombril à l’air et la dégaine délurée, ce qui ne paraît pas troubler les dames marocaines en robe longue, fichu serré autour de la tête.
autour de la tête. La burqa? Personne ne la porte à Melilla. Ou plutôt si: les pénitents des processions pascales portent des capuchons qui recouvrent tout le visage, avec deux trous pour les yeux. Même des enfants sont ainsi affublés. Quant aux femmes qui ouvrent le passage des groupes, elles sont tout en noir bien sûr, avec de hautes mantilles qui donnent au port de cou l’allure raide qui convient. Elles marchent ainsi des heures... sur des hauts talons.
Ce sont les militaires qui accompagnent les convois... au pas de l’oie. Les jeunes ont le menton dressé vers le ciel. Les vieux bombent leur torse couvert de médailles. Le sabre et le goupillon célèbrent leur alliance. Et l’on se souvient alors que c’est de Melilla que partit la rébellion du général Franco en 1936. Chapitre oublié dans les guides et les musées historiques qui préfèrent évoquer le passé phénicien de ce très ancien port.
Le passé n’a pas fini d’agiter l’Europe. L’autre jour, la fameuse «mosquéecathédrale» de Cordoue a connu le tumulte en pleine messe. Un groupe de touristes musulmans venus d’Autriche pour honorer ce lieu fameux de l’islam s’est mis à prier à sa manière au milieu des fidèles catholiques. Il s’ensuivit une échauffourée avec les policiers. L’évêque du lieu avait récemment rappelé la règle: les non-catholiques peuvent visiter le monument mais toute oraison non conforme y est interdite.
Que choisir? La tolérance de Melilla ou la rigueur de Cordoue? Quasiment tous les pays arabes veulent l’uniformité: chrétiens et juifs en partent ou y rasent les murs. Si l’Europe les imite, la guerre est au bout de la procession. Si elle mise sur le méli-mélo religieux ou ? mais oui, cela existe encore ? sur la laïcité, on ne sait si elle évitera le pire, mais au moins elle restera fidèle au meilleur d’elle-même.
Photos sur le blog de Jacques Pilet, «L’air du large».
La burqa? Personne ne la porte à Melilla. Ou plutôt si: les pénitents des processions pascales portent des capuchons qui recouvrent tout le visage.
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